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La valorisation au cœur de l'échange

Jacques Arènes
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Dossier : Les mots de l'argent

La valorisation au cœur de l'échange


Resumé La valeur des choses et jusqu’à celle de sa vie : toute notre culture est une course pour en trouver le langage.

Nous baignons dans le registre des valeurs qui est sans cesse tissé par le désir de chacun. Et le degré d’abstraction nécessaire à la valorisation des objets est en grande partie inconscient, mais n’en demeure pas moins omniprésent 1. L’argent fait partie de ces « abstractions » tellement évidentes dans le socle de la vie humaine qu’il apparaît comme une chose parmi les choses. Et pourtant, quoi de plus « abstrait » que l’utilisation de cet étalon général des valeurs, dont l’existence même a permis le développement considérable de la pensée et de l’activité humaine ? Car le concept d’argent déborde largement le cercle étroit de l’économie et diffuse dans toute la culture ; l’extrême facilité actuelle de la circulation de l’abstraction monétaire dans les câbles des réseaux informatiques mondiaux, passant de mémoire en mémoire sous l’effet d’une ligne de code, n’est pas seulement le résultat de la mondialisation, mais se trouve aussi être un modèle suscitant et entraînant la mondialisation elle-même. L’information circule d’ailleurs tout aussi rapidement que l’abstraction monétaire, qui devient un certain type d’information, tout aussi inéquitablement distribuée.

Une abstraction omniprésente

Nous sommes passés, en l’espace de quelques millénaires, de l’emploi monétaire d’objets comportant plus ou moins une valeur en soi (coquillages, métaux plus ou moins précieux) à l’argent papier, puis à l’abstraction engrammée dans la mémoire d’un ordinateur. Depuis la simplicité du troc, dont la finalité semble évidente, le système s’est de plus en plus raffiné et complexifié pour atteindre le degré de subtilité de la gestion moderne des flux monétaires, dont la téléologie mime la complexité des sociétés occidentales. « La vie des époques antérieures paraît davantage liée à des unités fermement délimitées, ce qui veut simplement dire que sa rythmique est bien marquée, cette rythmicité dissoute par les temps modernes en un continuum fractionnable à volonté. Au contraire, les contenus de l’existence tels qu’ils se laissent de plus en plus exprimer par l’argent, avec ce qu’il a d’absolument continu, de non rythmique, d’étranger à tout forme exactement circonscrite – sont divisés en de si minuscules parties, leurs totalités arrondies sont à un tel point brisées, que n’importe quel système, n’importe quel modelage peuvent en surgir. C’est ce qui fournit pour la première fois le matériau de l’individualisme moderne et de ses abondantes productions » 2. Nous sommes dans l’univers du continu et du flux. Celui-ci, loin des codifications rigides des échanges marquant les temps anciens, semble doué d’une vie propre qui épouse à merveille la plasticité de l’individualisme moderne. La production du flux monétaire se révèle alors un but en soi, une nécessité irréfragable. D’une certaine manière, l’abstraction et la profusion de la valeur monétaire rejoignent en fait la profusion et l’abstraction de la production langagière. Si la parole s’avère rare aujourd’hui, les discours sont proliférants et multiples : les flots de l’information nous noient dans leur débordement. Totalement immatériel, comme le signe linguistique, l’argent se trouve en position de convertisseur universel des valeurs, convertisseur qui s’est éloigné peu à peu des terres rassurantes de la réalité palpable 3. Le signe linguistique fait partie du monde physique, ne serait-ce que par le son émis par le locuteur, et se trouve lié d’une manière arbitraire à un signifié, pur concept lui-même renvoyant à un référent qui serait la chose elle-même. Le signe monétaire détient de la même façon une face signifiante (billet en papier, ligne de code dans une mémoire informatique), et une face signifiée, pur concept de marchandise d’une valeur équivalente. En notre culture hypercomplexe, l’argent se dématérialise tout en diffusant à l’infini. Il ne s’agit plus d’utiliser l’étalon monétaire pour atteindre une fin donnée, mais de s’inscrire avec souplesse dans les flux qui irriguent nos activités. Dans le monde passé, dominé par le modèle autarcique, l’entrée ou la sortie d’argent est un moment limité, pouvant être en soi une fin, permettant d’ouvrir le système à d’autres objets. Ce moment demeure ponctuel et maîtrisé. Dans l’économie de l’échange généralisé, le vecteur argent est support et expression de la quête incessante du désir de l’homme. Son ubiquité conforte la tendance à réduire de plus en plus le qualitatif au quantitatif. Sa qualité est par essence difficile à saisir, la valorisation en termes de quantité donne l’illusion d’avoir prise sur l’être de l’objet.

La rencontre et l’échange

Le psychanalyste Serge Viderman rappelle cette affirmation de Hegel pour qui la logique est l’argent de l’esprit : elle permet de constituer une évaluation et une mesure à l’échafaudage des concepts. Viderman détourne l’assertion en émettant l’hypothèse que l’argent est « la logique de la matière […] le corps de tous les concepts de biens existants » 4. Mais cette logique de la matière n’est pas enfermée dans la matière elle-même; elle se loge à la frontière entre la matière et le psychique. Elle s’institue dans l’échange et doit permettre son développement. Si j’accorde une valeur au sourire de la Joconde – valeur qui trouvera éventuellement sa validation et sa contrepartie en termes monétaires – c’est que ma subjectivité s’est aussi mesurée à d’autres subjectivités prêtes à accorder au même objet quelque valeur. L’émergence de la notion de valeur s’effectue de manière concomitante à celle du désir, et elle instaure, comme le désir, une distance entre l’objet et le sujet. Cette distance permet en fait l’existence du désir et de la valeur. Elle donne un espace pour que d’autres subjectivités entrent en jeu dans le désir du même objet, ce qui valide dans le même mouvement la valeur que je lui accorde. L’approche hégélienne du désir se rapporte tout à fait à la formation de la bourse des valeurs : ces dernières ne se cristallisent que dans l’intersubjectivité. Aucune valeur qui soit seulement mienne, et pourtant, d’une manière paradoxale, le désir qui me porte vers la jouissance de l’objet comporte le vœu implicite du « sans partage ». C’est dans cette perspective d’une anthropologie de l’échange – la valeur d’un objet ne se constitue que dans une contrepartie de valeur d’un autre objet, monétaire ou non – que la psychanalyse s’intéresse à la question de l’argent. L’argent fait partie des trois figures fondamentales du désir, telles qu’elles sont énoncées par saint Augustin. Si le sexe a été mis au cœur de la problématique psychanalytique, n’oublions pas que les deux autres, le pouvoir et l’argent, s’ils participent de quelque manière à la question sexuelle, détiennent aussi leur logique et leur vie propre, et comportent des dangers spécifiques.

L’analité postulée par Freud comme origine et modèle de l’attachement à l’argent fonctionne comme une tautologie. C’est à travers une culture, et sa codification interne des échanges, que l’analité – la rétention, une certaine manière de contrôler le don et le contre don – peut servir de modèle ou de support de l’attachement envers l’argent, dans une causalité qui n’est pas, de toute façon, linéaire. « Pour l’enfant parvenu au stade anal, la production de l’intérieur mystérieux de son corps n’a pas plus de valeur que l’or pour les Aztèques qui s’ébaubissaient de ce que Cortés et ses hommes en fussent si friands. Il faut pour que l’enfant opère cette mutation de la valeur de ce qu’il fait, la médiation d’un certain type de culture » 5. Le modèle d’un rapport à l’argent constitué en termes de contrôle et de rétention est le fait d’une culture victorienne, ayant une rythmique de consommation marquée par un certain puritanisme. Elle n’a rien à voir avec la « nouvelle économie de la jouissance » aujourd’hui en place 6. L’avidité consommatrice postmoderne serait plus facilement modélisée par des approches psychodynamiques évoquant l’oralité, dans laquelle œuvre le désir de remplir, sans jamais pouvoir le combler, le vide béant d’un intérieur menaçant de s’effondrer. Ce type de rapport à l’objet et à l’argent se situe dans une problématique narcissique plus manifeste, où l’utilisation de l’argent s’effectue parfois en une modalité compulsive (le jeu pathologique, les achats compulsifs), comme un objet d’étayage d’un « soi » défaillant.

Donner une valeur à sa propre vie

Le « danger » du rapport à l’argent a toujours été que celui-ci, au lieu de demeurer un simple support de l’échange, fonctionne en fait dans un « bouclage » narcissique. L’exhortation du Christ « faites-vous des amis avec le malhonnête argent » (Lc 16,9) souligne ce péril. Il s’agit de faire en sorte que l’argent n’empêche pas le but premier de l’échange qui est de créer ou de renforcer le lien. Dans le passé, la fermeture relationnelle des dérapages subjectifs liés à l’argent s’effectuait souvent dans la tonalité de l’avarice ou de la cupidité : l’argent devenait une idole qui n’avait de valeur que pour elle-même. Ce type de déviation narcissique existe bien sûr toujours, mais l’évolution moderne prend de plus en plus au sérieux, jusque dans ses dérives pathologiques, ce qui gît au sein de la genèse même du système monétaire : c’est sa propre vie qu’il s’agit de justifier et de valider à travers la monétarisation. La valeur de la vie humaine se trouve en effet au cœur et à l’origine de nombreux systèmes monétaires, l’unité pénale (réparation due quand on a tué ou blessé) se situant parfois comme étalon et origine des autres unités monétaires7 7. Cette idée, essentielle au niveau juridique, a permis de donner à la vie humaine un statut d’extrême importance. Le christianisme s’est refusé par la suite à rentrer dans cette conception comptable – qui fut pourtant un pas important d’humanisation – pour conférer une valeur absolue à chaque vie humaine.

L’extrême diffusion de la vision monétaire moderne, et l’idéologie envahissante selon laquelle toute valeur pourrait être quantifiée, entraînent peu à peu notre vision du monde en un retour vers les temps archaïques où la vie elle-même était monétarisée. Cette question de l’évaluation d’une vie devient effectivement essentielle au niveau juridique – pour demander par exemple réparation dans les procès, de plus en plus nombreux, concernant les erreurs médicales –, mais tout se passe comme si la conception juridique englobait de plus en plus le tout de l’existence. Le « combien je vaux ? » n’est plus simplement une manière de parler, réservée aux entretiens d’embauche. Elle devient la question lancinante sur la valorisation de soi-même comme objet. Ce qui n’empêche pas un certain nombre de nos contemporains d’avoir acquis une réelle subtilité pour se « vendre ».

Nous avons cependant l’intuition qu’il existe des valeurs qui se situent en dehors de toute valorisation chiffrée : certains moments de la vie d’une qualité si exceptionnelle que nous n’éprouvons nullement le désir de les voir se répéter, certains changements effectués sans qu’aucun effet particulier n’ait été recherché, ou « miraculeusement », alors que tous les efforts avaient jusque-là échoué. Dans l’Evangile, la logique du Royaume subvertit la monétarisation et la quantification des valeurs : la parabole des ouvriers de la dernière heure n’a évidemment rien à voir avec un message social, elle souligne simplement que la Vie, et le don de Dieu, ne se valorisent pas en termes comptables. Et pourtant l’argent se trouve être, dans l’Evangile comme ailleurs, l’image et le modèle de la dette, dette de vie impossible à régler que tout névrosé – c’est-à-dire chacun d’entre nous – a du mal à prendre en considération. L’homme aux rats, célèbre patient de Freud, s’épuise, d’une manière incompréhensible, à ne pas pouvoir rembourser une dette envers une employée des postes, car cette dette renvoie en fait à une autre dette, symbolique, qu’il méconnaît envers son père. La modernité a du mal avec la dette. Or nous sommes des débiteurs insolvables : la dette n’est pas à solder par soi-même, elle n’est sûrement pas non plus à régler, envers le Tout Autre comme envers tous ces autres qui vinrent avant nous.

Le sujet postmoderne se perd dans cette question de la dette. D’autant qu’à refuser la dette, on se trouve dans une grande solitude pour auto-justifier sa propre vie. « Combien je vaux ? » : il est difficile de savoir à qui cette question s’adresse. La valorisation monétaire peut être le moyen d’une tentative désespérée de se resituer – par la tangente – dans le « climat » de la dette en accordant par soi-même une valeur à sa propre existence. Mais qui pourra valider la pertinence d’une telle évaluation ? Se reconnaître en dette, c’est finalement accepter de sortir du registre des évaluations. C’est aussi consentir à entrer dans un processus de remise de la dette qui ne dépend pas uniquement de nous, et à ne pas faire payer à nos débiteurs notre impuissance fondamentale par rapport à ceux envers qui nous sommes en dette.

L’enjeu narcissique du « combien je vaux ? » fait référence à la validité même de ma propre vie que j’auto-évalue hors de tout échange. Je quémande néanmoins le regard des autres qui me conforte – mais serai-je jamais réconforté ? – dans ce que j’ai décidé de ma propre valeur. Je rentre dans la dynamique de la monétarisation de ma valeur, mais j’aimerais pouvoir en sortir, et savoir enfin que mon existence est estimable en dehors de tout système monétaire, qu’elle dépasse et déborde toute évaluation. Car la paix est enfin trouvée quand le sujet perçoit le côté inestimable de sa vie…

Jacques Arènes



1 / Au sens le plus général du terme : est « objet » pour la psychanalyse ce vers quoi peut me porter ma pulsion ou mon désir, un sujet peut donc être « objet ».

2 / Georg Simmel, Philosophie de l’argent, Puf, 1ere édition 1987, p. 336.

3 / Ce qui constitue le grand danger pour les personnes surendettées, en raison de l’aspect irréel de l’engagement prix pour un crédit. La matérialité des billets permet de donner un poids affectif au signe monétaire. Pour beaucoup, elle demeure encore l’image de la quantité de travail, de « sueur », contrepartie à l’acquisition de la valeur monétaire, et nécessaire à une utilisation mesurée du capital personnel.

4 / .De l’argent en psychanalyse et au-delà, Puf, 1992, p. 62.

5 / Serge Viderman, op. cit., p. 15.

6 / .« Là où, hier, pour la plupart des patients qui s’adressaient au psychanalyste, il s’agissait de trouver une autre issue que la névrose à la conflictualité inhérente au désir, aujourd’hui, ceux qui trouvent la voie de son cabinet viennent bien souvent lui parler de leurs engluements dans une jouissance en excès. », Charles Melman, L’homme sans gravité. Jouir à tout prix, Denoël, 2002, p. 10.

7 / . Georg Simmel, op. cit., p.446.


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