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Congrégations et associations cultuelles

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Les courants de pensée dans la laïcité

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Expériences religieuses de jeunes

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Resumé La société a-t-elle besoin du religieux ? Oui sans doute. Mais ce religieux est disséminé, vécu « à la carte » par l’individu. Quant au politique, il gère mais ne mobilise plus les citoyens. D’où la même relative faiblesse de l’Etat et des Eglises, le même déclin du militantisme. Resumé La société a t elle besoin du...

Dossier : Les religions dans la cité

Les courants de pensée dans la laïcité


Resumé Alors que l'inscription du religieux dans la société se déplace, comment la laïcité peut-elle se transformer ? Certains pensent encore que le religieux menace la République quand, pour d’autres, il contribue au débat d’idées.

Les débats autour de la séparation des Eglises et de l’Etat en donnent souvent une vision simpliste. Il y aurait eu d’un côté le bloc des républicains rassemblés dans la même volonté de mettre fin au Concordat et de l'autre le bloc catholique rassemblé autour de l’Eglise et peu décidé à laisser faire. Les choses n'ont pas été aussi simples, évidemment, Si la « guerre des deux France » a bien eu lieu, si le combat a été farouche, les forces en présence dans les deux camps n'étaient pas aussi homogènes que l’imagerie populaire le laisse penser. Les républicains, quant à eux, se sont divisés sur les conceptions de la Séparation et celle qui l'a finalement emporté - la proposition Briand, soutenue par Jaurès - l'a été au terme d'un débat au moins aussi agité à l’intérieur du camp des partisans de la séparation qu’à l’extérieur, avec ses opposants.

Les courants de pensée républicains qui se sont affrontés lors de l’élaboration de la loi de 1905 ont laissé des traces. Aujourd'hui encore, malgré l'évolution des mentalités, un observateur attentif pourrait aisément en relever les formes résiduelles dans les visons contemporaines de la laïcité. Quelles sont les conceptions sur la séparation qui animent le débat originel ? Bien que notre démarche soit empirique, il est intéressant d'essayer de les discerner; on observera ensuite leur évolution à travers les enjeux actuels de la question.

La commission parlementaire créée en juin 1903, en vue « d'examiner toutes les propositions relatives à la séparation des Eglises et de l'Etat et à la dénonciation du Concordat » est composée de trente-trois membres. Elle est présidée par le député Ferdinand Buisson - aussi président en exercice de la Ligue de l'enseignement - et son rapporteur « provisoire » est Aristide Briand. La commission comprend dix-sept membres favorables à la séparation, quinze y sont hostiles. Le dernier y est favorable sous condition de référendum populaire. La répartition sur l'échiquier politique de l'époque se présente ainsi : seize membres de l'opposition dont sept « progressistes », neuf radicaux-socialistes, sept socialistes, un membre de l'union démocratique. On le constate, les membres favorables à la séparation sont majoritaires d'une voix 1 !

La commission va examiner une dizaine de projets. Certains sont antérieurs à sa constitution, mais il a fallu attendre la huitième législature de la III' République et la nette victoire des républicains en 1902 pour entrer dans le vif du sujet sur « l'un des plus graves problèmes politiques qui aient jamais sollicité l'attention du législateur » 2. Parmi les propositions, citons celles de plusieurs députés : de Dejeante et Allard, celle de Francis de Pressensé, Boissy d'Anglas et Clémenceau, Reveilland, etc., et bien entendu la proposition d'Aristide Briand, le rapporteur de la commission, qui a vite compris qu'il ne sortirait rien de cette accumulation. Pour lui, au contraire, la commission doit prendre ses responsabilités et élaborer elle-même son propre projet. Ce qu'elle commence à faire dès octobre 1903. En juillet 1904 elle adopte les derniers articles. « La commission en est là de ses travaux et procède à une deuxième et dernière délibération sur son texte quand, le 10 novembre 1904, lui est envoyé le projet de loi que M. Emile Combes, Président du Conseil, ministre de l'Intérieur et des Cultes vient de déposer, au nom du gouvernement, sur le Bureau de la Chambre », comme il s'y était engagé lors de son célèbre discours à Auxerre, en septembre 1904.

« L'affaire des fiches » fera tomber quelques mois plus tard le ministère Combes (janvier 1905). Briand, hostile au projet de Combes, en profite pour remettre en avant le projet de la commission qui deviendra, en décembre 1905, « la loi de séparation des Eglises et de l'Etat ». Voilà très rapidement dit pour l'histoire. Une typologie des propositions parlementaires de séparation reste à faire : elle permettrait de mieux comprendre ce qui divisait les républicains entre eux et pourquoi, par la suite, on a pu parler d'une toi inspirée par une éthique de la responsabilité et non par une éthique de la conviction, (ce qui continue de la rendre suspecte aux yeux de certains libres‑penseurs). Faute d'en disposer véritablement, on se risquera ici à quelques hypothèses en s'appuyant sur les travaux de la fille de Louis Méjan, lequel fut auprès de Briand un des inspirateurs et un des rédacteurs de la toi.

Trois conceptions en présence

Le premier courant de pensée, qu'on pourrait qualifier succinctement de « courant des éradicateurs », est traditionnel en France. C'est celui du combat anti-religieux qui traverse tout le siècle. Les propos ne cachent pas les intentions. Elles sont sans ambiguïté comme en témoigne le député Allard, membre de la Commission, en octobre 1904 dans le journal L'Action : « Nous combattons la religion et toutes les religions, le sentiment religieux et tous les dogmes religieux En France, où la religion chrétienne - catholique ou protestante - est dominante, ce combat ne peut avoir pour fin que la déchristianisation générale du pays. Fille du judaïsme, la religion chrétienne est un fléau dont les ravages sur l'esprit humain ne pourraient être comparés qu'à ceux de l'alcoolisme ». Même après le vote de la toi, laquelle est à l'opposé de cette philosophie, pluiseurs députés, comme le socialiste Viviani, continueront de voir en elle une œuvre anti-religieuse. Sa célèbre déclaration à l'Assemblée, en juin 1906 (il la regrettera d'ailleurs bien plus tard), en est l'illustration : «Tous ensemble, par nos pères, par nos aînés, par nous-mêmes, nous nous sommes attachés dans le passé à une œuvre d'anticléricalisme, à une œuvre d'irréligion. Nous avons arraché les consciences humaines à la croyance. Lorsqu'un misérable, fatigué du poids du jour, ployait les genoux, nous l'avons relevé : nous lui avons dit que derrière les nuages, il n'y avait que des chimères; ensemble, et d'un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu'on ne rallumera plus !". Enthousiaste, la Chambre en votera l'affichage ! Au-delà du talent de l'orateur, le propos conservait vraisemblablement sa part de séduction dans l'Assemblée. Cette virulence qui avait sa contrepartie dans l'autre camp, investit le débat sur la séparation d'une ambition et d'une volonté : celle d'éradiquer le sentiment religieux de la conscience humaine. Sans doute les tenants de ce courant espèrent-ils, qu'à terme, une «bonne loi» de séparation pourrait porter des fruits dans ce sens. A y regarder de plus près, les propositions de loi qu'ils soutiennent sont plus nuancées que les propos qui les accompagnent. Réalisme politique oblige ! Reste que ce courant de pensée n'est pas seulement anti-clérical, il est d'abord anti-religieux.

Le second courant celui des « concordataires », trouve une de ses expressions les plus achevées dans le projet du gouvernement Combes. Il n'est pas seul dans ce registre, mais c'est celui qui marquera les esprits. Comme le souligne L. Méjan, cette proposition, très éloignée de celle de la commission, « devait avoir pour conséquences de perpétuer l'immixtion de l'Etat dans l'administration des choses ecclésiastiques».  De plus, ce projet enfermait la gestion du culte dans les limites du département : «C'était imposer aux Eglises une formation arbitraire qui, en les contraignant à modifier leur organisation intérieure, pouvait entraîner pour elles les difficultés les plus graves». Autrement dit, les « concordataires » conçoivent une séparation qui interdit aux Eglises de se mêler des affaires de l'Etat mais qui autorise l'Etat à surveiller les affaires des Eglises, une séparation qui vise à démanteler l'appareil ecclésial et, surtout, qui sépare l'Eglise catholique de Rome. Cette conception anticléricale - bien que ses auteurs ne soient pas, en général, anti-religieux - est dans l'esprit de «la constitution civile du clergé» de la Révolution française. Elle se situe aussi dans le prolongement de la «subordination de l'Eglise à l'Etat», qui caractérisait sous la monarchie les rapports avec l’Etat royal 3.

Le courant "libéral", appelons-le ainsi - en prenant le mot dans son sens politique-, procède d'une philosophie qui prend en compte l'histoire et qui procède à une séparation inédite. Elle affirme une volonté d'établissement de la paix religieuse par la protection de libertés fondamentales respectueuses de la nature des institutions religieuses. Elle met fin à l'ingérence réciproque par un sage compromis. A. Briand, chef de file de ce courant, ne cache pas, lui non plus, ses intentions : «J'ai horreur de la guerre religieuse. Le succès de mes idées, leur réalisation dépend trop de la pacification des esprits pour que je ne désire pas ne pas voir l'Eglise s'accommoder du régime nouveau... Il y a des catholiques qui ont examiné le projet et n'ont pas hésité à reconnaître que l'Eglise pourra demain comme hier vivre et se développer» 4. Et Jean Jaurès d'ajouter dans un compte rendu ultérieur : « La loi que la Chambre a votée laisse la liberté à tous les cultes (…) La liberté de conscience sera garantie complète, absolue; la loi de séparation, telle qu'elle est, est libérale, juste et sage».

La victoire d’une conception libérale

C'est donc ce dernier « modèle », une conception libérale, qui l'a emporté. Avant d'examiner comment ces tendances cheminent au long du XXe siècle, il est nécessaire de rappeler brièvement les caractéristiques originales pour l'époque (elles le sont restées) de cette philosophie politique libérale qui inspire la séparation des Eglises et de l'Etat et en fait un modèle quasi unique en Europe :

- La séparation est conçue comme une liberté publique. Elle pose à égalité et de manière indissociable une liberté individuelle - la liberté de conscience - et une liberté collective - la liberté religieuse. Conséquences : les libertés de conscience et de culte sont garanties, les cultes sont libres de s'organiser selon leurs propres règles et l'Etat donne les moyens de leur exercice pour les personnes qui seraient empêchées (à travers les aumôneries).

- Elle établit la neutralité idéologique et philosophique de l'Etat, des services publics et de ses personnels.

- Elle ne privilégie aucun culte : tous sont juridiquement égaux en droits et devoirs.

- Les cultes ont droit à une expression publique, avec des réserves, mais les Eglises sont des institutions de droit privé.

- La loi et sa jurisprudence sont des actes unilatéraux de la puissance publique. Il n’y a pas de contrat négocié, au sens usuel du terme, avec les Eglises.

- La « double rupture » est consacrée : plus d'interférences de l'Etat dans l'Eglise, ni de l'Eglise dans l'Etat. Là est sans doute la nouveauté la plus considérable au regard de notre histoire.

- La séparation est cependant tout le contraire d'une revanche. Elle procède d'une éthique politique de la responsabilité. Son caractère libéral et bienveillant a toujours été confirmé par la jurisprudence. Séparation anticléricale au sens propre (elle protège d’une mainmise sur l'Etat de toute idéologie ou système partisan), mais non anti-religieuse, elle consacre pour la première fois la reconnaissance juridique du pluralisme religieux et idéologique de la Nation 5.

Les interprétations contemporaines de la loi de séparation, et de la laïcité en général, sont évidemment liées aux évolutions que notre société a connues au cours du 20e siècle. Les mentalités ont évolué plus lentement que le droit : si le pluralisme est aujourd'hui admis et reconnu, il continue de susciter des mises en garde et des craintes. Dans le domaine de l'enseignement, si l'affrontement public/privé est devenu moins virulent, les rancœurs subsistent. Les controverses ne portent pas directement sur le «modèle de laïcité française» qui semble intouchable, elles ne visent pas sa modification. Mais le débat se poursuit dans les mêmes termes depuis un siècle à propos du pluralisme et du droit de cité des différences, à propos du progrès de la science et de son contrôle, de la morale publique et de ses références, de la Nation et de son unité... L’attitude qui consisterait à mettre un point final à la laïcité donnant ainsi le signal d'une interprétation définitive ne semble pas prévaloir, et c'est plutôt rassurant; je ne crois pas que Briand ait envisagé une réponse éternelle et figée à la question qui se posait à ses contemporains. Il lui fallait rallier le plus grand nombre d'esprits à une solution politique qui sortirait le pays, en raison et en humanité, d'une guerre qui n'avait que trop duré. Sa force et celle de ses collaborateurs fut de fonder les solutions pratiques sur des valeurs durables et acceptables par le plus grand nombre : la liberté, l'égalité, le respect, la bienveillance aussi... Toutes valeurs constamment interprétables selon le contexte ! C'est pourquoi, aujourd'hui encore, les représentations de la laïcité s'expriment abondamment à de nombreuses occasions . une affaire de voile au collège, un nouveau texte sur l'IVG, l'enseignement des religions à l'école, l'organisation du temps scolaire et celui de la catéchèse, une messe pour un Président défunt, une commémoration historique (Clovis), la venue d'un Pape ou une fête de la jeunesse (JMJ), une loi anti-sectes, une Charte européenne des droits fondamentaux, etc. A ces occasions, on peut tenter de lire ce qu'il est advenu des courants de pensée du début du siècle; si, comme le dit Emile Poulat, la laïcité «c'est un monde», en raison notamment de «l'agglutination de l'idée laïque et de la laïcité publique» 6, le monde en question est toujours bien bigarré. On ne cherchera donc pas davantage maintenant à analyser en détail les courants de pensées qui s'en revendiquent, mais plus simplement on se mettra à l'écoute de leurs interprétations; démarche empirique ici encore, plus appuyée sur notre expérience de terrain que sur une analyse sociologique rigoureuse qui reste à faire. Et comme il faut une table d'observation pour identifier le paysage des conceptions en présence, nous reprendrons celle présentée plus haut, en sept points, comme la philosophie politique de la loi de 1905.

Un siècle après, à nouveau trois interprétations

Un premier courant défend la laïcité en priorité comme une grande perspective philosophique et idéologique pour la société. Il conteste les approches «trop strictement juridiques» car cette perspective transcende le droit. Dans cette optique, il place «la liberté de conscience» au cœur de la solution laïque et déplace la liberté religieuse au second rang des exigences, un peu comme une clause annexe. La nécessaire autonomie de l'Etat vis-à-vis de toutes les croyances est souvent rappelée, beaucoup plus que l'égalité des cultes et les responsabilités qui en découlent pour la puissance publique (cas de l'islam, par exemple). Dans ce courant, l’accent très appuyé sur le caractère privé de la croyance donne à penser que l'expression publique du culte n'est pas conforme à la laïcité. C'est là que l'on trouve le plus souvent quelques credo militants comme : "le droit à la différence conduit à la différence des droits", "l'unité de la République ne se conçoit bien que dans l'homogénéité d'une culture", "l'enseignement des religions à l'école est un marchepied offert à un renouveau d’influence des Eglises", "l'islam est insoluble dans la République laïque", etc. Pour ce courant qu'on pourrait appeler « laïciste » si l'expression ne revêtait pas une connotation péjorative que je ne reprends pas à mon compte - parce que ces positions sont respectables -, la laïcité est d'abord une figure philosophique de l'humanisme. Au-delà, le pluralisme des sociétés n'est souvent perçu que comme une menace pour la laïcité de la République et, parfois, l'anticléricalisme militant dissimule un résidu d'anti-religiosité persistante ! La croyance est toujours suspecte et la laïcité toujours menacée.

Un autre courant de pensée s'est affirmé depuis une cinquantaine d'années (il est inédit en 1905), dont il est intéressant d'observer les positions et les interprétations. On y retrouve beaucoup de croyants, sincèrement acquis à la laïcité de l'Etat républicain. Beaucoup en sont même des militants actifs, parfois sur des positions strictes à déconcerter un non croyant ! Je pense à certaines déclarations particulièrement fermes lors des affaires de voiles islamiques à l'école. D'une manière générale, l'existence de ce nouveau courant confirmerait que Briand a gagné son pari dans la deuxième moitié du XXe siècle. Les croyants et singulièrement les catholiques dans leur grande majorité, sont dorénavant convaincus que la laïcité est bien «cette condition juridique de la 1iberté de l'acte de foi» et le Rapport Dagens met un terme au doute en prouvant, à la fin de ce siècle, la sincère prise en compte de la laïcité par l'Eglise.

Sur la trame de cette évolution surgissent de nouvelles questions qui interpellent l'avenir de la laïcité. Les religions sont-elles ou ne sont-elles pas un facteur de dynamisme dans une société démocratique ? Les démocraties ont besoin que puissent s'affirmer des idées fortes, elles ont besoin de confrontations d'idées ; quel rôle les Eglises peuvent-elles tenir ici ? Elles sont des composantes à part entière de la société civile et, comme beaucoup d'associations ou de syndicats, elles sont à l'articulation entre société civile et société politique. Quelle place prennent-elles dans cette articulation ? Quelles contributions apporter au débat public sur les problèmes de société qui ne soient pas perçues comme une ingérence ou le signe d'un retour à un ordre ancien qu'elles ne souhaitent plus ? Ces questions ne remettent nullement en cause la lettre et l'esprit des lois laïques, elles ne réclament pas une réforme du modèle juridique de laïcité. Pour autant, ce courant considère que l'expression publique des Eglises, des croyances, des convictions issues de la transcendance, lui semble digne d'intérêt au-delà de la sphère privée, Une expression résume ces interrogations : les Eglises sont des «réservoirs de sens» dans une société qui perd parfois le nord. Une société démocratique et sécularisée ne devrait pas avoir peur des contributions que peuvent apporter des institutions, organisations et courants de pensée religieux à la solution de problèmes difficiles, à la dimension morale incontestable. Le paradoxe de notre histoire, c'est que personne ne trouve réellement à redire (sauf le ministre de l'Intérieur) lorsque l'Eglise prend position dans l'affaire des «sans papiers» - c'est une position parmi d'autres, elle fut même la bienvenue. Mais lorsqu'elle prend position sur « le Pacs », on a tendance à considérer qu'il y a là une ingérence insupportable et une tentative de pression sur l'Etat et l'opinion ! Ce courant qui traverse toutes les confessions et va même au-delà, fait référence à «une laïcité ouverte». Il est engagé dans un débat impensable au début du siècle : «oui » à la laïcité, mais la fonction de régulation sociale des religions doit être mieux appréhendée et reconnue. Sans réformer la loi de séparation, il réfléchit à une ouverture du modèle fondateur. Certains iraient même jusqu'à s'inspirer du modèle allemand, plus proche du Concordat, où «l'utilité sociale des Eglises» est instituée dans un régime de séparation. C'est sans aucun doute un prolongement inimaginable en France, même si on y fait référence.

Reste un courant qui s'est lui-même, un moment, qualifié de «laïcité plurielle», au début des années 80, avant de convenir que cette qualification n'était pas appropriée. Quelles que soient les périphrases utilisées pour minimiser la portée du débat, les désaccords sont réels avec le premier courant et des sympathies tout aussi réelles se sont nouées avec le second sans pour autant lui emboîter le pas. Les désaccords avec le premier courant résident moins dans l'approche philosophique du concept que dans les interprétations politiques et juridiques des textes et dans leurs conséquences pratiques, leur mise en application. Les différences se mesurent dans les attitudes militantes, les initiatives sur le terrain qui découlent d'une laïcité en phase avec les problèmes de notre époque. Ainsi, ce courant a ouvert le débat à nouveaux frais : sur la place des religions dans les sociétés démocratiques, sur l'enseignement des religions à l'école, sur l'islam dans la République, sur le pluralisme cultuel et culturel de la société, sur la loi Debré, sus l'enseignement des langues minoritaires, etc. Il fonde un nouveau lien entre laïcité et solidarité, là où jusqu'ici, le lien dominant était entre laïcité et démocratie. Il encourage l'expression des différences dans la société, qu’il ne considère pas comme une menace pour l'unité politique de la Nation. Il accomplit enfin un travail important de relecture et de vulgarisation des textes laïques et de leurs fondements philosophico-politiques, jusque-là très peu compris de nos concitoyens.

Son credo militant est la lutte contre les discriminations par une intégration politique des citoyens les plus défavorisés par la culture ou les origines ethniques dans une Nation respectueuse des différences de culture, voire les valorisant. Il met l'accent sur une liberté de conscience « non découplée » de la liberté de culte, sur l'égalité en droit des cultes (il y a encore beaucoup à faire), plus que sur l'autonomie de l'Etat qui ne lui semble pas menacée aujourd'hui, sur les nouvelles cléricatures qui lui semblent moins religieuses que civiles (les médias, par exemple), sur l'universalité de la liberté de conscience et de la liberté religieuse plus que sur l'universalité de la laïcité reconnue comme une construction historique et juridique bien française, dont «l'exportation»  telle quelle est sujette à caution...

Notre histoire n'est pas notre code

La laïcité est donc bien, depuis les origines, animée par différents courants de pensée interprétatifs de son objet. Mais le paysage n'est plus le même. Les opposants farouches à la laïcité de l’Etat ont pratiquement disparu, l'opinion publique y est acquise. De l’autre côté, les «bouffeurs de curés» appartiennent au folklore national et n'ont plus guère d'influence. Un discours à la tribune de l'Assemblée comme celui de Allard ou de Viviani prêterait à sourire - voire à s'esclaffer. Notre société a progressé dans la voie de la sécularisation depuis un siècle. Ce qui la menace aujourd'hui, ce n'est donc plus l'emprise d'un clergé sur les consciences par la voie de l'Etat, ou l'intolérance de la raison d'Etat, mais plutôt le nihilisme, l'indifférence, le repli sur soi à l'excès, la fermeture au "différent", l'absence de dialogue avec ceux qui ne sont pas du cercle des familiers... Les utopies ont disparu, le lien social est défait, et non seulement à cause d’un économisme à tout crin et de la mondialisation financière. Les humanismes, religieux ou autres, les spiritualités, religieuses ou agnostiques, ont leur part de promesses dans la recomposition d’une société plus fraternelle. Il faut s'en convaincre et accepter tous les hommes de bonne volonté autour de la table, à quelques courants qu'ils se rattachent. Ce qui n'empêchera pas les débats passionnés de continuer. Notre société a justement besoin de débats. Pour le reste faisons confiance, comme Briand en son temps; il a fait confiance dans la sagesse d'un dialogue ouvert et sans concessions, qui a su retisser à l'époque un lien social profondément mis à mal par la question religieuse et l'affaire Dreyfus. Parions sur la même sagesse pour trouver les issues raisonnables au débat contemporain. Mais au moment de commémorer dans un proche avenir la loi de séparation des Eglises et de l'Etat, il faudra quand même avoir en mémoire que décidément non, nous ne sommes plus en 1905 !



1 / Voir la thèse de L.-V. Méjan, La séparation des Eglises et de l’Etat, l'œuvre de Louis Méjan, Puf, 1959.

2 / Extrait du rapport Briand, In La séparation des Eglises et de l’Etat, l’œuvre de Louis Méjan, op. cité p. 130.

3 / Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie, parcours de la laïcité, Gallimard, 1998.

4 / Aristide Briand, Séance à l'Assemblée nationale du 6 avril 1905, in Jean Boussinesq, La laïcité française, éd, du Seuil, 1994.

5 / Pour la philosophie politique qui sous-tend la loi de 1905, voir l'analyse de Jean Boussinesq, op. cit., p.47 et suivantes. Ainsi que Emile Poulat, La solution laïque et ses problèmes, Berg international, 1997.

6 / Emile Poulat, La solution laïque, Berg International, op. cit.


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