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Dossier : Les rythmes de l'Asie
©Fatan Aggad/Fotopedia/CC
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La Chine en son miroir


Resumé En cette année où Shangaï va occuper la scène, il est bon de considérer les Chinois chez eux, dans une société officiellement « harmonieuse » et pourtant loin d’être uniforme. Le progrès économique ne rime pas forcément avec le progrès politique.

Fin octobre 2009, Newsweek titrait en couverture “Everything you know about China is wrong”. Parmi les clichés les plus courants, on relevait ceux habituels : « le parti communiste est monolithique », « les communistes sont de brillants managers », « le capitalisme fleurit dans le pays, son économie est orientée vers l’exportation »... 1 Les experts et les hommes d’affaires étrangers discutent à n’en plus finir sur de tels mythes pour les confirmer ou les contredire, et les Chinois eux-mêmes n’offrent pas d’explication uniforme, même si elles ont souvent des teintes semblables.

Peut-être les non-Chinois seront-ils tentés par les discours d’intellectuels brillants, leur rappelant combien la Chine est fondamentalement autre et qu’ils n’ont pas de chance de la comprendre... Mais alors, riposteront certains, comment l’expliquer ? 2 Le dilemme serait sans solution ; mais en pratique, bien des personnes préfèrent l’ignorer tout en suivant, avec une curiosité renouvelée, ce qu’on dit de la Chine, et en mesurant combien celle-ci prend de plus en plus de place dans les affaires internationales, qu’elles soient économiques, politiques ou écologiques.

Elle représente une masse considérable : les Chinois semblent être partout, et plusieurs parmi les meilleurs, dans le monde du sport comme dans celui des tractations commerciales et financières. Ses dimensions géographiques, démographiques, militaires ou autres, imposent sa présence à l’horizon plus ou moins conscient de quiconque dans le monde. Même si elle devait se briser en plusieurs morceaux, chaque entité serait encore de dimensions respectables. Mais il n’est nulle part question d’un tel morcellement. Est-elle pour autant un bloc immense et compact ? Les négociations politiques et économiques entre le Centre et les régions, et plus encore les graves tensions entre la majorité han et certaines minorités ethniques, permettent d’en douter.

Certes, plusieurs événements récents ont manifesté qu’elle est un seul pays, fier de ses réussites et soucieux des catastrophes naturelles qui affectent telle de ses parties. En même temps, sa population est travaillée par des tendances diverses et parfois contradictoires. Elle est aussi engagée dans des relations internationales de plus en plus complexes. De l’extérieur comme à l’intérieur, beaucoup observent et discutent les moyens que prend la Chine pour combiner ses intérêts nationaux et ses engagements internationaux.

Une année tournant d’une société mobile

Les événements d’importance à la fois nationale et internationale n’ont pas manqué en 2008, comme le soulignent nombre d’études chinoises 3. Les Jeux olympiques en août sont évidemment le premier qui vient à l’esprit. Mais c’était peu après le terrible tremblement de terre à Wenchuan dans le Sichuan. Il faut mentionner les embarras causés par les troubles au Tibet mais aussi les tempêtes de neige…et la crise financière, qui est partie des États-Unis, rappelle-t-on ici. On signale, encore, la poursuite du programme spatial et le succès de la fusée Shenzhou VII. L’année 2008 marquait, a-t-on souligné, les trente ans des réformes : somme toute, si des incertitudes masquent en partie l’avenir, l’anniversaire se colore positivement.

La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques fut une fête grandiose, éblouissante et appréciée. Plus que la ville d’accueil, ce fut le pays tout entier et sa civilisation multimillénaire qui furent glorifiés, soulignant une fois de plus l’influence d’inventions chinoises dans l’histoire universelle. Pas question d’avancer des critiques : on dit et répète que la fierté d’aujourd’hui, appuyée sur celle d’avant-hier, est partagée dans tout le pays. Ce qui est sans doute vrai. Bien sûr, il a fallu nettoyer les rues de leurs mendiants, ou la ville de potentiels dissidents. Mais ce fut une réussite, une satisfaction durable, qui encourage à passer à la suite.

Les JO ont démontré que le pays peut organiser un événement mondial avec intelligence et efficacité. Donc, pourquoi pas d’autres aussi brillants dans les années qui viennent ? L’exposition universelle de Shanghai de mai à octobre 2010, les Jeux asiatiques à Guangzhou en novembre, ne seront pas tout à fait des manifestations banales, sauf si cet adjectif indique que désormais la Chine peut se placer sans nervosité exagérée en compétition avec d’autres pays. Certes, beaucoup de villes chinoises ne sont pas capables d’organiser des événements internationaux de grande ampleur, mais l’exemple est donné, qui pourrait stimuler les efforts des urbanistes.

Auparavant, le drame du tremblement de terre à Wenchuan, qui a fait tant de victimes et laissé des traces douloureuses dans tant de vies, fut aussi l’occasion d’un signal positif. Les secours à l’intérieur du pays furent rapides et efficacement organisés ; l’aide extérieure fut invitée et appréciée. Tout le pays s’est senti « concerné ». Des tensions ont pu surgir entre les organismes nationaux et les Ong locales et internationales. Mais l’appel au soutien entre compatriotes fut largement entendu, sans être forcé. La Chine a manifesté la réalité d’une solidarité dans la peine comme dans la gloire 4.

Les calamités naturelles ne manquent pas en Chine, heureusement rarement aussi dramatiques qu’un tremblement de terre, mais suffisantes pour mobiliser les énergies civiles. Les secours de toutes sortes à Wenchuan ont prouvé que les travailleurs sociaux, formés dans des programmes spécialisés, possédaient un savoir-faire au-delà de la seule bonne volonté. Les collectes d’argent ou d’autres nécessités peuvent aussi être organisées  autrement que dans les écoles ou sur les lieux de travail. Cette plus grande participation de la société aux affaires de tous encouragerait à revoir plus drastiquement les rouages administratifs, malgré les réticences de ceux qui craignent pour leur position et leur petit pouvoir. Beaucoup le demandent, au sein du gouvernement et parmi les intellectuels.

La recomposition de l’image intérieure

Si l’ensemble des Chinois se sentent fiers des réussites du pays dans un grand nombre de domaines, on continue à vérifier que les déséquilibres internes n’influent pas trop négativement sur la cohésion de la société. Les index internationaux officiels attestent, en effet, de plusieurs points de contention. Un récent rapport du Pnud place la Chine en diverses positions selon les mesures de l’index de développement humain ou de la pauvreté ; mais il indique que le coefficient Gini (qui mesure l’inégalité de revenus à l’intérieur d’un pays) est encore largement au-dessus d’une inégalité acceptable des revenus. Quelles que soient les discussions des experts sur la signification de ces calculs, les chiffres comme les appréciations subjectives des Chinois confirment bien que les écarts entre riches et pauvres s’accroissent et que les autorités s’en soucient 5.

Peut-on parler d’une Chine à deux vitesses ? C’est tentant si l’on considère les variations entre régions. Le revenu total annuel par tête à Shanghai dépassait largement, en 2007 la moyenne nationale, alors qu’il était très au-dessous dans la province du Gansu. De même, la mesure des dépenses alimentaires par rapport aux revenus disponibles reflète des inégalités géographiques et sociales. L’écart entre le revenu annuel par tête dans les villes et les villages, ou celui entre les villages aux alentours de Shanghai et dans le Gansu en sont autant de confirmations. Ce constat n’est pas étonnant : les pauvres officiellement enregistrés habitent surtout les zones rurales ; malgré de réels efforts, ils sont encore plus de 14 millions au-dessous de la ligne de pauvreté absolue. Quant aux villes, si la pauvreté y est un fait reconnu, il n’est pas encore possible de présenter des chiffres officiels – plusieurs millions sans doute... 6

Mais si la division entre ville et campagne s’accentue, c’est non seulement quant aux ressources économiques mais aussi dans les domaines de l’éducation et de l’assurance-maladie. Les mesures gouvernementales en faveur des paysans sur leurs terres ont quelque peu adouci des inégalités entre villageois, ce qui n’est pas le cas dans les villes entre divers groupes d’ouvriers 7. Mais il reste beaucoup à faire pour que les réseaux de communication, par exemple, desservent efficacement les villages. Il faudra du temps aussi pour que des chances à peu près égales soient données aux écoliers dans les villages comme dans les villes, avec des enseignements de qualité suffisante et un plus grand choix de filières. Par ailleurs, les tensions qui se font jour à l’intérieur des familles – divisées entre le travail urbain de certains de leurs membres, les plus jeunes surtout, et les « racines campagnardes » – demanderont de revoir quelques clichés à propos des structures familiales chinoises.

On parlera, à juste titre, des conséquences souvent dramatiques des mesures draconiennes de contrôle des naissances, même si dans des villages l’enfant n’est pas toujours unique, et qu’à Shanghai on pense à encourager les familles à avoir deux enfants, eu égard aux effets négatifs d’une pyramide démographique renversée sur le coût d’une population vieillissante, sur la main-d’œuvre disponible, etc. Mais il faudra convaincre des parents encore jeunes d’intégrer à leur budget, à côté de dépenses de logement, de transport, de loisirs… relativement coûteuses dans les villes, les frais de plus en plus lourds de consommation et d’éducation pour leurs enfants.

Et les parents de ces jeunes couples ? Beaucoup gardent leurs petits-enfants dans les villages quand pères et mères sont allés chercher du travail loin, à la ville. Mais ils vieillissent ; qui prendra soin d’eux ? Dans les zones rurales, la maison familiale est souvent encore suffisante pour abriter trois générations ; en ville, cela devient de plus en plus difficile, spatialement et psychologiquement. Cette difficulté n’est pas le signe d’un abandon de la piété filiale, mais le résultat de simples contraintes. Des maisons pour personnes âgées se créent ici et là ; elles seront sans doute de plus en plus demandées, avec des services variés. Elles transformeront les modes de vie de beaucoup, mais pourraient aussi traduire dans les faits de nouvelles distances entre agriculteurs et ouvriers ou salariés.

Un tel constat ne nie pas l’importance des liens familiaux ou des réseaux de relations. Après tout, ils sont présents dans toute société et servent d’institution de coordination économique à côté des hiérarchies et des rouages de marché. Mais cette double réponse engagera un phénomène durable en Chine 8. La réforme, encore au stade des essais, de l’enregistrement de résidence, tendant à supprimer la distinction entre urbains et ruraux, le renforcerait même : une plus grande liberté de mouvement stimulerait le jeu des mécanismes sociaux favorisant une carrière ou une embauche, facilitant l’inscription des enfants dans de meilleures écoles, les soins hospitaliers et autres protections sociales, encore officiellement liés au lieu de résidence légal.

Dans les campagnes, le travail sera plutôt de faire accepter les transitions déjà à l’œuvre. Les nombreux jeunes qui montent à la ville, au moins temporairement, quittent la surveillance du village, et l’autorité indiscutée des parents. Lorsqu’ils étaient avec eux, la vie aux champs leur imposait une place, ou un rôle dont il était difficile de sortir. Les mariages plus ou moins arrangés, souvent assez tôt, contribuaient à la stabilité de l’ensemble. Les divorces étaient rares, par impossibilité pratique de changer de rôle. À la ville, les ouvriers migrants n’ont plus de place précise, pas même parfois d’emploi fixe. La vie est dure, dangereuse..., souvent solitaire si la femme et l’enfant n’ont pas suivi. Le village demeure le lieu de la famille, mais sous la forme de parents à visiter. Même si l’on parle de retour à la campagne après une « réussite » en ville, cela ne signifie pas le retour à un rôle figé.

Dans les villes, on tolère davantage, sans les approuver, des modes de vie non-conformistes. Les liens sociaux y sont sérieusement reconsidérés. La compétition commerciale comme le travail en usine ou sur des chantiers impose des défis que certains maîtrisent, alors que d’autres s’effondrent. Et pourtant, même si des gens de la ville sont beaucoup moins riches que certains ruraux, le « paysan » reste statutairement inférieur dans les mentalités.

Pour les analystes, la mobilité sociale s’accélère en Chine. Les capitaux économiques et sociaux produisent des dividendes. Mais la lutte est serrée. Si le diplôme départage normalement gagnants et perdants, les réseaux jouent plutôt en faveur des enfants des villes. Les chances d’ascension sociale, qui ne sont pas égales, qui sont aussi souvent illusoires, et très individuelles, n’encouragent pas la prise de conscience horizontale d’intérêts communs dans de nouveaux groupes sociaux 9.

Société harmonieuse et société civile

Le gouvernement sait que des tensions traversent le corps social. Il le reconnaît lorsqu’il affiche l’importance de construire une société harmonieuse. Ce besoin incite les intellectuels à réfléchir aux conditions de mûrissement d’une société civile en Chine et, en même temps, les instances gouvernementales à promouvoir, entre autres mesures, une nouvelle profession, celle des assistants sociaux 10.

On peut douter de l’efficacité d’une décision s’imposant du haut vers le bas. Il risque d’en résulter un rouage administratif supplémentaire, même si des directives éthiques énoncées pour la profession insistent sur l’attention aux personnes, pour les aider à participer à la vie de la société. Des villes comme Shanghai et Shenzhen ont lancé des projets pionniers en ce domaine. Il faudra, certes, du temps pour que les autres suivent, et davantage encore pour que les villages s’imprègnent de cette façon de construire la « société harmonieuse ». Si cette profession des assistants sociaux, qui rencontre de nombreux obstacles et malentendus, réussit à s’affirmer, les changements qu’elle veut symboliser pourraient être considérables.

Car il s’agit de bien plus que d’une aide aux plus défavorisés ou aux inadaptés. Des chercheurs chinois se sont intéressés, depuis plusieurs années, aux multiples façons de participer à la vie de la société 11. Certains, s’appuyant sur les réflexions de Tocqueville, expliquent que les associations de citoyens, surtout ceux des classes moyennes, remplissent des fonctions que le gouvernement ne peut remplir, ou remplit mal. Ce sont des intermédiaires nécessaires qui assurent la communication entre les responsables politiques et les citoyens ordinaires, évitant les tensions et les risques de rupture... S’il y a opposition, elle ne conduira pas à la décomposition du corps social. Une franche discussion, avec la présentation et la défense d’intérêts divers, permettrait de trouver un compromis, en évitant un chaos dont tous souffriraient.

Ces chercheurs regrettent qu’une telle participation politique soit si peu développée en Chine. Parce que les autorités soutiennent peu les initiatives, quand elles ne les découragent pas ouvertement ? Ou bien, parce que pèsent toujours des habitudes craintives ? Ou du fait de l’omniprésence d’un Parti qui pense pour tous ? Pourtant, la diversité des intérêts, expliquent les intellectuels chinois, n’est pas un obstacle au sens de la collectivité : la société harmonieuse n’est pas uniforme. La morale confucéenne pourrait donner à le penser, selon certaines de ses expressions, mais ce n’est pas la seule interprétation du confucianisme, disent certains intellectuels, plutôt réservés face aux exposés vantant les « valeurs asiatiques » 12.

Ceux qui essayent d’accrocher l’économie socialiste de marché aux couleurs chinoises à des racines ou des particularités de la culture du pays sont écoutés pour autant que leurs discours paraissent utiles. Le pragmatisme domine, appuyé sur un sentiment à la fois réel mais mal identifié d’appartenance, du moins parmi l’immense majorité han, un pragmatisme soutenu par la « réussite » sous toutes ses formes. On se sent bien chez soi en Chine ; on peut même y réfléchir sur soi et les autres sans complexes.

La solution chinoise face à la crise financière internationale serait une preuve d’une telle liberté de parole, plutôt en faveur de la Chine. Au fond, « on ne s’en sort pas si mal », diront beaucoup dans le pays. Peut-être, mais beaucoup d’entreprises orientées vers l’exportation ont fermé, un grand nombre d’ouvriers s’est brusquement trouvé sans travail. Comment réintégrer dans les circuits économiques des ouvriers qui ne savent vendre que leur force de travail peu qualifié ? Si l’on ne fait pas attention à eux, ils iront grossir les rangs des inemployables, ce qui risquerait d’arriver assez rapidement avec l’évolution technologique des branches industrielles. Les entrepreneurs espèrent ainsi renouveler leur compétitivité sur le marché international et, peut-être surtout, maintenir le niveau assez élevé des dépenses de l’État et des consommateurs nationaux. La croissance économique chinoise, encore considérable, repose sur une vigilance constante ; la crise mondiale a rendu caducs, sans doute plus tôt que prévu, certains facteurs de la réussite des années passées.

L’aiguille vacille entre les changements nécessaires, souhaitables, audacieux ou dangereux, aux conséquences en bonne partie imprévisibles. Malgré des limites, parfois très strictes, qui imposent de penser ouvertement de façon correcte dans beaucoup de domaines, une progressive libération de la pensée germe grâce aux succès obtenus. Elle autorise à affronter avec davantage de sérénité les défis qui poussent en avant plutôt que de se replier dans la crainte d’une décomposition sociale.

Dans les villes comme dans les villages, le besoin de réinvention du leadership selon le slogan officiel ‘petit gouvernement, grande société’ ne saurait attendre trop longtemps. On fait encore chanter « Sans le Parti, pas de Chine nouvelle » et, de fait, le Parti qui continue à recruter, sans doute moins par idéologie que par souci de carrière, demeure l’ossature du pays. Mais cela ne dit pas grand-chose sur la façon de gouverner. Comment freiner les abus de pouvoir à tous les niveaux ? Comment assurer suffisamment d’équité sociale, dans les services de santé par exemple ? Comment préserver les équilibres écologiques ? Davantage d’indépendance de tous les professionnels du monde judiciaire serait un préalable pour assurer plus de cohérence dans l’application des lois et règlements.

Une semblable cohérence s’imposera aussi dans un tout autre domaine, la politique extérieure. Il ne suffit plus de parler de croissance pacifique et de non-ingérence dans les affaires intérieures des partenaires commerciaux du pays 13. Les décisions motivées par les intérêts nationaux ont des répercussions internationales impossibles à nier. Le gouvernement chinois le sait, sans trop savoir comment le dire. Pourtant, des experts chinois ont déjà écrit sur la nécessité d’une réelle participation à la communauté internationale puisque le succès du pays en modifie les structures de pouvoir. La Chine, bon gré mal gré, est confrontée aux responsabilités qui s’attachent à un statut de grande puissance pour qu’il soit durable.

Les images télévisées montrant les plus hauts dignitaires descendant sur la place Tiananmen pour la fête du 60e anniversaire de la République populaire de Chine, le 1er octobre 2009, ou la parade militaire du même jour ont été vues par des centaines de millions de Chinois, avec fierté. Gestes et défilés symboliques, mais de quoi au juste ? Le Parti veut le bien du peuple ; celui-ci a ses propres idées sur ses intérêts, qui ne sont pas uniformes. Les compromis dynamiques entre tous les éléments qui font un peuple et un pays, pour être porteurs d’avenir, demandent des espaces de négociation suffisamment libres. On cherche encore en Chine comment les mettre en place.



1 / Rana Foroohar, “Everything you know about China is wrong”, Newsweek , 26 octobre 2009, pp. 34-37

2 / Voir, par exemple, Jean-François Billeter, Contre Francois Jullien , éd. Allia, Paris, 2006

3 / Inter alia Ru Xin, Lu Xueyi et Li Peilin éditeurs, Society of China - Analysis and Forecast (2009), Social Sciences Academic Press (China), décembre 2008 (en chinois)

4 / Lu Hanlong éditeur, Annual Report on Social Development of Shanhai (2009) , Social Sciences Academic Press (China), avril 2009 (en chinois).

5 / Voir le site du Pnud 

6 / Voir le site du National Bureau of Statistics of China

7 / Deborah S. Davis and Wang Feng eds, Creating Wealth and Poverty in Postsocialist China, Stanford University Press 2009

8 / Dans ce même ouvrage de Davis et Wang, voir Yanjie Bian, « Urban Occupational Mobility and Employment Institutions : Hierarchy, Market, and Networks in a Mixed System », chapitre 12

9 / Ching Kwan Lee, Against the Law - Labor Protests in China’s Rustbelt and Sunbelt, University of California Press 2007

10 / Reports on Development of Social Work in China (1988-2008), édité par China Social Work Association, Social Sciences Academic Press (China), avril 2009 (en chinois)

11 / Wang Ming éditeur, Emerging Civil Society in China 1978-2008, Social Sciences Academic Press (China), octobre 2008; National Survey Research Center at Renmin University of China, Chinese General Social Survey Report (2003-2008) Zhongguo shehui chubanshe, mai 2009 (en chinois); Zhu Jiangang, “Building an Indigenious Civil Society, with the ICS as a case”, China Cross Current, vol 6, n°4, octobre 2009, pp 34-41

12 / Kwong-loi Shun and David B. Wong eds, Confucian Ethics, A comparative Study of Self, Autonomy, and Community, Cambridge University Press, 2004; Xiaohe Lu and Georges Enderle eds, Developing Business Ethics in China, Palgrave Macmillan 2006

13 / Robert I. Rotberg ed. China into Africa , Trade, Aid, and Influence, Brookings Institution Press Washington DC, 2008; Shi Yinhong “China’s Peaceful Rise and World Order” China Cross Current Vol. 4, n° 3, juillet 2007, pp. 8-23


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