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Pour un nouveau Bretton Woods


Il y a quarante ans, le 15 août 1971, Richard Nixon rendait publique la décision de son gouvernement de suspendre la convertibilité-or du dollar américain.

Cette décision, technique en apparence, a eu des effets considérables sur l’économie mondiale, dont nous ne mesurons pas, aujourd’hui encore, toutes les conséquences. En effet, les accords signés à Bretton Woods, en 1944, prévoyaient la convertibilité en or du dollar et la convertibilité en dollar de toutes les devises enregistrées au Fonds monétaire international (FMI, lui-même créé en 1944). Bretton Woods rendait donc de facto toutes les devises convertibles en métal jaune. Et imposait des taux de change fixes entre devises, tandis que le dollar américain détrônait la livre sterling dans le rôle de monnaie universelle.

Or, après guerre, les États-Unis ont émis beaucoup plus de dollars que leurs stocks d’or ne les y autorisaient. D’abord pour financer le Plan Marshall, ensuite les guerres de Corée et du Vietnam, puis pour soutenir les investissements des multinationales nord-américaines en Europe, enfin pour permettre au dollar de continuer à jouer son rôle de devise universelle. Qui plus est, au début des années 1970, la spéculation en faveur de l’or ou du mark ouest-allemand et aux dépens du dollar allait bon train.

L’administration Nixon prit donc le parti de suspendre de manière unilatérale la convertibilité de la monnaie américaine. Un nouvel accord, signé le 18 décembre 1971, fixait de nouveaux taux de change, accompagnés de marges de fluctuations plus amples et enregistrait la première dévaluation du dollar. La fin proprement dite de Bretton Woods surviendra en 1973 lorsque, devant l’incapacité des pays membres du FMI à respecter les nouvelles marges de fluctuations, le système de taux de change fixe sera lui-même abandonné. Commença le règne des taux de change flottants, dans lequel nous nous débattons toujours aujourd’hui.

La fluctuation des changes créa d’emblée une nouvelle incertitude qui, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, n’avait quasiment existé qu’en temps de guerre : combien vaudrait le franc contre le dollar l’an prochain ? Et contre le mark ? Plus personne n’en savait rien. Or s’il y a un élément vital, pour une économie, c’est bien la puissance relative de sa monnaie à l’égard de ses voisins. L’industrie financière que nous connaissons aujourd’hui est née de cette incertitude radicale : face à des industriels et des commerçants « captifs », victimes d’une incertitude créée ex nihilo, les banques purent proposer des produits d’assurance : des dérivés permettant à leur propriétaire de se couvrir contre le risque de change. Ces nouveaux actifs annulaient-ils le risque de change ? Aucunement. Ils ne faisaient que le transférer d’un investisseur qui souhaitait se protéger contre ce risque vers un autre qui était prêt à le « porter » (soit parce qu’il n’estimait pas ce risque aussi grand, soit parce qu’il n’y était pas exposé de la même manière). Après les dérivés sur les taux de change, la libéralisation des marchés financiers engagée dans les années 1980 aida l’imagination du secteur bancaire à s’affranchir de toute limite pour proposer des dérivés sur les obligations et les actions, bien sûr, mais aussi sur le risque de crédit, le risque subprime, les dettes publiques, la météo…

Un élément favorisera grandement l’extraordinaire et nouvelle volatilité des taux de change : la mobilité des capitaux, dont le contrôle fut progressivement aboli au cours des années 1980. Jointe à l’abandon des taux de change fixes et de la convertibilité- or, cette mobilité constitue le cocktail qui, aujourd’hui même, menace de faire exploser l’Europe. En effet, la monnaie unique a été construite essentiellement pour nous débarrasser de l’incertitude radicale que font peser les changes flottants entre nos devises : l’euro était une manière (sûrement pas la meilleure) de revenir à des taux de change fixes au sein de l’Europe. Mais en l’absence de convertibilité en or ou en quoi que ce soit d’autre, les banques centrales purent créer de manière exponentielle de la monnaie, sans aucun « ancrage » réel. Jointe à sa mobilité sans contrainte, cette masse monétaire inouïe pourrait avoir raison de la construction de la zone euro. Car, rentabilité oblige, cette monnaie s’est réfugiée dans les portefeuilles financiers. Et ces capitaux, qui pèsent plus lourd que le PIB de plusieurs pays européens réunis, sont capables de déserter l’Europe s’ils jugent, par exemple, que les plans d’austérité n’y sont pas assez draconiens. Ils peuvent, aujourd’hui, provoquer la faillite d’un État comme la Grèce. Et obliger les États-Unis à emprunter, eux aussi, le chemin absurde des mesures d’austérité destinées à réduire leur dette publique (alors que ces mesures risquent fort de l’augmenter).

En un sens, tout ceci a commencé en 1971. Que nous reste-t-il à faire aujourd’hui ? Sûrement pas à succomber au suicide collectif des plans d’austérité mais à écrire de nouveaux accords de Bretton Woods. Avec des marchés financiers réglementés ? À coup sûr, sans quoi tous nos efforts seront vains. Des taux de change fixes au sein d’une zone euro éventuellement rénovée ? Oui, sinon, les marchés des changes joueront avec nos monnaies comme les marchés obligataires jouent aujourd’hui avec nos dettes publiques. Des monnaies gagées sur l’or ? Non : l’or n’a plus aucune pertinence économique aujourd’hui. Mais gagées, par exemple, sur des matières premières. Ou sur la tonne de CO2 économisée (par rapport à l’année précédente). Avec un contrôle des capitaux ? Peut-être, si la survie de nos États en dépend.

Cet article a été publié dans La Croix, le 16 août 2011.

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