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Fuite des dépôts Ruées bancaires 2.0

La ruée vers les guichets en cas de crise financière est un phénomène ancien. Mais avec le déploiement des banques en ligne, la fuite des dépôts a pris un tour nouveau.


Jusqu’à récemment, on associait encore les ruées bancaires aux vieilles crises financières. Suite à celle de 1929, des dispositifs de garantie des dépôts ont été mis en place pour dissuader les paniques. Le fait est que les crises bancaires des décennies suivantes, même la plus forte à ce jour (2007-2008), ne se sont pas illustrées de la même manière : peu de fuites de dépôts ont été constatées.

Cependant, les turbulences bancaires du printemps 2023, marquées par la faillite de plusieurs banques régionales américaines et celle de Crédit suisse en Europe, laissent entrevoir un changement de situation : sur fond de numérisation des services bancaires et de relèvement des taux d’intérêt, des fuites massives de dépôts ont eu lieu avant et pendant ces faillites.

Au début des années 1930, de nombreuses banques, américaines notamment, sont tombées, prises d’assaut par leurs clients venus en masse retirer leurs dépôts par crainte que leur banque ne fasse faillite et, par-là même, la précipitant. Réalisant la nocivité du phénomène, les autorités américaines ont mis en place, à partir de 1933, une garantie des dépôts gérée par la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC).

la dotation des fonds nationaux pour assurer la garantie des dépôts est faible au regard du montant de dépôts assurés.

La contrepartie de cette garantie fut, à l’époque, la séparation entre banques de dépôts et banques d’affaires. Le principe est simple : les banques cotisent auprès d’un fonds qui assure les dépôts jusqu’à un certain plafond. La garantie des dépôts s’est ensuite diffusée dans le monde.

Le dispositif est plus préventif que curatif, car la dotation des fonds nationaux pour assurer la garantie des dépôts est faible au regard du montant de dépôts assurés. En France, par exemple, le total des fonds propres du fonds de garantie des dépôts et de résolution (FGDR) était, fin 2022, de 6,9 milliards d’euros pour assurer quelque 2 600 milliards d’euros de dépôts, soit 0,26 % du montant1…

Garanties sans panique

Cela étant, au moment de la crise financière de 2007-2008, la garantie des dépôts semble avoir suffi à ce que les déposants ne se précipitent pas aux guichets de leur banque. Seule la banque anglaise Northern Rock avait fait exception en 2007, subissant une ruée à ses guichets, en grande partie parce que le dispositif d’assurance britannique n’était pas bien calibré.

Sa couverture était faible (juste au niveau du PIB par habitant de la Grande-Bretagne, soit environ 31 000 livres sterling), soit deux fois moins qu’ailleurs en Europe. Son dispositif était complexe et occasionnait une perte pour la plupart des clients, car il couvrait 100 % des 2 000 premières livres et seulement 90 % des 33 000 livres suivantes.

En 2009, la directive européenne sur les dispositifs nationaux de garantie des dépôts a harmonisé les dispositifs nationaux au sein de l’Union européenne et rehaussé à 100 000 euros le niveau de garantie minimal pour l’ensemble des dépôts d’un même déposant par banque, avec un délai d’indemnisation fixé à sept jours.

Même bien capitalisée, une banque peut succomber à une ruée.

Dans la théorie bancaire, la garantie des dépôts est une solution efficace aux paniques. L’un de ses modèles fondateurs, celui de Douglas Diamond et Philip Dybvig2, qui leur a valu le prix Nobel d’économie en 2022, montre que les banques sont intrinsèquement exposées à ce risque de panique. Le propre d’une banque est en effet de promettre à ses clients déposants la liquidité de leurs dépôts et à ses clients emprunteurs des financements de long terme.

Si bien que si, à moment donné, les clients veulent tous retirer leurs dépôts en même temps, la banque ne pourra pas tous les servir et se retrouvera à court de liquidités. Si quoi que ce soit amène les déposants à penser qu’ils ne seront pas servis, alors ils se précipiteront au guichet et, si tous font pareil, ils ne pourront effectivement pas être servis. C’est auto-réalisateur.

Même bien capitalisée, une banque peut succomber à une ruée. Pour y parer, il faut soit fermer boutique le temps que ça passe, soit garantir les dépôts en veillant cependant à ce que la garantie ne soit pas trop généreuse, le risque étant, sinon, d’endormir les déposants et d’inciter la banque à prendre trop de risques (problème dit d’aléa moral).

Érosion des dépôts

Il semblerait cependant qu’avec la numérisation des services bancaires, qui s’est développée au cours des dernières années, les dépôts bancaires soient devenus beaucoup plus instables car beaucoup plus faciles à déplacer d’un établissement à un autre. De quoi remettre en question la capacité des dispositifs de garantie de dépôts à contenir les fuites de dépôts et faire ressurgir des ruées sous une forme nouvelle, plus lente, mais tout aussi fragilisante.

Une étude récente3 parle de « marche silencieuse », par contraste avec la fulgurance des ruées, pour caractériser cette nouvelle donne. Elle éclaire ainsi le phénomène d’érosion des dépôts qui a eu lieu au bilan des banques américaines à partir du resserrement de la politique monétaire, qui a débuté en 2022 pour faire face au retour de l’inflation.

Depuis que la Banque centrale états-unienne (la Fed) a commencé à relever ses taux directeurs en avril 2022, 860 milliards de dépôts (dont les deux tiers avant la faillite de la Silicon Valley Bank, en mars 2023) ont fui les banques américaines. Ils sont allés principalement vers les fonds monétaires proposant des placements presque aussi liquides, mais plus rémunérateurs car indexés sur la hausse des taux du marché monétaire.

Les banques offrant une application en ligne sont celles qui ont subi la plus forte érosion des dépôts.

L’étude montre que les banques offrant une application de banque en ligne sont celles qui ont subi la plus forte érosion des dépôts, encore plus lorsqu’elles appliquent des frais de courtage.

Cette érosion des dépôts a rendu certaines banques très fragiles, en particulier celles dont les dépôts étaient très peu diversifiés, comme ceux de la Silicon Valley Bank (SVB) qui se pensait forte d’avoir pour clients la moitié des entreprises de la tech.

Résultat : entre la forte décroissance du secteur amenant les entreprises à puiser dans leur cash, l’impact de la hausse des taux sur les titres détenus par SVB que le manque de liquidités a obligé à vendre à un prix de marché très dégradé, et les dépôts fuyant vers des supports plus rémunérateurs, SVB a vu son bilan s’effondrer.

Cela n’a fait que renforcer les retraits, d’autant que le montant moyen des dépôts de ses clients professionnels dépassait largement le plafond de la garantie, ceux-ci n’étant donc pas assurés. De quoi alimenter la panique jusqu’à la faillite. Ces fuites de dépôts nouvelle génération vont obliger les banques comme leurs régulateurs à repenser la gestion du risque de liquidité.

Cet article est issu du podcast de France culture « Le pourquoi du comment : économie et social » du 25/03/2022, par Jézabel Couppey-Soubeyran, à retrouver sur www.radiofrance.fr.

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1 Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, « Les chiffres du marché français de la banque et de l’assurance 2021 », Banque de France, 13 octobre 2022.

2 Douglas Diamond et Philip Dybvig, « Bank Runs, Deposit Insurance, and Liquidity », Journal of Political Economy, vol. 91, n° 3, 1983.

3 Naz Koont, Tano Santos et Luigi Zingales, « Destabilizing Digital “Bank Walks” », Blog Promarket, 4 avril 2023.


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