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Grands Lacs : les droits élémentaires face au Coronavirus


Le CCFD-Terre solidaire soutient des centaines de partenaires dans les pays du Sud engagés pour une transition écologique et sociale. Comment s’organisent-ils face à la pandémie du Coronavirus ? Les modèles qu’ils construisent leur permettent-ils d’être plus résilients ? Entretien avec Samuel Pommeret, chargé de mission Grands Lacs et Éthiopie au sein du service Afrique.


Quels retours avez-vous de vos partenaires dans la région des Grands Lacs en Afrique sur l’évolution de la pandémie ?

La pandémie, telle qu’elle se déroule pour le moment, ne prend pas les mêmes formes qu’en Asie ou en Europe. Je suis particulièrement trois pays : la République Démocratique du Congo (RDC), le Rwanda et le Burundi. Tous trois sont concernés par la pandémie mais réagissent de manières différentes. Si c’est en RDC que le virus a le plus progressé, on ne connait pas, pour le moment, les mêmes flambées que chez nous. Les associations locales dont nous sommes partenaires sont très attentives à l’évolution de la pandémie. Elles demandent à être associées aux réponses sanitaires de l’État car il y a déjà dans cette région d’Afrique une expérience de lutte contre de très grosses épidémies. On pense notamment à Ebola au Nord-Kivu, quasi jugulé aujourd'hui mais qui a fait des ravages pendant plus de deux ans. Beaucoup de réponses communautaires ont permis de faire face à ces épidémies.  Seul le Rwanda a mis en place une quarantaine avec un dispositif complet de surveillance et de riposte sanitaire, doublé d’un accompagnement social notamment via la distribution de colis alimentaires pour les plus fragiles. Mais combien de temps pourront-ils tenir ? Dans ce contexte de pauvreté généralisée, le monde rural ne doit pas être oublié : la saison agricole reste la priorité dans un pays où la majorité de la population vit de l’agriculture.

Les effets s’annoncent désastreux car on voit aussi arriver une crise des droits économiques, sociaux et culturels.

Les impacts ne sont pas que sanitaires et c’est peut-être là le plus inquiétant. Les mesures prises sur l’ensemble de la planète ont d’ores et déjà des conséquences dans ces régions : les frontières fermées empêchent les marchandises de bien circuler, perturbent les chaînes d’approvisionnement alimentaire… Les filières vitales comme le café au Rwanda et au Burundi sont fragilisées. Les chutes du prix des matières premières vont plomber durablement des économies africaines déjà fragiles. Plus ces mesures durent, plus les effets vont s’aggraver. À mon sens, nous devons aussi distinguer les effets macroéconomiques —problèmes d’exportations, poids de la dette, etc. — et microéconomiques. Le secteur informel concerne la majorité de la population et on constate une flambée des prix, la difficulté d’aller vendre les produits de l’autre côté de la frontière ou même d'accéder au marché… Les effets s’annoncent désastreux car on voit aussi arriver une crise des droits économiques, sociaux et culturels. Tous ces droits qui permettent d’accéder à l’alimentation, au logement, à l’école, à la santé… – déjà durement hypothéqués par des fragilités structurelles – sont en danger. Le combat sera long dans les mois et dans les années qui viennent. Les organisations de la société civile, tant au Nord qu’au Sud, doivent absolument intégrer la défense de l’accès à ces droits élémentaires dans leurs plaidoyers et leurs stratégies d'action.

Concrètement, comment vos partenaires s’adaptent-ils à cette situation ?

Au Nord-Kivu, l'un de nos partenaires, Uwaki, intervient sur l’ensemble du territoire et rassemble 8000 femmes paysannes, touchant ainsi, avec leurs familles, environ 35 000 personnes. Le début de la saison agricole est une période vraiment charnière et stratégique dont dépendent l’ensemble des familles de ces femmes paysannes. Beaucoup de mesures ont été prises tout de suite pour proposer une sensibilisation la plus claire et précise possible sur la nature de la maladie, éviter les réunions physiques et mettre en place les gestes barrières pour empêcher la propagation de la maladie. Très vite, toutes ces femmes ont réorganisé la conduite des activités agricoles, que ce soit en pépinières pour les espèces agro-forestières ou aux champs. Tout en renforçant leur système de solidarité pour assurer l’accès aux semences, aux intrants, aux composts ou aux outils agricoles afin que personne ne se retrouve isolé ou dans l’incapacité de mener ses activités. C'est un vrai processus de résilience !

De plus, dans une logique de renforcement communautaire, les femmes veillent sur tous les abus que pourraient entraîner la pandémie : l’accès au marché reste-t-il bien garanti pour les femmes ? Ne leur fait-on pas payer des taxes illégales ou ne leur met-on pas des barrières au nom de la lutte contre l’épidémie ? Certains gros commerçants ne profiteraient-ils pas de cette situation pour imposer des prix à la baisse ? Toutes les problématiques liées à l’écoulement des marchandises. Cette vigilance se fait au quotidien pour identifier les problèmes et être réactifs rapidement, tout en apportant une solution ou en adressant un plaidoyer aux autorités locales. Et d'après les remontées du terrain, certaines autorités sont attentives à ces demandes.

Cette crise montre qu’il est indispensable de renforcer ces modèles de productions et de distribution : produire localement pour manger localement.

À long terme, l’action d'Uwaki comme d’autres partenaires engagés dans la production agroécologique paysanne dans la région, continue de renforcer des systèmes alimentaires territorialisés. Cette crise montre qu’il est indispensable de renforcer ces modèles de productions et de distribution : produire localement pour manger localement. Car lorsque le système global s’enraye et s’arrête, on ne peut pas dépendre de brisures de riz qui viennent de Thaïlande ou du Vietnam ! Nourrir vraiment les populations passera par la production locale.

L’annulation de la dette des pays africains revient dans l’actualité. Vos partenaires sont-ils mobilisés sur cette question ?

Les organisations paysannes ou citoyennes engagées sur les droits économiques, sociaux et culturels au niveau très local autour des Grands Lacs ne portent pas particulièrement cette question. Mais nous sommes en contacts avec l’église locale très mobilisée et d’autres organisations de la société civile pour qui le sujet n’a jamais été enterré ! Le CCFD-Terre solidaire est très actif au sein de la plateforme « Dette et développement » et nous voyons ces jours-ci, avec l’accélération de l’actualité sur le sujet, une remontée en puissance de revendications qui sont anciennes, en réalité. L’augmentation des dettes africaines à des niveaux difficilement soutenables, même si les créanciers et leur nature changent, reste extrêmement actuelle. La crise économique déclenchée par la pandémie a en effet déjà un impact direct sur la capacité de nombreux États à rembourser leurs dettes, et certains risquent la faillite. Annuler une partie de leurs dettes permettrait de libérer des ressources immédiatement pour qu'ils les consacrent aux besoins immédiats de leurs citoyens et au soutien de leur économie, plutôt qu'au remboursement de prêteurs. Cette crise fait ressortir les absurdités du système : les États africains dépensent plus d’argent pour rembourser leurs dettes que pour développer leurs systèmes de santé car leurs économies ne valorisent pas les potentiels locaux et s’enferment dans des logiques extractivistes où la richesse échappe aux peuples africains… De nombreux débats émergent et les organisations de la société civile ne lâcheront pas le sujet !

Nous pouvons sentir en France que de nombreuses associations souhaitent saisir cette crise comme une opportunité pour proposer un nouveau modèle de société. Est-ce aussi le cas dans les sociétés civiles africaines ?

Les réalités sont bien évidemment différentes et c’est un débat que nous avons régulièrement avec nos collègues et homologues africains. Nous ne portons pas le même regard sur le développement : certains de nos collègues estiment que leurs sociétés ont un besoin de rattrapage pour leurs infrastructures, les services sociaux, etc. Tandis que d’autres font le lien entre crise sanitaire et crise climatique et réitèrent leur appel à un nécessaire changement de paradigme.

Émerge la volonté, notamment parmi les plus jeunes, de construire des modèles africains différents, endogènes et adaptés.

Néanmoins, en scrutant attentivement les réseaux sociaux, je peux voir que la situation en Europe interroge énormément. Les collègues des organisations partenaires ne comprennent pas comment nous en sommes arrivés là. Comment la France, grande puissance économique mondiale, ou les États-Unis, le Royaume-Uni, se révèlent-ils finalement aussi fragiles et impactés par ce virus ? Ces interrogations nourrissent une critique de plus en plus structurée et partagée du modèle de développement occidental consumériste. Émerge la volonté, notamment parmi les plus jeunes, de construire des modèles africains différents, endogènes et adaptés. Il y a d’autres choses à inventer, c’est une réflexion au long cours qui aboutira sur des propositions forcément différentes des nôtres et propres aux réalités locales.

Propos recueillis par Martin Monti-Lalaubie

 

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Une vidéo réalisée par le CCFD-Terre solidaire

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