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Dossier : Surveiller et prévenir

De la servitude volontaire


Resumé Obsédée par la surveillance, notre société prend de plus en plus la figure d’une prison. À croire que nous aurions peur de la liberté !

C’est une affaire entendue, nous sommes entrés dans une société de la surveillance obsédée par la sécurité et le risque zéro. En revanche, ce que signifie cette transformation et vers quelles attentes nos contemporains s’orientent, ce qu’est pour eux la réalité, voilà ce qu’il est moins facile de déceler.

Certes, le thème de la sécurité est récurrent au point que l’interprétation du réel se fait sur la base de la dangerosité – qu’il s’agisse de la santé ou de la délinquance, tous les aspects de notre vie sont mesurés à cette aune. Cependant, il n’est pas sûr du tout que nous soyons plongés dans une société de la peur. J’en veux pour preuve l’absence de panique lors des annonces périodiques d’épidémies (il y a eu la grippe A, et le fiasco de la vaccination massive ; mais qui se souvient de la grippe aviaire – et de la campagne faite pour que quiconque trouvant un oiseau mort, s’éloigne de lui et déclenche l’alerte ?) ; pour preuve également l’absence fréquente de crainte réelle manifestée par les voyageurs à l’annonce de la découverte d’un « colis suspect ». La situation pourrait changer, certes, et d’une heure à l’autre – mais justement, il faudrait pour cela que nous entrions dans une autre période.

C’est autre chose qui s’opère sous nos yeux. Une société à laquelle « on » aimerait faire peur, pour d’évidentes raisons électorales ? Encore faut-il qu’elle se prête au jeu. Car si nous n’avons pas réellement peur, nous écoutons pourtant le discours sécuritaire avec une complaisance certaine. Faut-il risquer l’hypothèse que notre société aimerait avoir peur, pour se prouver qu’elle est encore vivante ? Sans doute, à la vérité, est-ce encore plus énigmatique : nous ne nous sentons en notre lieu, comme dirait Aristote, que lorsque nous faisons « comme si » nous avions peur, non dans la réalité, mais dans la représentation que nous nous en faisons. Ce n’est pas l’efficacité réelle qui intéresse nos contemporains, mais l’efficacité imaginaire – celle, par exemple, que peut assurer un texte de loi. Mais pour quelle raison ?

Le goût pour la transparence

L’imaginaire est, c’est sa caractéristique, transparent. Le trait dominant, celui qui demande à être interprété, est, par conséquent, le goût pour la transparence, ou plutôt l’exigence que personne, jamais, ne soit perdu de vue. Les personnes et même les objets sont concernés, puisque nous sommes invités en boucle, dans les gares, à ne pas laisser nos bagages sans surveillance et à les étiqueter, afin que le lien entre ma personne et mes objets puisse à tout moment être rendu visible. Ensuite, et du moment qu’on le garde à l’œil, peu importe ce que chacun pourra faire ou ce qui pourra lui arriver : l’essentiel aura été fait, le but aura été atteint. Dès lors, que la vidéosurveillance soit vraiment efficace dans l’élucidation des crimes ou des délits n’a pas d’importance, car ce n’était pas la question première qu’on lui posait et qui était : les espaces, tous les espaces, aussi bien publics que privés, sont-ils suffisamment surveillés pour que tout incident y soit rendu visible ?

À l’origine, certes, nul ne pense que voir suffise à protéger. En arrière-fond de la visibilité se profile la possibilité d’inculper une personne. On voit bien la logique interne de la surveillance et du goût de la transparence : désigner quelqu’un comme responsable, c’est faire la preuve que ce qui est arrivé aurait pu ne pas arriver, que la vie pourrait être parfaite, tranquille, sans événements, qu’il ne tenait qu’à la responsabilité de personnes identifiables qu’il en aille ainsi. Même les catastrophes naturelles doivent se plier à cette exigence et un guide de haute montagne peut être mis en examen à cause d’une avalanche meurtrière. Mais ici il ne faut pas se tromper de question. Il ne faut pas se demander pourquoi nos contemporains aspirent tellement à une vie sans événements, car rien n’est en réalité moins sûr, mais pourquoi ils tiennent tant à ce que ce soit des personnes qu’on rende responsables de leurs malheurs possibles. On peut répondre qu’en effet, il est beaucoup plus simple de tenir quelques-uns pour responsables du malheur de tous que de rechercher les causes structurelles de l’origine des malheurs. Il est plus simple de désigner des coupables que de remettre en chantier l’ensemble du champ social, économique et politique – et d’autant plus que le XXe siècle a déjà payé suffisamment cher les tentatives faites en ce sens.

La fascination pour la justice pénale

Mais pourquoi une inculpation ? Pourquoi la justice pénale ? D’une façon encore plus générale, pourquoi la justice pénale est-elle devenue la principale productrice de réalité sociale, au détriment des autres sources ? Le négationnisme est littéralement pulvérisé par le travail des historiens, mais il n’a été éprouvé comme suffisamment réfuté que lorsqu’il est devenu un délit. C’est un grand mystère, que la justice pénale puisse produire de la vérité historique. Mais, plus étrange encore, c’est la seule condamnation à la prison ferme qui est perçue comme « efficace » – même si tout le monde s’accorde à dire qu’elle ne sert à rien en termes d’utilité sociale, voire qu’elle est pire que le mal. Une amende, même colossale, est évaluée comme si elle ne sortait pas en réalité de la sphère de la justice civile.

L’interrogation sur la récidive est éclairante. Si un crime, même atroce, est commis, nos contemporains réagissent avec douleur et émotion, demandent que justice soit faite, comme il se doit. Mais si l’auteur est un récidiviste, alors l’émotion change de registre – devient celle que l’on éprouve devant le mal absolu. Il fallait l’enfermer et qu’il ne ressorte jamais.

Devenue d’une autre nature, l’indignation s’oriente alors violemment vers le juge d’application des peines qui l’a, généralement dans le plus grand respect de la loi, remis en liberté. Mais le paradoxe ne s’arrête pas là, car ce qu’exige alors l’opinion est, certes, la sanction du magistrat, mais cette fois non pas en termes pénaux, encore moins en termes d’années de prison, mais en termes professionnels. « Je m’occupe personnellement de la carrière de ce magistrat » avait dit Lionel Jospin, après la remise en liberté d’un truand dit « Le Chinois ». Que ledit Chinois ait été ensuite innocenté, du moins dans l’affaire pour laquelle il était en détention provisoire, n’a d’ailleurs rien changé à l’affaire – la réponse gouvernementale avait été la bonne. Haine des magistrats ? Non, puisque leur « faute » est ressentie non comme pénale, mais professionnelle.

Non pas protéger, mais veiller car le mal rôde

Si l’opinion réagit ainsi, c’est donc qu’elle pense que la fonction fondamentale de l’État n’a pas été remplie. Celle-ci n’est pas de protéger, mais de faire cesser la récidive, comme telle. Il y eut une députée pour demander au Garde des Sceaux, qui soutenait un projet de loi répressif après le meurtre d’une jeune femme dans le Rer, qu’il promette que plus jamais il n’y aurait de tels crimes. Ce n’était pas de l’humour noir, ce n’était pas une manière de faire remarquer qu’accroître la répression n’empêcherait assurément pas la commission d’autres crimes, mais une vraie demande, émouvante même : la députée demandait un signe qui accomplisse la promesse qu’il signifiait, elle demandait un sacrement. Que jamais ne se reproduise l’horreur. C’est bien dans l’horizon du sacré que de tels comportements s’inscrivent.

Je risquerai cette hypothèse que la justice pénale fascine, parce qu’elle porte la marque de la Toute-Puissance devant le mal incarné par des personnes, la condamnation à la prison ferme jouant alors le rôle de damnation. On est donc bien toujours dans la croyance que tout provient de la décision de personnes : décision des juges qui sont responsables des conséquences de leurs actes, décision des criminels dont la récidive marque la nature méchante. Sinon, en personnes rationnelles, leur première condamnation aurait expulsé d’eux l’égarement de leur esprit. Bref, la justice pénale fascine, parce qu’elle s’adresse au mal incarné et que celui-ci est la forme paradoxale sous laquelle se manifeste aujourd’hui l’exigence de transcendance dont nous ne pouvons nous passer. La récidive ne marque pas seulement ce qui n’aurait pas dû être, mais ce qui n’a même pas le droit d’être envisagé.

Alors la surveillance constante prend un autre sens : il faut veiller sans relâche contre le mal. Elle devient, en elle-même et par elle-même, une forme de sécurité, car si nous ne perdons jamais de vue les représentants du mal, nous aurons fait ce qu’il fallait, du moins dans le monde virtuel et imaginaire où nous nous tenons pour engendrer de telles figures mauvaises. Voir devient prévoir, autrement dit prévenir qui vaut sécurité. L’excès même du goût pour le pénal l’a sublimé en simple regard.

La prison sort de ses murs

L’évolution de la prison est à cet égard fort significative. Elle a été, originellement, un lieu de relégation et de punition. Un enclos dont la caractéristique essentielle est qu’on ne peut s’en échapper, que tout y est rendu visible par l’architecture s’inspirant du panoptique de Bentham et par des procédures comme la fouille à corps. On y souffre d’une mise à l’écart qui protège les braves gens des malfrats.

La prison a beaucoup évolué. Quoi qu’on en dise, elle s’est améliorée. Conformément à la formulation des Règles pénitentiaires européennes reprise dans le préambule de la récente loi pénitentiaire, elle vise à « s’aligner sur les meilleurs aspects de la vie à l’extérieur » afin de conduire « à une vie responsable et exempte d’infractions pénales ». On a pu croire un temps qu’il s’agissait d’une plaisanterie, tant la surpopulation, engendrée par la politique sécuritaire, rendait toute mise en œuvre d’un tel projet totalement impossible. Mais d’une manière significative la surpopulation est en train de baisser – et par conséquent, le projet n’est plus aussi fou qu’il paraissait.

Toutefois, que la prison devienne peu à peu compatible avec la vie à l’extérieur peut réserver quelques surprises. Tout détenu avait le droit reconnu par le code pénal de s’évader, à condition qu’il n’exerce aucune violence, aucune effraction ni aucune corruption. Mais puisque désormais l’incarcération est pensée sur le modèle d’un établissement de soins ou d’un centre de formation, le détenu doit souscrire à sa propre peine – et l’évasion est devenue punissable comme telle, depuis 2004. Conformément à la règle qui veut que surveillance vaut sécurité, nous assistons à un développement considérable de la mise sous surveillance électronique. Le bracelet électronique devient un mode d’emprisonnement où le mur est, pourrait-on dire, mou et transparent, laissé sous la responsabilité de la personne sous écrou qui le porte avec elle. Parallèlement, les vraies libertés conditionnelles chutent verticalement : perdre de vue la personne sous main de justice est devenu insupportable.

Mais il y a plus significatif encore : si la société civile a investi la prison et est devenue compatible avec elle, rien n’empêche l’idéal d’une prison réussie de devenir le modèle de la société tout entière. Galéjade ? Exagération ? Qu’on m’explique en quoi les téléphones portables et les puces électroniques ne sont pas des sortes de bracelets électroniques et surtout en quoi l’idée de mettre des scanners dans les aéroports n’est pas la version atténuée de la fouille à corps carcérale. L’incontestable humanisation des prisons fait qu’elles deviennent un mode normal de gestion des personnes, et par conséquent elles vont avoir une forte tendance à sortir de leurs murs pour tout envahir.

Michel Foucault, dit-on, avait prévu la disparition des prisons. C’est une mauvaise lecture. En écrivant à la fin de Surveiller et punir : « À mesure que la médecine, la psychologie, l’éducation, l’assistance, le ‘ travail social ’ prennent une part plus grande des pouvoirs de contrôle et de sanction, en retour l’appareil pénal pourra se médicaliser, se psychologiser, se pédagogiser »1, il avait parfaitement vu, au contraire, ce que la prison deviendrait : un moment comme un autre de la société civile. Il a fallu le scandale de l’explosion du nombre de mises en garde à vue pour que nous mesurions, avec une certaine angoisse, que nous étions désormais dans un espace de liberté incontestable mais qui pouvait, à tout moment, se réduire aux dimensions d’une cellule disciplinaire – si nos gardiens (de la paix), devenus surveillants (de prison), en décidaient ainsi.

Le nombre de personnes incarcérées diminue, le nombre de prévenus en détention provisoire également. En revanche, le nombre de personnes sous main de justice ne cesse de croître. Mais, là encore, il y a plus. Le mot « prévenu » au sens judiciaire de personne mise en cause par la justice est fort ancien. Dès le XVIe siècle si l’on en croit les dictionnaires. Techniquement, on est « prévenu » quand on risque la correctionnelle et « accusé » si ce sont les assises. Je ne connais pas l’étymologie, sans doute l’un des sens archaïque du verbe « prévenir » : pour une juridiction se saisir d’une affaire. Mais la connotation est claire ; le prévenu a été informé qu’une menace judiciaire aux conséquences graves pesait sur lui : vous voilà prévenu ! En ce sens, nous sommes tous considérés comme des prévenus, tant il est vrai que nous alerter sur une menace diffuse fait de nous, du même mouvement, des coupables potentiels, puisque nous pouvons mettre tout le monde en danger en ne respectant pas les consignes. L’inquiétude du prévenu au sens de la prévision et du prévenu mis en examen est la même.

Une guerre civile imaginaire

Une telle évolution peut-elle être comprise en termes de philosophie politique ? Je vois deux pistes.

La première vient de Jean-Jacques Rousseau. Au début du Contrat social, il définit les personnes parties prenantes de la vie politique : « Citoyens comme participants à l’autorité souveraine, et sujets comme soumis aux lois de l’État. »2 Chacun est législateur en même temps que sujet. La définition de l’évasion punissable, l’ensemble de toutes les déterminations qui quadrillent nos espaces et nos comportements montrent à l’évidence que nous sommes désormais tenus plus pour sujets que pour citoyens. Pire, dès que le mot citoyen est prononcé, il va de soi qu’en réalité l’on parle d’un sujet obéissant à tous ceux qui lui veulent le plus grand bien.

La seconde piste est plus complexe. La sécurité, qui n’appartient pas à la grande tradition classique, n’est pas un thème philosophique – et sa prédominance actuelle peut laisser à penser que nous souffrons d’abord et surtout d’un affaiblissement du politique. Celui qui s’en est approché le plus près est Hobbes, dans le Léviathan. On connaît sa description de l’état de nature : la guerre de tous contre tous. On connaît aussi sa longue description d’un pays privé de pouvoir politique : « Il ne s’y trouve ni agriculture, ni navigation, ni usage des richesses qui peuvent être importées par mer ; pas de constructions commodes ; pas d’appareils capables de mouvoir et d’enlever les choses qui pour ce faire exigent beaucoup de force ; pas de connaissances de la face de la terre ; pas de computation du temps ; pas d’arts ; pas de lettres ; pas de société ; et ce qui est le pire de tout, la crainte et le risque continuels d’une mort violente ; la vie de l’homme est alors solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale, et brève. »3

Texte remarquable, parce que la partie réservée à son thème officiel (l’insécurité atroce de l’état de nature) n’occupe que les deux dernières lignes ; tout le reste est, par contraste, la glorification de la Paix et sa fécondité. Ce que décrit Hobbes n’est pas l’état de nature – mais la Guerre civile. C’est elle qui est une résurgence de la Guerre originaire de tous contre tous, la Warre, pour respecter la graphie du temps. Or celle-ci provient tout entière du désir de domination qui s’empare de celui qui ne peut pas se rapporter selon une relation forte et confiante à l’autre homme. Bien plus encore : le passage homicide à la limite n’est pas la mise en œuvre de la folie grandiose du désir mais de la crainte où l’on se trouve, faute de relation politique, de perdre le peu que l’on a. « Ainsi, je mets au premier rang, à titre d’inclination générale de toute l’humanité, un désir perpétuel et sans trêve d’acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu’à la mort. La cause n’en est pas toujours qu’on espère un plaisir plus intense que celui qu’on a déjà réussi à atteindre, ou qu’on ne peut pas se contenter d’un pouvoir modéré : mais plutôt qu’on ne peut pas rendre sûrs, sinon en acquérant davantage, le pouvoir et les moyens dont dépend le bien-être qu’on possède présentement. »4

Dans les termes de Hobbes, une société obsédée par la préservation est en état de Guerre civile. Non pas, certes (et heureusement !), une vraie guerre civile – mais une guerre civile qui se vit tout entière projetée dans la virtualité et l’imaginaire de la surveillance, de la sécurité et de la prévention. Une Guerre civile imaginaire, conséquence banale de l’incapacité où nous sommes de penser positivement la Paix. Ce n’est pas à la recherche du pouvoir que nous nous sommes lancés. Si c’était le cas, nous ne pourrions qu’entrer dans une relation réellement meurtrière. Dans ce cas, en effet, dit Hobbes, la prudence recommanderait de tuer. Mais les termes qu’il emploie prennent dans le contexte actuel une singulière présence : « Il n’existe pour nul homme aucun moyen de se garantir qui soit aussi raisonnable que le fait de prendre les devants, autrement dit, de se rendre maître, par la violence ou par la ruse, de la personne de tous les hommes pour lesquels cela est possible, jusqu’à ce qu’il n’aperçoive plus d’autre puissance assez forte pour le mettre en danger. »5 Tout est dit : dès que vous faites entrer la dangerosité dans le champ, elle occupera toute la place et exigera la maîtrise, par la violence ou par la ruse, de tous. Les multiples circuits de la surveillance, de la prévention, de la méfiance généralisée érigée et déguisée en « protection » sont cette ruse et cette violence.

Peur de la liberté

Mais, encore une fois, cette Guerre civile n’est pas réelle. Elle ne procède pas par clivages haineux, mais par coupures diffuses à travers l’ensemble du corps social (les jeunes, les malades, les pauvres, les étrangers, les Français naturalisés), prenant rarement la forme, aussitôt refusée, d’une xénophobie explicite, par exemple. Surtout, ceux-là mêmes qui entrent dans son jeu se plient à la soumission qu’ils exigent des autres. Chacun veut neutraliser les autres, mais commence par se neutraliser lui-même – autre manière de retrouver le renoncement à la souveraineté.

Car c’est là où tout se noue. Nous avons renoncé à notre souveraineté, nous nous voulons sujets – nous sommes entrés dans la servitude volontaire. Mais quiconque se reconnaît comme sujet demande protection à son souverain et, du même mouvement, s’éprouve potentiellement coupable devant lui. L’originalité de notre situation est que nous ne reconnaissons pas de souverain non plus. Aucune transcendance ne peut faire valoir sa légitimité à nos yeux. Nous sommes « entre nous ». D’où cette impression de guerre civile virtuelle qui s’annule immédiatement dans la simple surveillance – car nous nous sentons susceptibles d’être en faute, coupables les uns devant les autres. L’ensemble ne peut tenir que s’il invente un sacré négatif – un sacré qui n’est reconnu que dans l’horreur qu’il y a à être victime. La régression du politique nous laisse ainsi, bloqués entre la gestion de la réalité par des procédures objectives qui nous échappent (les lois du marché, par exemple) et l’imagination d’une communauté transparente, fascinée par la possibilité d’être infiniment malheureux. Peu de périodes ont eu aussi peur de la liberté et du risque d’être heureux.



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1 / Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, « Tel », 1975, p. 358.

2 / Fin du chapitre VI du Livre I.

3 / Chapitre XIII, pp. 125-126 de la traduction François Tricaud, édition Sirey, 1983.

4 / Chapitre XI, p. 96.

5 / Chapitre XIII, p. 123.


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