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Chercheurs de jonctions

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Urbanisme, énergies renouvelables, biodiversité… Les trois lauréats du prix de thèse de la Fondation Terre solidaire, dont la Revue Projet est partenaire officiel, nous relatent leurs travaux, à la croisée du savoir universitaire et des pratiques de terrain.


Cinquante-huit candidatures ont répondu à l’appel de la première édition du prix de thèse en faveur d’une transition écologique, juste et solidaire de la Fondation Terre solidaire. Inédite et singulière, la récompense, décernée le 22 juin dernier, symbolise un décloisonnement encore trop rare en France entre recherche universitaire et action associative.

« Cette jonction constitue l’un des trois critères d’attribution du prix », précise le directeur général de la Fondation Terre solidaire, Philippe Mayol. « Les deux autres critères sont que la thèse traite, quel qu’en soit le thème, d’enjeux relatifs à la transition écologique, et qu’elle porte une attention aux situations d’inégalités relatives au sujet abordé. » C’est ce qui caractérise les trois travaux qui ont retenu les faveurs du jury, composé lui aussi de personnalités issues de la recherche et du terrain.

Emmanuelle Bonneau, paysagiste, et Pierre Wokuri, chercheur en science politique, sont les co-titulaires du premier prix. La première a consacré sa thèse aux approches territorialistes et paysagères des aménagements d’espaces urbains. Le second a dédié la sienne aux projets coopératifs d’énergies renouvelables. Lauréat du deuxième prix, Corentin Hecquet est un spécialiste du développement et de la commercialisation des semences non industrielles. La Revue Projet a rencontré les trois lauréats pour un entretien croisé.

Pourriez-vous résumer l’angle général de votre thèse et votre démarche ?

Pierre Wokuri – Ma thèse porte sur les projets coopératifs d’énergies renouvelables. Si, dans des marchés dominés par de grands acteurs, des non-professionnels de l’énergie parviennent à s’y faire une place, ces initiatives restent souvent cantonnées au statut de niche. J’ai cherché à identifier les conditions possibles de sortie de ce statut, et les leviers à actionner.

Le chemin que se frayent ces projets coopératifs peut se comprendre par une double capacité. D’abord, un « pouvoir d’orientation » : une capacité des organisations collectives à s’orienter dans des régimes de politiques publiques, en s’adaptant aux règles du jeu. En France, on peut citer le mouvement Énergie Partagée1. Vient ensuite le « pouvoir d’activation ». Les porteurs de projet peuvent activer des possibilités qui sont présentes à l’état latent dans les régimes publics, mais doivent être activées au niveau local. J’ai dressé la comparaison entre neuf projets coopératifs, soit trois par pays (France, Danemark, Royaume-Uni), en choisissant à chaque fois parmi eux un projet qui n’a pas abouti.

« J’ai développé mes idées en partant des pratiques du quotidien et non des grands discours d’ONG. » (C.Hecquet)

Emmanuelle Bonneau – Paysagiste de métier, j’ai commencé à m’engager au début des années 2000 sur des questions d’urbanisme impliquant des territoires ruraux et agricoles. Je me suis alors aperçue que nous manquions d’outils opérationnels pour déplacer la question de l’urbanisation au niveau local, sous l’égide d’élus locaux, vers celle d’un véritable projet urbain agricole local. Nous avions écho, en Italie, de certains enseignants-chercheurs qui intervenaient en urbanisme et déployaient un savoir-faire croisé et une pensée territorialiste, avec des résultats.

J’ai eu l’opportunité de la développer dans le cadre d’un doctorat. La mission était construite autour d’un contrat de recherche destiné à diversifier les projets d’urbanisation en France en s’inspirant de ces savoir-faire italiens, lesquels associent fortement les habitants. De fait, en France, nous en étions encore à des approches techniques et plutôt descendantes.

Corentin Hecquet – Le domaine des semences que j’ai étudié est très standardisé depuis la Révolution verte. Pourtant, certains décident de faire autrement et pensent d’autres rapports au vivant. J’ai développé mes idées en partant des pratiques du quotidien et non des grands discours d’ONG. Telle ou telle pratique peut, par exemple, modifier du tout au tout le traitement d’une maladie de quarantaine sur le haricot. Une semencière que j’ai interrogée m’a dit : « Cette maladie est certes problématique quand la plante grandit, mais elle est en fait très utile au moment où l’on fait les semences, car la plante va sécher et produire une substance recherchée. »

« Les politiques d’urbanisme ont été pensées pour les villes et jamais pour les espaces agricoles. » (E. Bonneau)

Ces nouvelles perspectives soulèvent la question de la justice écologique au sens large : comment des personnes qui les font leurs peuvent-elles être reconnues et entrer dans le débat comme acteurs légitimes ? D’une perspective standardisée, on passe à une perspective diversifiée. La proposition, c’est justement de regarder comment se construit cette reconnaissance.

Cette reconnaissance, si elle a lieu, reconfigure-t-elle certaines politiques publiques ?

Emmanuelle Bonneau – Les savoir-faire que j’ai analysés dans ma thèse ont, en effet, été mis en œuvre pour aménager autrement. Le Sysdau, un syndicat mixte qui gère le schéma de cohérence territoriale autour de Bordeaux, en offre un exemple. Il rassemble une centaine de communes qui partagent des orientations en matière d’occupation des sols et de valorisation des espaces agricoles et naturels. Le syndicat accompagne notamment des projets agro-urbains de proximité. On revient à des espaces du quotidien, préhensibles par tous, pour sortir de la dimension technique et fonctionnaliste de l’urbanisme.

Nous travaillons également sur les mobilités. Le poids de la ville-centre qu’est Bordeaux appelle une recherche au niveau territorial pour une urbanisation plus polycentrique. Pour moi, la dimension de justice sociale et environnementale dans mon travail se situe là : les politiques d’urbanisme ont toujours été pensées pour les villes et jamais pour ces espaces où les activités forestières et agricoles dominent.

« Le pouvoir d’orientation des organisations par des projets coopératifs a été décisif en France. » Pierre Wokuri

Pierre Wokuri – De mon côté, l’exemple type serait le changement d’échelle de l’éolien. Très longtemps, l’éolien a été une énergie secondaire et les coopératives étaient les déchiffreuses du marché. Aujourd’hui, au Danemark, cette énergie est récupérée par des groupes équivalents à EDF. Dans ce pays, le mécanisme de prix garantis a permis aux coopératives de fonctionner pendant vingt ans. Ensuite, les tarifs ont été réduits, puis totalement alignés sur les prix du marché, exposant ainsi les coopératives qui, pour une bonne partie d’entre elles, ont vendu leur parc d’éoliennes.

Dans une dynamique inverse, le pouvoir d’orientation des organisations par des projets coopératifs a été décisif en France. Les briques du système français, pour l’essentiel, n’ont pas bougé. Pourtant, un mécanisme d’infiltration par la capacité d’interprétation des règles a eu lieu. Des organisations comme Énergie Partagée ont pu contourner les difficultés pour nouer des alliances localisées avec des collectivités locales, elles aussi exclues de la fabrique des politiques énergétiques.

Corentin Hecquet – Je suis devenu coordinateur du réseau Meuse-Rhin-Moselle pour les semences citoyennes. Pour moi qui ne suis pas agronome, ma fonction consiste à rassembler des personnes portant des modes de connaissance du terrain très différents, mais aussi des scientifiques, des enseignants, etc. Nous sommes moins, en l’occurrence, sur des territoires géographiques que cognitifs. Les changements se situent à ce niveau-là. Ils permettent de se dire : « En fait, je peux voir les choses autrement parce que j’écoute l’autre. » C’est aussi l’esprit des travaux que nous avons menés, Emmanuelle, Pierre et moi. C’est également, je pense, la position défendue par la Fondation Terre solidaire. Nous n’avons pas de vision carriériste.

« La semence est un monde de guéguerres, mais qui s’améliore avec les changements de génération. » (Corentin Hecquet)

Êtes-vous parvenus à susciter des convergences, sinon à réduire des oppositions entre acteurs concernés ?

Corentin Hecquet – Je n’ai pas fait de recherche participative. En revanche, j’ai rencontré des gens qui, parfois, se tapaient dessus entre eux. La semence est un monde de guéguerres – par exemple entre Kokopelli et le Réseau de semences paysannes, en France – mais ça s’améliore avec les changements de générations. Je coordonne actuellement la mise en place de deux filières, « Des semences aux bocaux » et « Des semences au pain ». Si on veut débattre largement des semences, il faut parler des produits finaux avec les consommateurs et tous ceux qui construisent la chaîne de valeur. On réunit aussi des semenciers, des multiplicateurs, des maraîchers qui, pour la plupart, font du bio. On les amène à s’ouvrir aux variétés de populations. Ensemble, on soutient toute une démarche qui est celle de la biodiversité cultivée.

Pierre Wokuri – J’ai essayé de rencontrer des développeurs d’éolien et des acteurs un peu hybrides, entre les collectifs citoyens et les industries. L’idée était de voir comment les premiers percevaient cette idée de participation citoyenne à un projet énergétique, pour tenter de réduire l’opposition à l’éolien, encore très controversé en France et en Angleterre. Je suis allé à une série d’événements sur les projets coopératifs, à Manchester puis à Sheffield. C’est là qu’on peut voir des points de convergence, mais aussi des clivages. Jusqu’à quel point soutenir l’idée d’énergie coopérative ? Doit-on recourir uniquement à des instruments incitatifs d’encouragement ? Ou alors à des instruments contraignants ?

« Si on veut débattre des semences, il faut parler des produits finaux avec les consommateurs. » (C. Hecquet )

Emmanuelle Bonneau – Pendant cette thèse, j’ai plutôt capitalisé de la connaissance. C’était important de sortir de l’action pour justement prendre une distance qui est impossible dans l’exercice de mon métier de paysagiste. Je crois que c’est aussi l’apport de ce type de doctorats de donner à s’interroger sur sa propre pratique et d’aller chercher des savoirs qui ont une portée directement opérationnelle. C’est ce lien entre savoir et action que le prix valorise et qui constitue un aspect nouveau au sein de l’Université.

Au regard de vos recherches, estimez-vous que la crise sanitaire a fait bouger les lignes ?

Pierre Wokuri – Sur ce point, il faut regarder la convergence entre la relocalisation citoyenne que j’ai étudiée et le mouvement en faveur du désinvestissement dans les énergies fossiles. Si ce désinvestissement s’accélère, alors est-il connecté à un réinvestissement dans les énergies renouvelables, en particulier coopératives ? Cet enjeu est d’autant plus intéressant à suivre que les classes moyennes supérieures en France ont fortement épargné depuis le début de la pandémie et qu’une partie des majors du pétrole a subi des pertes en 2020. Nous ne sommes qu’au début de l’histoire.

Corentin Hecquet – Au niveau des semences, on a constaté une explosion des ventes. Plus de 60 % en Europe ! Au point que certains gros fournisseurs n’arrivaient plus à suivre et refusaient de nouveaux clients. C’est à la fois réjouissant et alarmant. Cela veut dire que nous n’avons pas encore atteint assez de capacité résiliente. Quant à la consommation locale, elle a d’abord augmenté fortement, s’est tassée ensuite et décroît très fort maintenant.

« Le dernier rapport du Giec est alarmant, et pourtant on repart comme avant. » (E. Bonneau)

Beaucoup de progressistes ont été tentés de s’aligner sur les discours des collapsologues annonçant la fin de notre civilisation. Mais les supermarchés ont été très bons et très résilients. On est dans la deuxième phase : tout réaccélère à présent. Nous verrons ce que donnera la troisième. Pour autant, la crise a montré, une fois de plus, toutes les limites de notre système.

Emmanuelle Bonneau – Un point très commenté par les médias a été le retour de certains vers les villes petites et moyennes, des milieux plus naturels, plus agricoles. L’extension du télétravail a permis un fonctionnement urbain différent. C’est une tendance qu’il faudra mesurer dans le temps, mais qui va dans le sens d’un polycentrisme urbain et d’une proximité renouvelée avec un environnement cultivé et plus simple.

Pour le reste, je pense qu’il va falloir prendre un certain recul. Les tendances à la reprise se fondent sur le modèle en vigueur. Le dernier rapport du Giec est alarmant, et pourtant on repart comme avant. Toutefois, on ne peut passer sous silence la vague des municipales de 2020 et l’arrivée dans quelques grandes villes comme Bordeaux et ses alentours d’élus écologistes. Une volonté de changer et d’agir politiquement au niveau local s’est exprimée.

Repères

La Fondation Terre solidaire, créée en 2016 par le CCFD-Terre solidaire, soutient des alternatives citoyennes qui agissent en faveur d’une transition vers des sociétés plus respectueuses des femmes, des hommes et de la Terre. Elle soutient financièrement expérimentations, projets concrets et recherches qui, à leur niveau, inventent de nouvelles façons de produire, de consommer, de travailler et de vivre ensemble.

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1 Énergie Partagée est un mouvement qui fédère, accompagne et finance les projets citoyens de production d'énergie 100% renouvelable en France.


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