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L'extension de la pauvreté laborieuse

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Resumé La multiplication des emplois précaires enferme ceux qui les occupent dans l’instabilité. Resumé La multiplication des emplois précaires enferme ceux qui les occupent dans l'instabilité La France semble découvrir depuis quelques années ses travailleurs pauvres Cette situation pourtant n'est pas véritablement nouvelle La forte haus...

Dossier : Attention pauvretés

L'extension de la pauvreté laborieuse


Resumé La multiplication des emplois précaires enferme ceux qui les occupent dans l’instabilité.

La France semble découvrir depuis quelques années ses travailleurs pauvres. Cette situation, pourtant, n’est pas véritablement nouvelle. La forte hausse du salaire minimum au lendemain de l’explosion sociale de mai 1968, l’indexation de ce salaire minimum sur la croissance, puis la politique de revalorisation du travail manuel menée dans les années 70 constituent autant de signes de la faiblesse des bas salaires et des risques de pauvreté qui y étaient naguère associés. La pauvreté laborieuse était surtout perçue à l’époque comme l’expérience commune à une classe sociale, une des caractéristiques de la condition ouvrière.

Avec la montée du chômage et du sous-emploi, cette préoccupation a été reléguée au second plan. Elle a resurgi ces dernières années : colloques et publications se sont multipliés autour de ce phénomène bien souvent considéré comme caractéristique du « modèle américain ». Dans une société marchande où l’accès à l’emploi rémunéré demeure la première source de sécurité matérielle et où le travail constitue une des principaux vecteurs de construction de l’identité sociale des personnes, la question de la pauvreté laborieuse constitue un enjeu majeur de société. Pour tenter de l’éclairer, il est d’abord nécessaire de clarifier un certain nombre de définitions et de concepts.

Une réalité massive

Dans les travaux américains qui se sont les premiers intéressés à cette question, est considérée comme travailleur pauvre toute personne qui a été présente au moins la moitié de l’année sur le marché du travail et qui vit dans une famille pauvre. Cette définition mêle donc des caractéristiques personnelles (être un travailleur) et familiales (vivre dans une famille pauvre), dans la mesure où la pauvreté est appréhendée au niveau des ménages. D’après cette définition, il y aurait en France entre 1,8 et 3,6 millions de travailleurs pauvres 1. La fourchette est large : elle traduit la forte concentration des pauvres dans le bas de la distribution des revenus. L’Insee, comme les autres administrations, privilégie un seuil faible (50 % du revenu médian) alors que les statisticiens européens retiennent un seuil de pauvreté monétaire un peu plus élevé (60 % du revenu médian). Cela suffit pour expliquer un écart de 1 à 2.

L’Insee a proposé une définition plus restrictive en réservant la dénomination de travailleur pauvre aux personnes qui ont également été dans l’emploi au moins un mois dans l’année : le nombre de « travailleurs pauvres » serait alors compris entre 1,3 et 3,1 millions, les autres personnes étant considérées comme des « chômeurs pauvres ». Dans le cas français, cette distinction peut revêtir un intérêt d’un point de vue analytique dans la mesure où, à la différence de ce que l’on observe aux Etats-Unis, le chômage de longue durée concerne une part substantielle des chômeurs. Elle reste néanmoins problématique d’un point de vue sociologique. D’autant que la frontière entre chômage et emploi est devenue de plus en plus poreuse au fil des ans. Fin 2003, 27,8 % des demandeurs d’emploi inscrits à l’Anpe avaient exercé une activité dans le mois ; cette proportion ne dépassait pas 5 % au début de l’année 1992. Dans les années 1990 a ainsi émergé une nouvelle figure, celle du « chômeur-travailleur » 2 .

Entre 1,3 et 3,6 millions de personnes : en toute hypothèse, le phénomène de la pauvreté laborieuse est massif, même si son évaluation peut donner lieu à des estimations très différentes selon que l’on exclut ou non les chômeurs de longue durée de la catégorie des travailleurs, selon le seuil de pauvreté retenu et, aussi, selon la qualité des sources statistiques utilisées. A cet égard, il faut regretter, pour le moins, que l’Insee ne procède plus dans ses analyses à des redressements pour tenir compte de la sous-estimation bien connue et pourtant considérable des revenus de la propriété dans les enquêtes fiscales. Ce qui aboutit à sous-estimer dans des proportions importantes l’ampleur de la pauvreté 3. Pour toutes ces raisons, les chiffres suivants qui donnent quelques indications sur les caractéristiques des travailleurs pauvres doivent être considérés comme des ordres de grandeur.

Qui sont les travailleurs pauvres ?

Environ un cinquième sont des travailleurs indépendants, dont une moitié d’agriculteurs ou d’aides familiaux travaillant sur des exploitations agricoles. Ces chiffres doivent bien sûr être pris avec précaution, dans la mesure où la sous-estimation des revenus concerne davantage ces catégories que les salariés. Ils témoignent néanmoins de la persistance de poches de pauvreté, dans le monde rural en particulier.

La grande majorité (environ 80 %) des travailleurs pauvres est formée de salariés : parmi ces derniers, le taux de pauvreté est de 6 % en moyenne. Ce taux est plus faible pour les salariés qui occupent un CDI à temps complet (4 %) et s’accroît avec la précarité des contrats de travail. Pour les salariés en CDI à temps partiel, le taux de pauvreté est de 9 % et il atteint 18 % pour les autres salariés (CDD, stages, autres formes particulières d’emploi). Plus on s’éloigne de l’emploi stable pour se rapprocher des zones d’emploi précaire et flexible ou des alternances entre chômage, emploi et inactivité, plus le risque de pauvreté s’accroît. Ce diagnostic peut être fait pour chaque individu et lorsque l’on combine les situations des différents membres du ménage au regard de l’emploi 4.

Les caractéristiques individuelles de ces travailleurs pauvres n’offrent guère de surprise : l’absence ou le manque de qualification, le fait de débuter sa vie professionnelle ou d’avoir une faible ancienneté dans l’entreprise constituent autant de facteurs qui tendent à augmenter le risque de pauvreté.

La population de travailleurs pauvres ne se confond pas avec celle des travailleurs à bas salaire. Un indice permet de prendre la mesure de ce décalage : si la population des travailleurs pauvres est majoritairement masculine (61 %), celle des travailleurs à bas salaire est à près de 80 % féminine. Pourtant, les travailleuses à bas salaire gagnent moins que le Smic et, parmi elles, plus de 40 % gagnent moins de 75 % du Smic 5. Le fait de raisonner au niveau du ménage pour mesurer la pauvreté écarte cependant un grand nombre de ces salariées de la catégorie des travailleurs pauvres. Est-ce légitime ? Cette question fait débat car elle minimise, selon certains auteurs, l’infériorité dans laquelle les femmes sont maintenues sur le marché du travail 6.

En réalité, les deux questions - des bas salaires et des travailleurs pauvres - renvoient à des problèmes tout aussi préoccupants mais qui ne sont pas de même nature. Plus précisément, le développement des bas salaires présente sans doute le symptôme le plus visible aujourd’hui des inégalités entre hommes et femmes dans l’accès à l’emploi. En revanche, la question des travailleurs pauvres résulte pour une large part de la dévalorisation du travail observée depuis quinze ans. Un indicateur simple permet d’en rendre compte. Aujourd’hui, la part des revenus salariaux monétaires 7 - directs et indirects - qui se dirige vers les ménages de salariés ou de chômeurs est inférieure à son niveau de 1970 alors que, dans le même temps, le poids de ces ménages dans la population totale a augmenté. La situation relative de ces ménages dans le partage des revenus - et donc dans l’échelle des niveaux de vie - est voisine de celle observée il y a un demi-siècle. En termes de niveau de vie, la condition salariale est ainsi, en moyenne, inférieure à celle qui prévalait dans les années 60 8.

Précarité avec ou sans travail

Des salariés de moins en moins bien lotis, de nouvelles formes d’inégalité salariale qui se développent avec la montée des bas salaires 9, des frontières de plus en plus poreuses entre chômage et emploi : ces différents phénomènes sont liés. Ils sont, pour une bonne part, le fruit des politiques menées depuis une vingtaine d’années. Ces politiques publiques ont en effet favorisé le développement de formes d’emploi dégradées en multipliant les emplois aidés et les subventions aux bas salaires. Au motif (ou au prétexte ?) de promouvoir l’emploi, elles ont ainsi contribué à fragiliser davantage les salariés les plus vulnérables. Loin de constituer un marchepied vers l’emploi stable, ces emplois précaires et/ou flexibles tendent plutôt à enfermer ceux qui les occupent dans des zones d’instabilité. L’émergence des travailleurs pauvres ne constitue qu’un des symptômes de ce mouvement général de déstructuration du marché du travail.

A cet égard, la représentation qui oppose salariés et chômeurs pauvres est trompeuse. Dans l’introduction à un colloque organisé en mai 2000, les travailleurs pauvres étaient ainsi présentés comme étant « doublement défavorisés, vis-à-vis des autres pauvres, qui ne travaillent pas mais ont des revenus souvent comparables ; vis-à-vis des autres travailleurs qui ont des salaires horaires parfois équivalents mais des conditions de travail moins défavorables » 10. Cette représentation ignore le fait que le chômage – outre ses conséquences désastreuses sur le plan matériel – s’accompagne d’une profonde perte d’identité, comme le montrent toutes les études sociologiques depuis l’œuvre pionnière de Paul Lazarsfeld 11. Elle débouche finalement sur l’idée que les chômeurs seraient des « privilégiés », des pauvres « non méritants ». La récente loi sur le revenu minimum d’activité entérine cette représentation. Désormais, les Rmistes risquent d’être contraints d’exercer une activité pour percevoir leur allocation ; les chômeurs pauvres, qui n’ont que le Rmi, vont venir grossir les rangs des travailleurs pauvres. Après la pression du chômage, celle des travailleurs « les plus pauvres » - dont l’embauche est massivement subventionnée - risque de déstabiliser encore davantage les normes d’emploi et de salaire et de nourrir le développement de la pauvreté laborieuse.



1 / Pierre Concialdi, « Bas salaires et travailleurs pauvres », Les Cahiers français, n°304, septembre-octobre 2001.

2 / Cerc-Association, « Des chômages de plus en plus invisibles », La Note de Cerc-Association, n°10, juin 2001.

3 / Pierre Concialdi, « Les seuils de pauvreté monétaire : usages et mesures », La revue de l’IRES, n°38, 2002/1.

4 / Pierre Concialdi, « Bas salaires et travailleurs pauvres : quelques éclairages croisés », Les Travaux de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion, janvier 2002.

5 / Dans les études sur les bas salaires, ces derniers sont définis de façon conventionnelle comme des salaires inférieurs aux deux tiers du salaire médian, soit un niveau légèrement inférieur, de fait, au Smic mensuel à temps complet. Les très bas salaires correspondent aux salaires inférieurs à 50% de ce même salaire médian. Cf. Pierre Concialdi et Sophie Ponthieux, « L’emploi à bas salaire : les femmes d’abord », Travail, genre et sociétés, n°1, 1999.

6 / Margaret Maruani, « Les working poor version française : travailleurs pauvres et/ou salarié(e)s pauvres ? », Droit social, 2003, 7/8, pp. 696-702.

7 / A savoir l’ensemble des salaires nets de prélèvements à la source (cotisations sociales et CSG), plus les prestations sociales monétaires (indemnités de chômage, indemnités journalières de maladie, prestations familiales et de logement, …) hors pensions, préretraites et remboursement de soins.

8 / Cf. Pierre Concialdi, « Bas salaires et travailleurs pauvres : quelques éclairages croisés », loc. cit.

9 / La proportion de salariés à bas salaire est passée de 11,4 % en 1983 à 16,2 % en 2002. Ce phénomène concerne aujourd’hui environ un salarié sur six.

10 / Introduction au colloque «  Working poor en France », organisé par le Cerc, l’Insee, le Commissariat au Plan et l’Université d’Evry, mai 2000.

11 / Paul Lazarsfeld et al., Les chômeurs de Marienthal, éd. de Minuit, 1981.


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