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Dossier : Risques partagés
Dossier : Risques partagés

Jusqu'où exiger la sécurité sur la route?


Resumé Sans prétendre viser le risque zéro, refuser celui que nous proposent les négligents.

Depuis un quart de siècle maintenant, je suis impliquée dans la lutte pour la sécurité routière. C’est une cause que je n’ai pas choisie, mais qui m’a choisie. La mort de mes deux fillettes, en 1980, parmi tant d’autres enfants, imposait que je m’efforce de changer les choses et de réduire un risque qui n’avait rien d’une fatalité.

Si légitimes que soient mes efforts et ceux de toutes les personnes engagées dans ce combat, ils se heurtent toujours à deux formes d’intimidation qui se répondent : les uns, conservateurs, disent volontiers que « le risque zéro n’existe pas », et ne veulent donc pas agir; les autres, insatiables, répètent que « la vie humaine n’a pas de prix » et ne mettent aucune limite à leur exigence. Les uns et les autres s’opposent aux mesures adéquates à prendre pour limiter les risques.

Où peut-on aller, partant de là    ? Le risque zéro n’existe sans doute pas, mais lorsqu’on demande des moyens pour lutter efficacement contre les accidents de la route, ce n’est pas pour obtenir zéro victime    ; on se contenterait, dans un premier temps, d’en diviser le nombre par deux. Cela laisserait encore une bonne marge avant de se poser sérieusement la question du risque zéro. Affirmer que le risque zéro n’existe pas, ce n’est pas montrer une belle acceptation de la destinée humaine, c’est argumenter de mauvaise foi pour justifier que l’on ne fasse pas ce qui peut être fait pour préserver la vie.

Quant à la vie humaine, elle n’a sans doute pas de prix en effet, même si les sociétés d’assurance ne cessent de le calculer au centime près. Mais sans aller jusque là, il faut admettre que la vie humaine a un prix philosophique et pas seulement monétaire. Par exemple, au nom d’une vie humaine qui pourrait être épargnée, sommes-nous disposés à mettre un policier derrière chaque Français, afin que jamais personne ne perde la vie lors d’un attentat terroriste    ? Ce qui signifierait concrètement que la population de la France se diviserait en deux catégories : 30 millions de civils et 30 millions de policiers. On voit bien que cette hypothèse est absurde : ce serait trop cher payé pour la protection de la vie humaine. Elle a donc un prix, acceptable dans certaines occasions, trop bas dans d’autres, ou trop élevé.

Quels critères ?

Lorsque j’ai fondé, en 1983, la Ligue contre la violence routière, son objectif était sans ambiguïté : épargner des vies. Je n’avais à l’époque pas d’états d’âme, car les mesures à prendre étaient simples. 1   000 enfants de moins de quinze ans étaient tués chaque année dans les accidents de la route : ce chiffre, le plus poignant pour moi, rendait difficile de contester l’urgence de réduire le risque encouru par nos enfants. D’autant plus que ce risque était bien moindre dans d’autres pays tout aussi développés que le nôtre.

Aujourd’hui, le nombre d’enfants victimes dans des circonstances analogues a été divisé par quatre. Notre pays, pour ce qui est de ce risque particulier, ne se situe plus loin derrière les autres mais à une place plutôt moyenne. Le moment est venu de nous interroger sur nos exigences : comment les évaluer    ? Quand cesseront-elles d’être légitimes    ?

Plusieurs facteurs peuvent nous aider à en juger. Je voudrais indiquer ceux qui, personnellement, me sont utiles. Tout d’abord, il y a un facteur personnel. Si j’étais mandatée par l’Etat pour m’occuper de sécurité routière, la question ne se poserait pas. Jusqu’à la fin de mon mandat, je devrais, bien entendu, tout mettre en œuvre pour obtenir des progrès dans mon domaine, y compris dans le cas où mon pays y serait déjà excellent. Mais en tant que militante, bénévole, auto-mandatée en quelque sorte, je peux, à un moment de ma vie, estimer que j’ai fait ce que j’ai pu et c’est à moi de juger de ma lassitude.

Un critère objectif vient ensuite à la rescousse : celui de la comparaison. Tant que certains pays, démocratiques, industrialisés, tout aussi exposés au risque routier que le nôtre, protègent mieux leurs usagers que la France, tant que ces mêmes pays – c’est le cas du Royaume-Uni et de la plupart des pays nordiques, entre autres – estiment qu’ils ont encore une vraie marge de progrès devant eux, de quel droit irions-nous décréter qu’en ce qui nous concerne, nous n’avons pas l’intention de préserver aussi bien la vie des Français    ?

Un troisième argument me semble pertinent pour répondre à une question aussi délicate que celle de l’abus d’exigence de sécurité, c’est l’argument de l’équilibre sacrifice/bénéfice. Quel sacrifice demandons-nous à la société de consentir, en échange de quel bénéfice    ? S’il faut, pour épargner cent vies tous les dix ans, mettre un policier derrière chaque Français, l’équilibre est rompu. S’il faut, pour épargner 300 vies par an, obtenir le respect du port de la ceinture de sécurité à l’avant et à l’arrière, l’équilibre reste en faveur du bénéfice obtenu. La même question peut être posée sur la modération des vitesses : grâce aux radars et au système automatisé de sanctions, les vitesses moyennes ont été réduites et environ deux mille vies chaque année ont été épargnées, ainsi que, chaque année aussi, quelques milliers de handicaps lourds et définitifs. Le prix à payer fut, pour les contrevenants, des points perdus au permis de conduire et des amendes dont il a fallu s’acquitter. A en croire certains, largement relayés par une partie de la presse, la facture est exorbitante. Mais si on leur demande : « Voulez-vous revenir en arrière, à la situation de 2002, avec les radars en moins et les milliers de victimes en plus    ? », la réponse va de soi.

Ne pas provoquer le risque

Ces questions sont d’une grande importance car nul ne doit se laisser aveugler par ses objectifs. Leur pertinence doit être constamment remise en cause. La peur est irrationnelle, elle peut être grande pour un petit risque (l’accident d’avion), petite pour un grand risque (le tabagisme). Nous n’avons pas à imposer nos obsessions à la société tout entière. Nous devons, quand nous agissons pour atteindre un but, être conscients que… nous l’atteindrons peut-être    ! Cela nous donne une lourde responsabilité. On voit les dérives de l’exigence de sécurité par exemple en constatant que, devant l’augmentation des primes d’assurance à la suite de procès remportés par des victimes, rares désormais sont les gynécologues obstétriciens qui acceptent de pratiquer des échographies. Le fait que, soutenus par des décisions de justice, quelques-uns aient refusé d’avoir été, sans grande compensation financière, victimes d’une erreur a privé beaucoup de monde du service rendu par l’échographie. Une telle mentalité est pernicieuse. Si elle avait régné il y a trente ans, la variole n’aurait pas été éradiquée. Son vaccin en effet a, ce n’est pas contestable, directement causé chez certains des maladies graves, incurables, et même des décès. Mais il a sauvé des vies par millions.

Aimer la vie, c’est aller au devant du risque. Il existe, inutile de le provoquer. Chacun le rencontrera. Il prendra la forme d’un chagrin d’amour ou d’un deuil, d’une guerre ou d’une catastrophe naturelle, d’une maladie ou du chômage, d’un handicap ou d’un exil, Dieu sait… La vie contient cette promesse de souffrance à laquelle nous nous livrons d’avance, sans chipoter. Mais les risques que nous proposent les négligents, les égoïstes, les asociaux et les « moi d’abord » ne relèvent que du gâchis. Si nous voulons les limiter, c’est pour avoir l’esprit libre et les forces intactes quand il s’agira de faire front au grand et beau risque que représente l’amour de la vie quand elle a cessé d’être facile à aimer.

Geneviève Jurgensen


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