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Dossier : Migrations et frontières

Les Turcs, entre l'Europe et la Méditerranée


La migration internationale est passage de frontières, avec installation et sédentarisation dans un pays d’accueil, lieu de travail. Mais cette migration, une fois les titres de séjour et de travail acquis, peut en réalité se décliner sur de multiples réalités, discrètes et rarement comptabilisées par les statistiques. Le migrant devenu immigré va, ou non, chercher son épouse et ses enfants – le regroupement familial –, rentre en vacances, reçoit parents ou amis, se lance dans le commerce, s’occupe de décès survenu chez les proches, à commencer par ses propres parents, marie sa fille ou son fils au pays, occasionnant par-là même une nouvelle migration. Le pays d’origine accompagne, certes plus ou moins bien, le migrant : instituteur, aumônier catholique, imam musulman, personnel de service de consulat... L’entreprise publique ou privée, nationale ou étrangère, peut à son tour s’intéresser à cette clientèle plus ou moins captive, lui envoyer denrées alimentaires, avions charter, car-ferries, produits culturels... La circulation migratoire est née.

Quarante-cinq années après le déclenchement de la migration internationale turque, les relations entre im(é)migrés et pays d’origine ne sont pas suspendues. Sans toucher la totalité des migrants, souvent devenus des nationaux français, belges, néerlandais, allemands... cette circulation, sur des modes très divers, intéresse des millions de voyageurs et de passagers chaque année. Huit à onze millions de citoyens turcs (total des entrées et sorties) passent chaque année la frontière. Les chiffres disponibles montrent que les 3/4 de ces voyageurs sont des nationaux vivant dans des pays d’immigration. Alors que certains n’abordent plus le territoire turc (les réfugiés ou les personnes à faible revenu), il n’est pas rare que d’anciens immigrés ayant acquis une des nationalités européennes fassent l’aller-retour plusieurs fois dans l’année (des entrepreneurs, en particulier). Les mois d’été sont l’occasion de très nombreux retours pour les vacances, même si la consommation touristique des émigrés a fortement évolué. Ces vacances sont l’occasion d’organiser ce que le sociologue Altan Gökalp nomme le marché matrimonial, mariages « traditionnels » au moins arrangés, qui chaque année mettent en émoi des centaines d’assistantes sociales dans toute l’Europe, interrogeant tous les acteurs de l’intégration.

C’est dans les aéroports allemands, où quatre ou cinq avions turcs décollent ou atterrissent dans une même plage horaire, sans compter les charters allemands et les vols de la Lufthansa, sur les quais des ports de ferries de Bari, Brindisi, Ancône, Venise, Igoumenitsa, Cesme, Istanbul..., lorsque des centaines de véhicules de tourisme immatriculés dans toute l’Europe se pressent à l’entrée des traversiers que l’on mesure la réalité de la circulation migratoire. C’est aussi dans les files d’attente, durant plusieurs heures aux postes de douane de Kapikule (Turquie), Artand et Nagylak (Hongrie/Roumanie), Horgos (Hongrie/Serbie), Kalotina (Serbie/ Bulgarie) que l’on comprend le poids du phénomène et certaines des difficultés rencontrées 1 Plus discrètement, c’est tout au long des autoroutes allemandes, suisses, italiennes, grecques, yougoslaves, hongroises, roumaines..., la nuit en particulier, sur les aires et parkings d’autoroutes, autour des stations-service lorsque la langue la plus entendue est le turc, que la notion de circulation migratoire prend toute sa valeur. Ou encore au débouché du port des traversiers de Trieste : en 2001, sur 160 000 camions qui y ont transité, 117 000 venaient de, ou partaient vers la Turquie.

La circulation migratoire est faite de dizaines de milliers de véhicules routiers, automobiles, autocars et camions, de dizaines de car-ferries, de centaines d’avions, toutes immatriculations et tous pavillons confondus, de millions de personnes, de milliers d’entreprises – secteurs du tourisme, des transports, de la restauration, des services... – faite d’imbrications entre de multiples acteurs et usagers, répondant à un réel besoin et animant un véritable marché de prestations de transports et services. C’est sans doute par ce biais, au-delà de tout discours sur l’identité turque, européenne ou non, que la Turquie est la plus arrimée à l’Europe. L’image du sociologue Alain Tarrius, parlant de « fourmis » pour qualifier ces milliers de Maghrébins discrets, mais incomparablement efficaces dans leur relation d’entre-deux, entre rives nord et sur de la Méditerranée, s’impose ici aussi. Au-delà du passage des frontières, il est sans doute intéressant de parler de continuité territoriale turque, non pas celle qui serait organisée par les autorités, mais celle qui est construite par la société elle-même, réinvestissant tout à coup son savoir-faire nomade ancestral sur les routes des Balkans et de l’Adriatique.



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