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Dossier : Grande-Bretagne, les années Blair

Bilan économique des années Blair


Resumé À côté d’un excellent bilan macro-économique, des résultats préoccupants quant à l’endettement des ménages et à la productivité.

Le Royaume-Uni de Tony Blair est, sur le plan économique, l’objet d’appréciations très contrastées. Si tant de jeunes Français s’expatrient au Royaume-Uni pour y trouver des emplois que ne leur offre pas la France, et si l’Ocde salue la performance « impressionnante » de l’économie britannique depuis 1997, nombreux sont les observateurs français qui partagent le jugement sévère porté par l’économiste Thomas Piketty sur la politique du New Labour. Tony Blair lui-même, tout en se félicitant de son bilan, n’attirait-il pas lui-même, en septembre 2006, l’attention des membres de son parti sur les défis auxquels le Royaume-Uni restait confronté ? Tenter un bilan de ces dix années est donc un exercice à haut risque. Il implique de prendre en compte la continuité entre blairisme et thatchérisme, mais aussi les innovations qui auront caractérisé l’action du New Labour. Et de souligner, à côté d’incontestables succès, les zones d’ombre qui subsistent.

L’héritage des années Thatcher-Major

La victoire travailliste aux élections du 1er mai 1997 mettait un terme à dix-huit ans de pouvoir conservateur sans annoncer une remise en question de la profonde transformation qu’avait connue le Royaume-Uni au cours des deux précédentes décennies : Tony Blair s’engageait à poursuivre une modernisation jugée indispensable. Pour ne pas décevoir les attentes de l’électorat, il devait conforter les indéniables succès économiques de ses prédécesseurs tout en s’attachant à remédier au revers de la médaille de cette embellie : dégradation des services publics, dans le domaine de la santé et de l’éducation notamment, et surtout aggravation des inégalités sociales qui accompagnait une libéralisation à marche forcée.

Rappelons brièvement les piliers sur lesquels s’était appuyée la « révolution conservatrice ». Pour guérir un pays devenu, dans les années 70, « l’homme malade de l’Europe », Margaret Thatcher avait entrepris de réduire l’intervention de l’État dans la vie publique et de redonner à l’individu la place qu’il avait perdue à ses yeux dans la société britannique depuis l’instauration du Welfare State. La lutte contre l’inflation, l’assainissement des finances publiques, les privatisations, la libéralisation des marchés, le renouveau de l’esprit d’entreprise et la lutte contre la toute puissance des syndicats étaient dès lors placés au centre de l’action gouvernementale.

La troisième voie

Le blairisme est indissociablement lié à la « troisième voie », théorisée par le politologue Anthony Giddens 1. Celle-ci se présente avant tout comme une approche idéologique et politique : elle ne place pas l’économique pas au cœur de son message. Le blairisme se démarque ici du thatchérisme, dont l’enracinement dans les principes du néolibéralisme économique constituait un élément essentiel. Se plaçant au-delà du clivage traditionnel droite/gauche ou capitalisme/socialisme, la troisième voie vise à refonder une stratégie sociale-démocrate dans le monde moderne, marqué par la fin de l’affrontement Est-Ouest et l’accélération du processus de mondialisation. Les analyses développées par Giddens éclairent néanmoins les choix économiques fondamentaux du New Labour et les grands volets de l’action impulsée par Gordon Brown. C’est à cette troisième voie que se référait Tony Blair devant les députés français en mars 1998 : « La gestion de l’économie n’est ni de gauche ni de droite, elle est bonne ou mauvaise. Ce qui compte, c’est ce qui marche ».

Réconcilier le marché et l’intervention de l’État

Si, en effet, le New Labour ne remet pas en cause le processus de déréglementation et de privatisations engagé auparavant, c’est que sa conception du rôle de l’État dans la vie économique diffère fondamentalement de celle que lui conférait traditionnellement le Parti travailliste. La reformulation en 1995 de l’article 4 de la Constitution du Parti (Clause IV), dont l’adoption remontait à 1918, témoigne de cet aggiornamento. Le Parti travailliste rompt avec 77 ans de son histoire et embrasse un nouveau projet de société. Oubliés la « propriété commune des moyens de production, de distribution et d’échange » et le « contrôle par le peuple » de tous les secteurs de l’activité économique. Ils font désormais place à une « foi » dans la capacité « d’obtenir davantage, par des efforts consentis en commun, que par l’action individuelle », foi qui va de pair avec une volonté de faire advenir par ces efforts conjugués une « communauté » où « le pouvoir, la richesse et les chances de réussir sont entre les mains du plus grand nombre », où « les droits dont jouit chaque individu ont pour contrepartie des devoirs » et où prévaut « un esprit de solidarité, de tolérance et de respect ». L’État n’a plus à être propriétaire des moyens de production. Il doit avant tout garantir ces valeurs et cette conception du rôle de l’individu dans la communauté, veiller à créer les conditions d’une « croissance économique soutenue et d’une inflation maîtrisée » et favoriser « le dynamisme des entreprises et la concurrence » 2. Dans le droit fil des thèses monétaristes, la maîtrise durable de l’inflation sera garantie en isolant la conduite de la politique monétaire des pressions politiques, ce qui signifie qu’il faudra conférer à la Banque d’Angleterre une certaine indépendance.

Promouvoir les droits et devoirs des individus

À côté de l’objectif de croissance soutenue, la lutte contre l’inflation est un axe prioritaire de l’action gouvernementale. C’est là un nouvel élément de continuité avec le thatchérisme, et de rupture avec les politiques économiques mises en œuvre après 1945. Ces politiques visaient à assurer la croissance et le plein-emploi alors que l’Etat-Providence garantissait au citoyen un droit à la protection sociale. L’accent était mis sur les devoirs de la puissance publique et les droits du citoyen.

Le thatchérisme avait mis en cause cette vision en contestant de façon radicale l’utilité de l’intervention publique dans le domaine économique et social. Le New Labour s’en démarque aussi, mais pour des raisons différentes. L’affirmation des droits de l’individu va désormais de pair avec un rappel de ses devoirs. Cette référence aux droits et aux devoirs du citoyen s’enracine à la fois dans une conception de la responsabilité individuelle chère à la tradition libérale et dans le concept de « communauté » qui, déjà présent dans la rhétorique des nouveaux démocrates américains 3, fait ici son apparition dans le discours politique britannique. Elle reflète une nouvelle vision du contrat social dont découle une autre conception du rôle des pouvoirs publics : promouvoir l’égalité des chances et la cohésion sociale, mais aussi responsabiliser les individus et les encourager à prendre en main leur propre devenir. Le Welfare State s’efface au profit d’une posture consistant à aider des individus à s’aider eux-mêmes.

Relever des défis de la mondialisation

Pour Tony Blair, la mondialisation est une réalité, à la fois une chance et un défi pour le Royaume-Uni. Une chance parce qu’elle ouvre potentiellement des marchés pour les biens et les services britanniques, mais un défi, car ils doivent être compétitifs tant en termes de qualité qu’en termes de prix. Ceci implique un effort considérable pour améliorer la productivité et les qualifications de la main-d’œuvre britannique et l’orienter vers les secteurs où le Royaume-Uni bénéficie d’un avantage compétitif. D’où la priorité accordée par Tony Blair à l’éducation et les efforts consentis en dix ans pour favoriser la recherche et l’innovation.

La stratégie du New Labour et son bilan

Il n’est pas question ici d’entrer dans le détail de la politique économique mise en œuvre 4. Contentons-nous de braquer le projecteur sur des domaines dans lesquels les réformes ont été particulièrement marquantes, et d’insister sur la remarquable continuité qui aura guidé cette action. Cette continuité s’incarne dans la personnalité de Gordon Brown, probable successeur de Tony Blair, et qui aura occupé les fonctions de Chancelier de l’Échiquier pendant l’ensemble de la période. Elle s’incarne aussi dans une stratégie définie avant même l’accession au pouvoir en mai 1997.

Le marché du travail et l’emploi

Dès 1997, avec la signature du protocole sur le volet social annexé au traité de Maastricht, le gouvernement britannique accepte la fixation à 48 heures de la durée maximale de travail hebdomadaire et reconnaît les droits des salariés en matière de syndicalisation, de grève, de conditions de travail, d’hygiène et de sécurité, de congés payés. Un salaire minimum est introduit en 1999 - son niveau, fixé d’abord à 3,20 livres de l’heure (3 livres pour les moins de 22 ans), sera révisé annuellement par la Low Pay Commission - pour lutter contre les bas salaires, qui concernent alors 9 % des salariés. Le lancement en 1998 du programme Welfare to Work, rebaptisé New Deal, vise à favoriser l’insertion professionnelle des jeunes de moins de 25 ans et des chômeurs de longue durée (puis des familles monoparentales et des handicapés). Assorti de subventions aux entreprises qui les embauchent, le programme s’accompagne de dispositifs coercitifs : ceux qui refusent les offres de formation ou de travail qui leur sont faites voient leurs allocations diminuer, voire disparaître totalement. L’objectif est de rendre l’emploi plus avantageux que le bénéfice d’avantages sociaux. La priorité accordée par ailleurs à l’amélioration des performances du système éducatif cherche à améliorer, sur le long terme, les qualifications des salariés et donc à favoriser la compétitivité de l’économie britannique.

Équilibre budgétaire et monnaie

Le financement de ces mesures est assuré dans le cadre d’une politique fiscale et budgétaire orthodoxe qui prône le retour à l’équilibre des comptes de la nation. Une « règle d’or » est édictée, qui prévoit que l’État ne pourra emprunter que pour investir et non pour financer ses dépenses courantes et qu’il devra maintenir l’équilibre budgétaire non plus annuellement mais sur toute la durée d’un cycle économique. La création d’un impôt sur les bénéfices exceptionnels des sociétés privatisées permet de financer le programme du New Deal. De même, l’augmentation de la taxe sur les carburants et la réduction d’avantages fiscaux bénéficiant aux ménages les plus aisés équilibrent une baisse de l’impôt sur le revenu pour les ménages plus modestes et la création, en 2001, d’un crédit d’impôt ( Working Families Tax Credit) qui doit inciter ces derniers à faire le choix du travail plutôt que de l’assistance.

En matière monétaire, la Banque d’Angleterre acquiert une indépendance relative dès mai 1997. Cette indépendance est opérationnelle : c’est son Comité de politique monétaire qui fixe désormais le niveau des taux d’intérêt et gère les réserves et le taux de change de la livre sterling. En revanche, la fixation des grandes orientations de la politique monétaire reste la prérogative du gouvernement. Quant à la question de l’adhésion du Royaume-Uni à la zone euro, politiquement très sensible, elle embarrasse d’emblée le gouvernement travailliste. En effet, Tony Blair s’est engagé plus que ses prédécesseurs à ancrer le Royaume-Uni fermement dans l’Europe. Il souhaite voir son pays y jouer un rôle de premier plan (leadership), alors que celui-ci reste en marge de la zone euro dont font partie tous les autres grands pays européens. Mais une majorité de Britanniques restent opposés à la monnaie unique, et la promesse a été faite de soumettre toute décision à référendum. Le gouvernement est alors contraint de garder les yeux rivés sur une opinion publique toujours réticente. Aussi les cinq critères économiques préalables définis par Gordon Brown en 1997, puis ceux rajoutés en 2002, doivent-ils être considérés comme une solution pragmatique apportée à une équation politique difficilement soluble. La liste des données à prendre en compte avant d’envisager une adhésion est si longue (convergence des cycles entre l’économie britannique et l’économie de la zone euro, effets favorables attendus d’une adhésion pour la City, effets positifs à long terme pour l’investissement, la croissance et la création d’emplois au Royaume-Uni, maintien d’une flexibilité suffisante pour résister à des chocs externes), que cela permet de reporter sine die toute décision, tout en sauvant la face du Premier ministre et en occultant quelque peu les divergences d’appréciation qu’il entretient sur ce point avec son Chancelier de l’Échiquier.

Une bonne performance, mais des défis à relever

La performance macroéconomique enregistrée de 1997 à 2007 a été très satisfaisante. La croissance du Pib a été robuste (2,8 % en moyenne, contre 2,2 % au cours des vingt années antérieures), plus que dans la zone euro, et les fluctuations conjoncturelles, si fortes dans la période d’après-guerre et encore très marquées pendant les années de gouvernement conservateur, ont été moins sensibles que dans la plupart des pays de l’Ocde 5. Le taux de chômage est tombé à son plus bas niveau depuis les années 1970 (5,5 % en 2006), l’inflation est restée stable et proche de l’objectif officiel de 2,5 %. Le taux de change effectif de la livre a été plus stable qu’à aucun moment depuis la fin du système de Bretton-Woods. Malgré la dégradation des finances publiques, intervenue à partir de 2001 en raison de l’augmentation des dépenses pour améliorer les services publics, la règle d’or aura été respectée. Le ratio de la dette publique sur le Pib, qui s’élevait à 44 % en 1997, était tombé à 38 % à la fin 2006. Aussi bien en regard des objectifs que s’était fixés le gouvernement de Tony Blair en accédant au pouvoir qu’en comparaison avec les périodes antérieures, ce bilan macroéconomique est bon.

Des zones d’ombre subsistent, néanmoins : la baisse du chômage et la création d’emploi sont intervenues dans un contexte de forte flexibilité du marché du travail, entraînant une précarité accrue. Certes, la mise en place du salaire minimum et le volontarisme des politiques pour favoriser l’insertion ou le retour à l’emploi des plus vulnérables ont porté leurs fruits. Mais la forte progression du nombre des personnes enregistrées comme malades ou invalides, bénéficiant ainsi de prestations refusées aux personnes valides sans emploi, témoigne de l’existence d’un chômage déguisé que le New Deal n’a pas permis de résorber. Autre revers de la médaille, la croissance a été dopée par une forte consommation des ménages et par un boom immobilier largement financés par le recours à l’emprunt. Or la baisse du taux d’épargne des ménages (de 10 % en 1995 à 5,6 % en 2006) et l’accroissement de leur endettement (soit 150 % de leur revenu disponible en 2006) ont atteint des proportions préoccupantes. Enfin, si le Royaume-Uni est aujourd’hui la deuxième destination mondiale des investissements directs étrangers, l’investissement productif et les efforts consentis dans le domaine éducatif ne se sont pas traduits par une amélioration notoire de la productivité, qui reste de 20 % inférieure à celle de la France. Le niveau de qualification de la population active reste bas comparé à celui des pays de l’Ocde, ce qui pourrait expliquer la proportion assez faible des entreprises innovantes au Royaume-Uni. Une faible productivité, et la difficulté à innover, expliquent la dégradation du solde des opérations courantes et obèrent la compétitivité de pans entiers de l’économie britannique (en dehors du secteur des services, notamment financiers) dans un contexte de concurrence internationale accrue.

Ce sont là les défis que le Royaume-Uni devra relever pour achever la « modernisation » promise par Tony Blair en 1997.

Martine Azuelos



1 / . Anthony Giddens, The Third Way. The Renewal of Social Democracy. Londres, Polity Press, 1997.

2 / . Citations extraites du Manifeste du parti travailliste pour l’élection générale de 1997.

3 / . Les nouveaux démocrates arrivent aux commandes après l’élection de Bill Clinton à la présidence des États-Unis en 1992.

4 / . Cf. la synthèse proposée par François-Charles Mougel, Royaume-Uni, les années Blair, Les études de la Documentation française, 2005.

5 / . Voir Études économiques de l’Ocde, Royaume-Uni, novembre 2005.


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