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En quête de démocratie radicale

Alice Le Goff Pragmatisme et démocratie radicale, CNRS éditions, 2020, 272 p., 25 €

Par une analyse des angles morts de nos pratiques politiques, l’autrice de ce livre fait un pas vers une démocratie radicale.

Chercheuse au CNRS, Alice Le Goff est spécialiste de philosophie sociale et politique. Elle s’intéresse aux formes que la démocratie peut prendre aujourd’hui. Elle propose dans ce livre une genèse historique et philosophique d’un ensemble de pratiques relevant de ce que l’on appelle « l’expérimentalisme démocratique ». Alice Le Goff veut montrer comme ces pratiques – qui visent à une plus grande participation des citoyens à l’exercice du pouvoir – s’orientent vers l’horizon d’une démocratie « radicale », et elle offre des outils pour porter un jugement à leur égard. Car c’est une amélioration des innovations démocratiques qui est en jeu ! Le cheminement conceptuel et historique qu’elle propose peut être suivi avec plaisir et ses conclusions sont brûlantes d’actualité : pour dépasser la bureaucratie européenne, assurer la participation des publics, etc.

L’horizon recherché est celui d’une « démocratie radicale » : une notion polysémique, complexe à manier, mais qui remet en question le statu quo de la démocratie représentative. Retenons, en particulier, la notion presque caricaturale proposée dans l’ouvrage, celle d’une « fugitive democracy » telle que Sheldon Wolin la décrit : la démocratie nous échappe à chaque instant et dans chaque expérience, et nous ne cessons de courir après elle.

Selon John Dewey, c’est par l’expérience collective que l’individu devient autonome.

Pour approcher cet objet, Alice Le Goff passe par le biais de la philosophie pragmatiste, illustrée par une de ses figures de proue : John Dewey. La pensée de ce philosophe américain de la première moitié du XXe siècle, qui a profondément marqué son époque, est redécouverte en ce moment en France grâce à des traductions récentes. Pour Dewey, chacun expérimente la démocratie sous la forme d’un agir collectif créateur, qu’il s’agit de libérer des contraintes institutionnelles. Le pragmatisme de Dewey va à rebrousse-poil de l’individualisme libéral : c’est par l’expérience que l’individu devient autonome, et celle-ci est toujours collective. Avec cette notion clé d’expérience, Dewey offre des outils critiques pour déconstruire un ensemble de dualismes problématiques entre nature et société, entre individu et société, entre délibération et contestation. La démocratie radicale ne peut être approchée que par des individus éduqués au pluralisme, à la discussion, à l’enquête.
Toujours aux États-Unis, mais dans les années 1960 cette fois, Charles Wright Mills analyse les phénomènes de stratification sociale et les inégalités de rapports de pouvoir qui en découlent. Il cherche à théoriser le pouvoir dans ses nombreuses formes en démocratie, en s’appuyant aussi sur les travaux de Thorstein Veblen et Karl Mannheim. C’est précisément cette théorie fine du pouvoir qui, pour l’autrice, manquait à Dewey. Certes, ce passage critique par une théorie du pouvoir rend plus complexe un projet de démocratie radicale, mais il donne sa place, souvent oubliée, aux tensions inhérentes dans les processus de démocratisation. Il permet de garder vivant l’horizon de la démocratie radicale, même si les individus sont toujours en concurrence pour un statut social ou des biens économiques.

Après ce long trajet dans l’histoire de la philosophie sociale et politique, la troisième partie de l’ouvrage nous amène à des jours plus proches, lorsque Alice Le Goff revient sur des expériences démocratiques dans le Chicago des années 1980. Il s’agissait alors de sauver les institutions policières et scolaires locales, malmenées par la crise de l’État providence. Plusieurs acteurs locaux se sont mobilisés pour permettre une action publique portée par d’autres que l’État central. Le modèle de la polyarchie délibérative directe, issu des travaux de Robert Alan Dahl et inspiré par Dewey, éclaire cet épisode d’un jour nouveau. Il s’agissait là de tenter un processus de coopération dans la résolution de problèmes, une coopération entre le pouvoir central et la réalité locale, une alchimie entre démocratie représentative et démocratie directe. Pour autant, nulle révolution démocratique n’a paru à l’horizon et la question demeure de la réplicabilité de cette expérience : comment s’assurer que de telles démarches ne sont pas instrumentalisées ? Comment prendre le temps de la délibération ?

Capitalisme délibératif

C’est à partir des travaux d’Archon Fung sur ce cas de Chicago qu’Alice Le Goff revient à la question de l’expérimentalisme démocratique. Et telle est bien la cible de l’ouvrage. Que dire de l’expérimentalisme démocratique actuel ? Rejoignant les analyses de Loïc Blondiaux et d’Yves Sintomer, l’autrice juge que la participation aujourd’hui n’est pas tant ascendante (bottom-up) que descendante (top-down). C’est le cas des budgets participatifs, des conférences citoyennes, des débats publics… On peut y voir un remplacement de la délibération par une participation, bien souvent symbolique. Alice Le Goff juge aussi que, dans les processus internes aux instances européennes, l’horizon d’une meilleure démocratisation est finalement au service du discours néolibéral, par lequel elle est instrumentalisée : benchmarking et ingénierie simultanée, apprentissage par monitoring des performances et par confrontation à des problèmes spécifiques, « culture de la réflexivité »… D’où un profond scepticisme à l’égard de la réalité démocratique que de telles démarches pourraient servir. L’expérimentalisme démocratique, qui se propose comme une voie moyenne entre régulation par l’État et régulation par le marché, est sans recul face au discours néolibéral. C’est le sens du concept, repris de l’ouvrage de Caroline Lee, d’un « capitalisme délibératif », où les institutions se révèlent capables d’absorber les expériences démocratiques censées les transformer radicalement de l’intérieur.

L’ouvrage est précis et argumenté, témoignant d’un travail universitaire pointu – certes parfois aride. À travers un recul historique et critique, il présente les forces et les faiblesses d’une démarche de revitalisation du motif deweyen dans le contexte d’une montée en puissance des politiques néolibérales. Le pragmatisme deweyen est présenté comme une des réflexions les plus séduisantes sur l’ethos démocratique radical et sur le type d’agir créateur qu’il recouvre. Si les conclusions de l’ouvrage ne témoignent pas de la mise en œuvre d’une démocratie réellement radicale, elles n’en invitent pas moins à nous replonger dans John Dewey et Charles Wright Mills… pour retrouver l’esprit de l’expérimentation démocratique.

Alexis Geisler
16 février 2021
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