Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site

La grève de cent jours Édito

© Archives municipales de Fougères
© Archives municipales de Fougères

La ville de Fougères, à une cinquantaine de kilomètres de Rennes, fut connue pour ses chaussures féminines. Au XIXᵉ siècle, sous l’impulsion d’un entrepreneur revenu des États-Unis, la cité bretonne devient une des principales places pour la fabrication de souliers en France. On passe de 1 666 ouvriers en 1861 à 11 000 en quatre décennies. Dès 1884, un premier syndicat voit le jour (l’année de la loi Waldeck-Rousseau). La situation devient vite conflictuelle. « Les organisations ouvrières sont très rapidement confrontées au problème de la violence car les colères de la population sont souvent incontrôlables et les patrons savent s’en servir à leur profit.1 »

En octobre 1906, le syndicat patronal décide de revoir les salaires à la baisse. Le moment est bien choisi. L’activité étant saisonnière, les ouvriers ont un besoin impératif de travailler. L’employeur dispose d’un stock de chaussures suffisant pour voir venir. Or, malgré ce rapport de force défavorable, le combat des ouvriers va durer plus de cent jours.
Le patronat se montre intransigeant : il décide la fermeture des entreprises où les syndicats sont actifs, place les usines sous protection policière et menace de délocaliser ou d’intensifier la mécanisation… Les ouvriers, eux, témoignent d’une forte identité collective face à un adversaire commun.

La solidarité prend de l’ampleur : organisation de quêtes et de fêtes pour soutenir les grévistes, distribution de « soupes communistes », des centaines d’enfants d’ouvriers en difficulté sont envoyés dans des familles d’accueil à Rennes, Nantes et Paris, plus de 3 000 lettres partent pour médiatiser la cause… « C’est l’organisation de réunions quasi quotidiennes pour entretenir le moral des grévistes. On y préconise en permanence le calme pour ne pas faire le jeu des patrons en se livrant à des violences. » La presse s’empare de l’événement : la France prend connaissance de la misère des Fougerais. Plusieurs députés socialistes se rendent sur place. Des artistes, comme Sarah Bernhardt, apportent leur soutien.

Le syndicalisme est officiellement reconnu comme un interlocuteur par le patronat.

Une commission parlementaire débloque finalement la situation en janvier 1907. Le 17 février, Jean Jaurès vient rendre hommage au courage des Fougerais. La grève n’apporte que quelques avantages financiers mais constitue une victoire importante : le syndicalisme est officiellement reconnu comme un interlocuteur par le patronat.

Aujourd’hui, comme hier, la même question nous taraude : comment un mouvement social débouche-t-il sur une résolution durable ? Les Fougerais nous enseignent combien l’unité du corps ouvrier, le soutien de la population, la force de relais politiques et une posture résolument réformiste peuvent permettre de tenir dans la durée et d’obtenir gain de cause.

Les plus lus

Les Marocains dans le monde

En ce qui concerne les Marocains, peut-on parler de diaspora ?On assiste à une mondialisation de plus en plus importante de la migration marocaine. On compte plus de 1,8 million de Marocains inscrits dans des consulats à l’étranger. Ils résident tout d’abord dans les pays autrefois liés avec le Maroc par des accords de main-d’œuvre (la France, la Belgique, les Pays-Bas), mais désormais aussi, dans les pays pétroliers, dans les nouveaux pays d’immigration de la façade méditerranéenne (Italie et ...

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Rôle et nature de l'actionnariat dans la vie des entreprises

Resumé Si la croissance rentable est le principal objectif pour les actionnaires, elle ne peut être leur seule visée. Il importe de mettre en œuvre des processus qui précisent les modes de relation avec les dirigeants de l’entreprise. Celle-ci a les actionnaires qu’elle mérite : seront-ils les partenaires du développement social ? De nombreuses situations récentes ont montré l’influence grandissante des actionnaires. Dernier exemple en date, en France, celui de Danone : après avoir renoncé à acq...

Du même auteur

Décider ensemble

Et si les Français étaient davantage impliqués dans les prises de décision ? Pour ce cinquième volet de notre série politique, nous souhaitons explorer les difficultés, mais aussi les avancées d’un processus de décision inclusif, voire participatif. Cette question représente la clé de voûte de l’édifice démocratique. Ne rien décider, et finalement laisser faire les choses, n’est-ce pas rester dans l’illusion de sa toute-puissance ? Inversement, la tentation autoritaire ne peut que renforcer la ...

Démocratie sous pandémie

La pandémie de Covid-19 a bouleversé l’équilibre traditionnel des institutions. En France comme dans de nombreux pays, la déclaration de l’état d’urgence s’est accompagnée d’une concentration des pouvoirs entre les mains de l’exécutif. Entretien avec Jean-Paul Gaudillière, spécialiste du gouvernement de la santé. Face à l’ampleur et la durée de la pandémie, comment s’organisent les circuits ...

L’envol de la chouette

Le confinement mis en place pour contenir l’épidémie s’est traduit par toute une série de restrictions : limitation des déplacements, couvre-feu, port du masque… Comme les secouristes de haute montagne, nos comportements étaient dictés par une injonction à ne pas penser pour éviter une chute fatale. Un vent de liberté souffle à présent et l’on se réjouit de retrouver, petit à petit, nos libertés suspendues.Mais n’avançons-nous pas en terrain miné ? L’histoire nous enseigne que c’est dans les te...

1 Claude Geslin, « La grève des chaussonniers fougerais de l’hiver 1906-1907 », Cahiers Jaurès, 2011.


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules