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« Où nous emmène la Chine ? », interrogions-nous il y a quelques années1. Ce nouveau dossier de la Revue Projet consacré à l’Inde fait un peu écho au précédent. Ne serait-ce que par la loi du nombre. « Personne ne peut ignorer un pays d’un milliard et demi d’habitants », déclarait Narendra Modi au moment de l’accord signé avec l’Union européenne, le 27 janvier 2026. Soit.
Mais n’en déplaise à son Premier ministre, l’Inde devra à bien plus qu’à son premier rang démographique mondial la puissance qu’elle revendique. Loin du rêve de grandeur de ses dirigeants, « Bharat » affiche d’abord le visage d’une « puissance de statu quo », selon Olivier Da Lage, toujours dépendante des Empires qu’elle voudrait égaler : États-Unis, Russie et Chine.
La pression du géant chinois, allié de l’éternel ennemi pakistanais, pèse tant sur son économie que sur le règlement de conflits frontaliers jamais soldés depuis son indépendance, observe Isabelle Saint-Mézard. Diverse, complexe, souvent impressionnante, l’Inde doit aussi solder le revers de son image.
L’autoproclamée quatrième économie du monde bénéficie certes d’un bon indice de croissance. Elle n’a néanmoins jamais atteint le développement industriel d’une puissance digne de ce nom, alors que son secteur agricole emploie toujours près de la moitié de sa population, relève Catherine Bros. Et l’essor économique n’a jamais remis en cause des hiérarchies sociales bien ancrées, analyse Kamala Marius, du système de castes au patriarcat.
Personne ne peut ignorer un pays de plus d’un milliard et demi d’habitants, dont 800 millions doivent compter sur l’aide alimentaire.
Ces divisions ne sont pas les seules. Le contraste indien s’observe également dans des fractures territoriales de plus en plus marquées politiquement. Un fédéralisme sous tension, comme le nomme Jean-Luc Racine, oppose désormais les États du Nord et du Centre, gouvernés par le BJP de Narendra Modi, et ceux du Sud acquis à l’opposition.
Or, l’Inde fait aujourd’hui parler d’elle au prix d’une autre fracture, depuis que l’ethno-nationalisme hindou a été porté au pouvoir en 2014. Christophe Jaffrelot dresse l’inquiétant constat des persécutions actuelles infligées aux minorités musulmanes et chrétiennes, à rebours du sécularisme des fondateurs de la République indienne.
La sagesse hindouiste, dont Jacques Scheuer nous rappelle les fondements, s’accommode-t-elle vraiment de l’interprétation qu’en donnent les séides du Bharatiya Janata Party ? Alors que l’Inde s’est aussi bâtie dans le croisement, voire la convergence, des spiritualités ? Le mouvement gandhien, dont Rajagopal P.V. est l’héritier, ne cesse d’y promouvoir l’inclusion. Tout comme les organisations jésuites, déployées dans le sillage des missions, continuent d’y soutenir le développement intégral au bénéfice des populations les plus en marge.
Personne ne peut ignorer un pays de plus d’un milliard et demi d’habitants, dont 800 millions doivent compter sur l’aide alimentaire. Et se battent pour un avenir qui ne se fera pas sans eux.
1 Revue Projet n° 395, août-septembre 2023.