Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Léonor Baudouin dirige depuis deux ans L’Oiseau-Mouche, une compagnie de théâtre roubaisienne constituée de vingt-trois comédiens en situation de handicap, professionnels à part entière. Entretien.
Quel cheminement vous a conduit à la direction de L’Oiseau-Mouche ?
Je viens du secteur culturel. J’ai travaillé pour le théâtre de l’Odéon, pour de nombreux festivals. J’étais récemment secrétaire générale de la scène nationale au Manège, à Reims. Pendant une quinzaine d’années, j’ai également accompagné des équipes artistiques. Parmi eux, un chorégraphe qui avait créé un spectacle avec des interprètes de la compagnie de L’Oiseau-Mouche. C’est à cette occasion que j’ai rencontré ce projet. J’ai pris mon poste il y a deux ans, juste avant la pandémie, ce qui était un peu compliqué !
Pourriez-vous revenir sur l’origine de ce projet et son développement ?
La compagnie, depuis toujours basée à Roubaix, existe depuis 1978. Il s’agissait à l’origine d’un groupe de pratique de théâtre amateur, dirigé à ses débuts par Hervez-Luc, metteur en scène et éducateur spécialisé. La légende raconte que la troupe a donné un soir une représentation à l’opéra de Lille où les comédiens étaient masqués. Une vague de stupeur s’est installée au moment des applaudissements, quand les comédiens ont enlevé leur masque. Le public a compris qu’il s’agissait de personnes en situation de handicap.
Au fil du temps, la compagnie s’est professionnalisée jusqu’à disposer de son propre théâtre. Elle a acquis le statut de compagnie conventionnée du ministère de la Culture en 2013, avec le même cahier des charges que n’importe quelle compagnie théâtrale. Nous sommes soutenus par la région, le département et la ville. L’Oiseau-Mouche rassemble aujourd’hui soixante permanents1, dont quarante personnes en situation de handicap mental ou psychique et, parmi ces dernières, les vingt-trois comédiennes et comédiens de la troupe.
J’ai eu des retours de spectateurs qui cherchaient sur scène qui était handicapé et qui ne l’était pas.
Notre programmation à l’année propose une trentaine de spectacles. L’Oiseau-Mouche est également engagé dans une dynamique partenariale avec d’autres opérateurs culturels du territoire, comme le Centre chorégraphique national (Roubaix), la scène nationale la Rose des Vents (Villeneuve-d’Ascq) et le festival Next (Lille). Enfin, L’Oiseau-Mouche présente deux particularités. D’une part, il n’y a pas de directeur artistique attitré. Chaque spectacle est confié à un nouveau metteur en scène ou chorégraphe. D’autre part, les comédiens de la troupe sont des salariés permanents. Nous sommes seuls dans ce cas en France avec la Comédie-Française, sans avoir le même statut !
Les membres de la troupe ont-ils reçu une formation au théâtre avant d’intégrer L’Oiseau-Mouche ? Quels sont leurs profils ?
Le doyen de la troupe en fait partie depuis trente et un ans. Certains sont arrivés il y a cinq ans. Il y a donc une diversité d’âges – de 21 à 57 ans –, d’expérience et l’équipe se renouvelle. Tous nos permanents ont déjà une pratique artistique, en théâtre ou en danse, en amateur, mais aucun n’a suivi une formation d’enseignement supérieur diplômante. Le recrutement se fait néanmoins comme partout ailleurs, avec un envoi de CV, un entretien et une audition par un metteur en scène.
Nous ne sommes pas une école et nous n’avons pas pour objet d’apprendre à des comédiennes et à des comédiens leur métier. Malgré tout, comme ils sont permanents et donc pas tout le temps en répétition ou en tournée, nous avons mis en place une « formation artistique, culturelle et continue ». Son objectif est d’entretenir la pratique et de favoriser la montée en compétences pour certains. Elle repose à la fois sur un axe théorique (histoire du théâtre et de la danse, connaissance du paysage culturel actuel, visionnage de trente spectacles par an, etc.) et sur des applications concrètes (ateliers entre comédiens, collaborations avec d’autres compagnies, activités en résidence, etc.)
Quels dispositifs particuliers implique l’encadrement de personnes en situation de handicap ?
Il faut d’abord souligner que tous les types de handicaps mentaux sont représentés, de la déficience psychique à la trisomie, ce qui signifie énormément de singularités. Nous n’intervenons absolument pas dans le domaine médico-social. Tout ce qui concerne leur maladie ou leur déficience est traité à l’extérieur. Les membres de la troupe viennent ici pour travailler.
Pour autant, une équipe éducative est présente pour les accompagner dans leur métier.
Quand un artiste vient travailler avec la compagnie, il est seul avec la troupe comme sur n’importe quel plateau.
De temps en temps, une éducatrice ou une personne de l’équipe dirigeante intervient en cas de difficulté. Il s’agit en général d’un problème de compréhension, comme une consigne mal interprétée ou pas reçue. Sinon, il n’y a pas de dispositif particulier. Quand un artiste vient travailler avec la compagnie, il est seul avec la troupe et monte son spectacle ou donne sa master class comme il le ferait sur n’importe quel plateau.
Comment se surmonte le handicap, et avec lui les préjugés qui l’entourent, à l’épreuve de la scène ? D’aucuns ont du mal à imaginer qu’un comédien handicapé puisse mémoriser son texte comme un comédien dit « valide ».
J’ai travaillé avec énormément d’artistes. Certains comédiens ont une super mémoire quand d’autres doivent déployer leurs propres techniques pour retenir leur rôle. C’est pareil à L’Oiseau-Mouche. Certains apprennent très vite et font preuve d’une excellente mémoire. D’autres, en revanche, rencontrent des difficultés comme tout comédien. Il faut donc les accompagner en développant une méthodologie qui leur corresponde.
Le doyen de notre troupe, présent depuis plus de trente ans, ne sait ni lire ni écrire. Ce qui ne l’a jamais empêché de jouer du Valère Novarina, un auteur contemporain à la langue complexe. Pour y parvenir, il a mis en place avec l’équipe éducative un moyen mnémotechnique. Il travaille par images et par associations d’idées.
Idem pour le corps. Certains de nos comédiens sont hypersouples et n’ont aucun problème d’appropriation de l’espace et d’occupation du lieu. L’un d’eux, Florian Spiry, vient de jouer dans un spectacle de Boris Charmatz, un chorégraphe français reconnu au niveau international dans le domaine de la danse contemporaine. Les personnes qui y ont assisté avec moi ne se doutaient même pas que Florian était de la compagnie ! Une différence réside sans doute dans la gestion du stress. Et encore.
Nombreux sont ceux qui veulent juste cocher la case « handicap, diversité » dans leur dossier de subventions.
Quant aux préjugés, je crois, en effet, qu’il reste tout un travail à mener auprès des institutions. Je pense en particulier à celles du secteur culturel et aux programmateurs. Trop nombreux sont encore ceux qui se disent : « Tiens, je vais programmer une compagnie de handicapés et cocher la case “handicap, diversité” dans mon dossier de subventions. » Nous avons atteint nos buts dans ce domaine auprès des tutelles et d’une grande partie de notre réseau culturel. L’effort doit se poursuivre en direction de la presse et du public.
Les préjugés qui entourent le handicap mental sont parfois d’autant plus troublants que celui-ci, comme je le soulignais, est invisible chez certains. J’ai plusieurs fois eu des retours de spectateurs ou de programmateurs qui cherchaient qui était handicapé sur scène et qui ne l’était pas. En réalité, si on retire de la brochure la mention « personne en situation de handicap », la question ne se pose plus. Le jour où l’on cessera de parler d’inclusion, ce sera gagné. Mais nous n’y sommes pas encore.
1978 – La compagnie L’Oiseau-Mouche est créée à Roubaix.
1981 – La compagnie met en place un Centre d’aide par le travail artistique, premier du genre en France.
2013 – Elle accède au statut de compagnie conventionnée par le ministère de la Culture et de la Communication.
2018 – L’Oiseau-Mouche célèbre ses 40 ans.
1 Outre son théâtre doté de deux salles, L'Oiseau-Mouche compte deux restaurants emplyant dix-huit personnes en situation de handicap.