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C’est à partir de ce mois d’avril et pour trois mois qu’entre en vigueur la régularisation exceptionnelle décrétée par le gouvernement espagnol le 27 janvier. La mesure s’applique à toutes les personnes migrantes en situation irrégulière ou en attente de protection internationale. Elle devrait concerner quelque 500 000 individus.
Le dispositif est certes assorti d’exigences : justification d’au moins cinq mois de résidence sur le territoire avant le 31 décembre 2025 ou demande de protection internationale déposée à cette même échéance, absence d’antécédents judiciaires, etc.
Mais c’est peu dire, comme l’observe la spécialiste en relations internationales Amal El Ouassif, que la décision espagnole détonne là où « de nombreux États membres de l’Union européenne (UE) privilégient des approches centrées sur le contrôle des frontières, l’accélération des retours et l’externalisation de la gestion migratoire1 ».
Ce contre-courant ibérique intervient, selon la même analyste, dans un contexte d’amélioration soutenue du marché du travail, alors que « l’Espagne figure aujourd’hui parmi les États européens confrontés à l’un des processus de vieillissement les plus rapides ».
En renforçant la soutenabilité du système social par la hausse des affiliations tout en réduisant un secteur informel facteur de vulnérabilité, la mesure conjugue réalisme économique et respect de principes fondamentaux inscrits dans la charte de l’UE. Et ce sans rien modifier aux règles de circulation prévues par la Convention Schengen.
Une autre politique migratoire est donc possible et, avec elle, une politique au sens large qui ne se laisse pas dicter son agenda par l’offensive réactionnaire2 du moment. L’Espagne a plusieurs fois montré l’exemple depuis l’accession de Pedro Sánchez à la tête de son gouvernement en 2018.
Par la création d’un revenu minimum vital en 2020 ; par sa fiscalité sur les hauts revenus et les entreprises (notamment une taxe GAFAM3) la même année ; par son accueil, en 2018, du navire de sauvetage de migrants Aquarius ; ou encore, en 2019, par l’extraction de la dépouille de Franco du mausolée de la Valle de los Caidos, moins d’un demi-siècle après la fin de la dictature (1939-1975).
Il est désormais un autre lieu où l’Espagne s’honore : dans son clair refus de la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Peu suspect de complaisance vis-à-vis du régime des Mollahs, Pedro Sánchez a été le seul dirigeant européen à rappeler sans fioriture la primauté du droit international et à condamner une aventure militaire que seule justifie la « pure » démonstration de force.
Le courage politique survit aux gouvernements prédateurs. L’exemple espagnol montre un chemin.
1 « La régularisation exceptionnelle de 2026 en Espagne : fondements, portée et limites », Policy Center for the New South, 13 février 2026.
2 Cf. Revue Projet n° 409, décembre 2025-janvier 2026.
3 Acronyme de Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft.