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La passion impossible de l'égalité

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Chercheur

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Dossier : Réformer sans modèle

La passion impossible de l'égalité


Resumé Le désir de liberté dépasse parfois le désir d’égalité. Les Français sont attachés à leurs statuts et craignent de les voir remis en cause !

En matière d’égalité, les Français paraissent à la fois particulièrement ambitieux et peu capables d’incarner leurs idéaux. Une gauche révolutionnaire conserve en France une audience qui n’a guère d’équivalent au sein des pays démocratiques. On n’y cesse de dénoncer les privilèges. Cela n’empêche pas les Français d’étonner par leur sens de la hiérarchie et leur désir de se distinguer. Comment comprendre cette singularité ? À l’examen, il apparaît que toute une conception de ce qui fait la dignité de l’homme et du citoyen nourrit d’un même mouvement la défense des rangs et le désir de les voir enfin disparaître 1.

Une conception singulière de la dignité

Si les sociétés européennes et celles qui les prolongent au-delà des mers, tels les États-Unis, ont adhéré de concert aux idéaux de liberté et d’égalité, elles n’en ont pas la même conception 2. L’image mythique du propriétaire, protégé par la loi de l’intervention de quiconque dans ce qui le concerne en propre, fournit, dans le monde anglo-saxon, la figure idéale de l’homme libre. L’image de celui qui gère, en commun avec ses pairs, les affaires de la communauté, marque de même le monde germanique. C’est encore une troisième image de la liberté qui prévaut en France, celle d’une liberté « irrégulière et intermittente [...], toujours liée à l’idée d’exception et de privilège 3 ». Dans chacune de ces sociétés, la forme d’égalité qui fait référence correspond à un égal accès à ce qui caractérise l’homme libre : dans le monde anglo-saxon l’égalité devant la loi, dans le monde germanique une égale participation aux décisions communes, en France, une égalité dans le privilège. Il s’agit moins d’une égalité politique que d’une égalité sociale.

Cette forme que prennent les désirs de liberté et d’égalité apparaît bien, par exemple, dans le brûlot de Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers Etat ?, dont le succès a été immense en 1789. Qu’il dénonce, la servitude où, estime-t-il, le Tiers se trouve réduit, ou qu’il dépeigne ce que doit être son état futur, Sieyès est animé par une même vision : un homme pleinement libre possède les traits qui étaient jusqu’alors l’apanage de la noblesse ; traité avec les égards dus à son rang, jamais contraint de s’abaisser devant quiconque, il n’est pas prêt à le faire pour satisfaire quelque bas intérêt. Pour faire échapper le Tiers à sa condition inférieure, Sieyès hésite entre deux orientations, qui vont marquer après lui toute l’histoire de la France républicaine : soit abaisser la noblesse, la ramener au niveau du commun, éliminer toute référence à une forme de grandeur susceptible d’être une source d’humiliation pour ceux qui ne la possèdent pas – « On n’est pas libre par des privilèges, mais par les droits de citoyen, droits qui appartiennent à tous » 4 ; soit au contraire anoblir le Tiers, lui permettre d’endosser l’habit des anciens maîtres et de prendre leur place – « aussi sensible à son honneur » que les privilégiés le Tiers « redeviendra noble en étant conquérant à son tour » 5. Cette hésitation n’a pas disparu de la France d’aujourd’hui.

Vision hiérarchique et passion de l’égalité

Dans une société où le fait d’être soumis aux mêmes lois, ou encore d’avoir également part, à travers le principe « un homme, une voix » aux décisions concernant la communauté, suffit pour fournir une identité de citoyen, perçu comme égal à tout autre, d’une société démocratique, cette égalité n’empêche pas qu’il existe des différences de statut social. Ce statut, tel qu’il résulte pour chacun du milieu dont il provient, des études qu’il a faites, de la profession qu’il exerce, peut être un enjeu suffisant pour qu’il vaille la peine de se donner du mal pour chercher à l’améliorer. Mais cet enjeu reste malgré tout limité. Quoi qu’on fasse, on reste, à condition de ne pas être mis au ban de la société, un humain comme les autres. Les sociétés d’Europe du nord constituent une approximation raisonnable d’un tel modèle théorique. Il en est de même, dans une moindre mesure, pour l’Amérique blanche (la situation des Noirs est une autre affaire). Mais la France en est bien éloignée. Les enjeux liés à la position sociale sont considérables. À un extrême, ce qui est grand, noble, se voit reconnaître sans contestation la pleine dignité de la condition humaine. De l’autre, ce qui est bas, commun, apparaît comme relevant d’une sorte d’essence inférieure. Certes, tous ne réagissent pas de la même manière au regard que la société porte sur eux. Certains, bien enracinés dans une famille, une communauté religieuse, une forme traditionnelle de voisinage, sont relativement bien armés pour ne pas trop se laisser atteindre par la cruauté du regard social. Mais rares sont ceux qui n’en sont jamais blessés.

Pour ceux qui, même s’ils ont tous les droits du citoyen, ne se sentent pas pleinement reconnus comme des semblables, comment ne pas se révolter contre un ordre social qui les maltraite ? Cette révolte anime la passion française de l’égalité. Comment, en effet, se protéger des effets ravageurs d’une vision hiérarchique du monde sans affirmer mordicus que rien ne sépare ce qui est réputé inférieur de ce qui est réputé supérieur ; que le travail du manœuvre vaut celui du patron, l’enseignement de la technologie celui du grec ou des mathématiques. Et ce rejet de toute hiérarchie tend à être d’autant plus passionné qu’il doit combattre une sorte d’évidence, qui menace de corrompre jusqu’aux sentiments des défenseurs les plus ardents d’une radicale égalité. Il en résulte des affrontements sans fin, bien difficiles à comprendre pour ceux qui, avec une vue beaucoup plus terre à terre des différences entre les humains, considèrent que celles-ci ne méritent ‘ni cet excès d’honneur, ni cette indignité’.

En pratique, la recherche d’égalité prend tour à tour deux formes opposées, héritières des deux voies que Sieyès proposait au Tiers pour sortir de sa condition inférieure : soit tenter d’offrir à tous une forme de noblesse dans une société qui reste hiérarchique, soit tenter d’abolir toute distinction hiérarchique. En fait ni l’une ni l’autre de ces voies ne risque d’aboutir pleinement, et les échecs de chacune d’elles entretiennent l’attachement à la voie concurrente.

Être égaux en tant que détenteurs de statuts

Non seulement la Révolution française n’a pas balayé l’attachement à une société de rangs, mais celle-ci a prospéré dans la France républicaine. Certes, la France du Contrat social, concevant la société comme le fruit d’une construction politique fondée sur l’existence de droits communs à tous a été magnifiée. Corrélativement, la France des rangs, des hiérarchies, des privilèges, a été stigmatisée. Mais elle ne subsiste pas seulement à titre de corps étranger dans la France issue des Lumières. Elle se mêle intimement à cette dernière. Déjà, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a affirmé que « Tous les citoyens étant égaux à ses yeux [ceux de la loi], sont également admissibles à toutes les dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents » ; les dignités et les places sont toujours là. De nos jours, dans le monde du travail, chacun, professeur, conducteur du métro, membre du Conseil d’État ou autre, se conçoit comme membre d’un corps dont il partage les privilèges et est prêt à assumer les devoirs. L’attachement à un statut garanti par la loi, loin d’être l’apanage des plus favorisés, a pénétré le corps social dans ses profondeurs. Ce sont aujourd’hui ceux dont la position est la plus menacée par l’avènement de la mondialisation et le règne du marché qui y sont les plus attachés.

Cette société de rangs est-elle fidèle à l’idéal républicain d’égalité ? Non, et de loin, si on considère cet idéal dans sa radicalité. Mais elle en fournit, au moins dans le monde du travail, une certaine approximation. Certes, tous les métiers ne sont pas également nobles. Mais si le métier de chacun, si modeste soit-il, est respecté, si chacun se sent pleinement considéré dans sa conscience professionnelle et dans son apport à l’œuvre commune, on obtient une sorte d’égalité relative de dignité. Celle-ci est analogue à celle que l’on trouvait dans l’ancienne France, au sein d’une noblesse dont les membres étaient pourtant aussi différents par leur richesse et leur pouvoir que par l’éclat et l’ancienneté de leur titre. Reste que cet univers des métiers n’est pas ouvert à tous. Il laisse de côté les sans travail, les précaires, les sans statut. De nos jours, si on voit tant affirmer qu’il faut professionnaliser certaines activités, c’est qu’il paraît douteux qu’elles correspondent à un vrai métier. De plus, entre ceux pour qui la pleine possession d’un métier, avec la noblesse dont il est porteur et la forme d’autonomie associée à celle-ci, ne fait aucun doute (ainsi dans l’industrie toute l’aristocratie des ouvriers chargés de la maintenance) et ceux pour qui elle est clairement absente (tels le « manœuvre balai », même rebaptisé technicien de surface, que les « vrais » professionnels regardent de haut) on trouve tout un dégradé 6. Pendant que certains campent sur leurs privilèges, d’autres sont relégués du côté des exclus.

Une vision religieuse de la noblesse et de l’égalité

Conçu dans sa radicalité, l’idéal d’égalité trouve de son côté un allié dans une vision d’inspiration religieuse, célébrant une humanité indifférenciée. Face à une vision de ce qui est noble attachée à distinguer ceux qui sont plus ou moins bien nés, qu’ils soient plus ou moins pourvus de talents aujourd’hui comme ils l’étaient hier d’ancêtres de qualité, cette vision retrouve l’inspiration de saint Paul (Galates, 3, 28) affirmant que : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ». Qu’y a-t-il de plus noble, quand on regarde les choses ainsi, que ce qui, transcendant les particularismes mesquins de ce bas monde, lourds de l’impureté foncière de la terre, fait accéder, au-delà de toute contingence, aux zones plus hautes où règne l’universel ?

De nos jours, le désir de construire une humanité ainsi rénovée anime de nombreux combats prenant pour cible le sexisme, le racisme, s’attaquant à toute forme de discrimination, luttant au côté des sans papiers, des sans statut, des précaires. Ce projet radical prend parfois corps, au-delà de l’exercice des droits proprement politiques maintenant acquis à tous, dans divers domaines de la vie sociale. C’est sans doute quand il s’agit des destins scolaires qu’il a le plus de poids. Certes, dans son fonctionnement actuel, l’école est en France un rouage essentiel d’une société de rangs. Les titres scolaires jouent un rôle central pour désigner ceux qui vont occuper des positions estimées plus ou moins honorables. Mais cet état de fait a perdu sa légitimité. Longtemps le fait que l’école permette à tous, ou presque, d’accéder, avec un ensemble de savoirs fondamentaux, à une certaine forme de noblesse, joint à sa capacité à intégrer au monde des élites le fils de paysan pauvre devenu normalien, a paru une contribution suffisante à l’idéal d’égalité. Il n’en est plus rien. L’avènement d’un enseignement identique pour tous est devenu un impératif politique. Pourtant, cet impératif reste impossible à imposer au corps social. Ses avancées restent modestes et souvent menacées ; ainsi le collège unique et la carte scolaire, dont les effets pratiques sont toujours restés limités, sont en péril. Par ailleurs, dans la vie courante, sociale et professionnelle, de multiples compromis sont passés, jusque dans l’intime de chacun, entre cet idéal d’égalité radicale et l’évidence des rangs. Le militant le plus convaincu est bien obligé de se situer personnellement quelque part dans une hiérarchie professionnelle, dans une hiérarchie des quartiers et, pour ses enfants, dans une hiérarchie des écoles.

Une contradiction permanente

Les questions de statut sont au cœur des tensions qui traversent la société française. Voie d’accès partagée à une société de privilèges et facteur de différenciation au sein de cette société, élément paradoxal de rencontre de l’égalité et de l’inégalité, le statut, auquel tous aspirent et que tous combattent, n’en finit pas de marquer un modèle social avec lequel, en ces temps de mondialisation galopante, les Français se débattent plus que jamais. Est-ce à dire que, engluée dans les corporatismes, la France est incapable de se réformer ? Non, certes. Le désir d’être quelqu’un qui alimente l’attachement au statut a, il est vrai, une face défensive, accrochée au moindre privilège. Mais il a aussi une face offensive, prête à innover, à créer, dès lors que s’ouvrent des horizons porteurs d’une grandeur renouvelée.

Philippe d’Iribarne



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1 / . On résumera ici des analyses développées dans Philippe d’Iribarne, L’étrangeté française , Seuil, 2006.

2 / . Cette différence apparaît bien quand on rapproche les théories des philosophes, apôtres de la liberté, appartenant à ces divers mondes, tels Locke, Kant ou Sieyès. Croyant penser la liberté dans son essence universelle, chacun d’eux reste malgré tout marqué par les évidences propres à la culture au sein de laquelle son esprit s’est formé. Cf. Philippe d’Iribarne, « Trois figures de la liberté », Annales , octobre-novembre 2003.

3 / . Alexis de Tocqueville, L’ancien régime et la Révolution (1856), Gallimard, 1952, p 176-177.

4 / . Emmanuel Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers Etat ? (1789), Champs Flammarion, 1988, p. 43.

5 / . Ibid ., p. 100, 44.

6 / . On trouve de nombreux exemples de situations de ce type dans Pierre Bourdieu, La misère du monde, Seuil, 1993.


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