Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site
Dossier : Je suis débordé, donc je suis ?

Mon irrépressible fuite en avant

Chadburns Ships Engine Order Telegraph © Steven Depolo / Flickr
Chadburns Ships Engine Order Telegraph © Steven Depolo / Flickr
Qu’est-ce qui peut arrêter l’irrépressible fuite en avant qu’offre une vie professionnelle trépidante ? Qu’est-ce que l’on perd en chemin ? Après cinquante ans d’une vie professionnelle hyperactive, H. Sérieyx dresse le bilan.

Une riche vie professionnelle, menée tambour battant sur tous les continents de la planète et dans de nombreux compartiments du jeu – l’entreprise (grande, moyenne, petite), l’université, la haute fonction publique, le monde associatif – et une activité dense d’essayiste, parfois à succès, et de conférencier (plus de 3500 prises de parole). Et, au bout de tout cela… le sentiment d’avoir été le jouet de modes – celle de la réussite réduite à ses dimensions matérielles, celle de l’action réduite à l’activisme, celle de la renommée réduite à l’image et celle de la volonté créatrice réduite à la rapidité et à la multiplicité des changements de pied. La course du lièvre à travers champs.

C’est fou comme on peut se sentir justifié par ses efforts : cette course permanente, pendant près de cinquante ans, m’épuisait. Et parce qu’elle m’épuisait, je pensais qu’elle était juste. Pendant ce temps, que de points aveugles et d’angles morts m’ont échappé : la solitude de ma femme face à l’oubli d’elle-même en faveur de nos enfants, face au temps qui passe et face à de grands chagrins, le cheminement parfois erratique et douloureux de notre fille et de nos fils, la dilution progressive de mon propre discernement, ce discernement qui seul permet de prendre un peu de distance vis-à-vis d’une folle agitation et de ce prurit d’action pour redonner du sens et de la perspective à sa vie.

On imagine souvent que de terribles drames personnels obligent à ouvrir les yeux et à remettre en cause la hiérarchie des urgences. Sans doute est-ce vrai pour beaucoup. Pourtant, la mort brutale de notre fille, à 31 ans, n’a pas eu pour moi cette vertu. La course professionnelle en avant est un haschisch, un alcool fort qui permet de s’étourdir et, sinon d’oublier la douleur, du moins de chercher un dérivatif à une si épouvantable peine. Une façon de multiplier encore les points aveugles et les angles morts : on cherche tellement à cautériser sa propre plaie dans l’hyperaction que l’on est de moins en moins attentif à celle de ses proches. On accélère, en solo, espérant que le vent de la fuite séchera nos larmes et qu’en pédalant de plus en plus vite, la bicyclette nous dira où l’on va.

La course professionnelle en avant est un haschisch, un alcool fort qui permet de s’étourdir et, sinon d’oublier la douleur, du moins d’y chercher un dérivatif.

Il n’y a pas qu’un seul Chemin de Damas et sans doute chacun trouve-t-il le sien, pourvu qu’il y soit attentif. Deux évènements ont su calmer mon insatiable appétit pour les sprints sans but. Un de mes petits-fils, promené dans la garde alternée d’un couple divorcé, ne parvenait pas à suivre une formation qui le prépare à la communion. Un merveilleux curé burkinabé d’une paroisse des Yvelines1 m’a permis d’être en charge directe de sa formation catéchétique, moi qui suis si hérissé par les affirmations définitives du catéchisme romain. Quand on est fort âgé, que l’on a rencontré sur tant de continents tant de croyants de tant de religions – et parfois de saints –, on a parfois du mal à prendre au pied de la lettre des affirmations théologiques qui tendent à confisquer le monopole de la vérité. Et ce fut une merveilleuse occasion de partage, via des lectures, des chansons, des rires et des réflexions entre mon petit-fils et moi, sous le contrôle technique du curé burkinabè : Jésus nous avait vraiment réveillés l’un et l’autre !

Autre moment déterminant : chacun le sait, quand on devient une vieille chose, les maladies volent en escadrille. Rien de plus immobilisant qu’une incapacité qui vous fait perdre toute possibilité de vous mouvoir et d’aller d’un point à un autre : on devient dépendant de qui vous permet de bouger. Il faut sans doute mesurer que, lorsque l’on a perdu ses capacités motrices et que nos proches, et d’abord sa femme et ses enfants, avec affection et oubli d’eux-mêmes y suppléent, on entre dans un autre monde, celui de la dépendance. Là, on ne fait plus le malin.

Faut-il vraiment que l’accélération, cette irrépressible fuite en avant, soit une maladie irrémédiablement virale pour que la paralysie physique soit la seule façon d’échapper à son imperium ? Bien sûr que non : la meilleure réponse, c’est d’abord la redécouverte de l’importance de l’autre, de ses attentes, de sa richesse, de son amour, de tout ce qu’il apporte, de tout ce qu’il attend.

J’aurai vécu bien pauvre des apparentes richesses que le monde accéléré semblait m’offrir et après lequel je n’ai cessé de courir. Et pourtant, la chance m’aura proposé d’imaginer Dieu avec mon petit-fils et de découvrir l’affection des miens quand j’étais au bout du rouleau. Comme quoi, l’accélération n’est qu’un artefact, un miroir aux alouettes dont il faut savoir s’affranchir, une façon de fuir la vie sans vraiment la vivre, une mort anticipée.

C’est sans doute dans les points aveugles et les angles morts, dans tout ce que notre conscience mobilisée par des modes ne voit plus, que se pérennise la vraie vie : à chacun de la retrouver.



Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Un mariage de raison

Les entreprises ne peuvent plus fermer les yeux sur leur responsabilité dans la transition écologique. Le cadre de pensée développé par Bill Sharpe permet de dégager des horizons, en évitant les déclarations d’intention. Retour sur les enseignements de ce dossier en trois points saillants. Les articles du présent dossier illustrent tous l’ampleur des discernements nécessaires quant à l’évolution des modèles d’affaires et au contenu de...

Rôle et nature de l'actionnariat dans la vie des entreprises

Resumé Si la croissance rentable est le principal objectif pour les actionnaires, elle ne peut être leur seule visée. Il importe de mettre en œuvre des processus qui précisent les modes de relation avec les dirigeants de l’entreprise. Celle-ci a les actionnaires qu’elle mérite : seront-ils les partenaires du développement social ? De nombreuses situations récentes ont montré l’influence grandissante des actionnaires. Dernier exemple en date, en France, celui de Danone : après avoir renoncé à acq...

Du même dossier

« Nobodysation » du travail : pourquoi la suractivité nous séduit

Le travail procure à certains une surexcitation permanente… au point d’en vouloir toujours plus et de risquer le « burn out ». Qu’est-ce qui est si addictif dans la suractivité ? Peut-on échapper à son attrait ? La pièce Nobody, mise en scène par Cyril Teste et le Collectif MxM à partir de textes de Falk Richter, qui fut un grand succès des scènes françaises en 2015 et 2016, réalise la performance de faire éprouver jusqu’au vertige une caractéristique fondamentale du travail contemporain.Entre l...

Habiter sa vie au temps de l’accélération : une quête spirituelle ?

Face à une accélération dont H. Rosa qualifie l’emprise de totalitaire, il existe des processus de décélération, parmi lesquels les offres de développement personnel. Quelle en est la réelle efficacité ? Nos sociétés occidentales ne disposent-elles pas, dans leurs sources spirituelles propres, des moyens de se dégager de l’aliénation liée à ce processus d’accélération ? Depuis l’année 2000, une fois par an, à Ambazac (Haute-Vienne), de vrais gendarmes, mais à cheval et en uniforme du XIXe siècle...

Médias, politique : trouver le bon rythme

Le monde politique s’est embarqué dans la course à l’information et à l’émotion engagée par les médias. Mais la gesticulation ne fait pas une politique. La démocratie exige du temps et des institutions pour permettre de dégager un horizon porteur de sens. Nous sommes les contemporains d’une mutation majeure de notre rapport au temps. Celui-ci n’a évidemment pas accéléré, mais, selon le physicien Étienne Klein, « par un effet de contagion entre contenant et contenu, nous sommes portés à attribuer...

1 Vive la différence : sans les Africains, beaucoup de nos paroisses seraient sans prêtres et beaucoup de nos équipes majeures de foot sans joueurs déterminants !


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules