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Hôtel de ville de Saint-Clar (Gers) où un bâtiment du centre médico-social du village, rénové pour recevoir un centre éducatif qui n’a jamais ouvert, a permis de loger une famille de dix personnes.
Crédit : Morburre CC BY-SA 4.0
Hôtel de ville de Saint-Clar (Gers) où un bâtiment du centre médico-social du village, rénové pour recevoir un centre éducatif qui n’a jamais ouvert, a permis de loger une famille de dix personnes. Crédit : Morburre CC BY-SA 4.0

Migrations. Quand les petites villes font la leçon aux grandes


Les petites villes européennes sont aujourd’hui catapultées en première ligne dans le processus complexe de l’accueil des personnes migrantes. L’intégration au niveau local constituerait-elle la clef du succès de la réinstallation ?


Petites villes et villages seraient moins habitués à recevoir réfugiés et migrants et bénéficieraient de moins de moyens humains et financiers que les métropoles pour adapter leurs services. Si cette dernière affirmation est indéniable, la première est à nuancer. Car, concrètement, ces territoires apparaissent comme des espaces de solidarité et d’opportunité pour les réfugiés.
La réinstallation, qui consiste à transférer des réfugiés d’un pays d’asile à un autre État acceptant de les admettre et de leur accorder à terme une résidence permanente, était déjà une demande du Haut-commissariat aux réfugiés en 2008. Ce projet d’ouvrir les voies d’un accès légal et sûr aux réfugiés et aux demandeurs d’asile s’est concrétisé en 2015 grâce à un programme européen de réinstallation. Ce réel développement des réinstallations en France s’accompagne d’un effort pour mieux répartir les demandeurs d’asile, les réfugiés et même les migrants en dehors des grandes villes dans lesquelles ils ont tendance à se regrouper et à se maintenir. Les démantèlements des campements de Calais et de Paris participaient, en un sens, à ce même mouvement, qui met les petites villes en première ligne pour le processus complexe de l’accueil. L’intégration au niveau local constitue, de fait, le nœud d’une réinstallation réussie.

Matthieu Tardis, chercheur au Centre migrations et citoyennetés de l’Institut français des relations internationales (Ifri), publiait en juillet 2019 une enquête1 sur les chances et les défis de cette intégration des réfugiés dans les petites et moyennes villes en France. Réalisée à partir d’une quarantaine d’entretiens avec des acteurs de terrain dans quatorze départements français, cette étude souligne que, lorsque des personnes migrantes arrivent dans un village, au lieu d’être des nouveaux arrivants anonymes parmi tant d’autres, il est fréquent qu’elles deviennent rapidement des membres actifs de la communauté locale. Et si nombre d’entre elles expriment le souhait de rejoindre une grande ville dans les premiers mois de leur séjour, seule une minorité repartira effectivement, un tel souhait perdant de sa force une fois expérimentés les avantages réels qu’offre leur environnement local. Les habitants innovent énormément pour répondre aux besoins des réfugiés, d’une manière plutôt informelle mais très souvent efficace. Villes et villages offrent une bonne image de l’accueil et de l’intégration des réfugiés réinstallés.

Cette image, toute positive qu’elle soit, ne fait pas disparaître les difficultés rencontrées. Si la scolarisation des enfants au primaire fonctionne bien, elle est plus complexe pour les adolescents. Le sentiment d’isolement provient de la rareté des transports publics, à laquelle répondent cependant des trésors d’imagination pour permettre aux étrangers de se rendre à leurs rendez-vous administratifs ou médicaux, souvent trop éloignés. Passer le permis de conduire et acquérir l’usage d’une voiture sont des objectifs majeurs. L’accès aux soins relève de la même situation quelque peu désertique, d’autant que les structures médicales ne sont guère adaptées aux pathologies développées par les réfugiés durant leur parcours d’exil, au niveau psychologique notamment. En ce qui concerne le logement, il n’est pas rare que les communes mettent à disposition des logements communaux ou des bâtiments publics vides qu’elles rénovent en habitations. Dans le Lot, par exemple, le village de Latronquière a réhabilité l’ancienne gendarmerie afin d’accueillir une famille de réfugiés syriens. De même, à Saint-Clar (Gers), un bâtiment du centre médico-social du village, rénové pour recevoir un centre éducatif qui n’a jamais ouvert, a permis de loger une famille de dix personnes. En ce qui concerne l’apprentissage de la langue, il requiert des investissements importants et constitue une compétence essentielle pour l’accès à l’emploi des personnes réfugiées. Mais, là aussi, les relations de voisinage et les solidarités de proximité jouent un rôle majeur. De fait, l’apprentissage du français est majoritairement porté par des bénévoles.

En ces lieux, répondre aux besoins des réfugiés est bénéfique à l’ensemble de la société.

Les personnes étrangères se rendent cependant assez vite compte des avantages en matière de qualité de vie. La remarque s’impose : la plupart des difficultés à l’intégration dans les zones rurales sont aussi celles éprouvées au quotidien par les populations locales. Problèmes de mobilité, accès aux soins et aux services, accès à l’emploi… Il convient de ne pas appréhender ces problèmes comme seulement liés à l’immigration. On se rappellera, d’ailleurs, la définition de l’intégration donnée par Thierry Tuot dans son rapport sur l’intégration en 2013 : le processus dans le temps par lequel l’origine étrangère n’est plus la raison réelle des difficultés sociales rencontrées2. En réalité, les difficultés évoquées constituent un « commun » et s’y confronter ensemble, habitants et étrangers, construit un paradigme différent du « nous » et « eux ». En ces lieux, répondre aux besoins des réfugiés est bénéfique à l’ensemble de la société.

Les expériences nombreuses et heureuses rapportées dans l’enquête de Tardis dessinent un nouveau modèle d’accueil en France, aussi désirable qu’efficace. Une question demeure : le pilotage des processus longs de l’intégration est assuré à différentes échelles par un grand nombre d’acteurs : collectivités territoriales, État, associations… L’aspect souvent fortement informel des actions entreprises par nos concitoyens requiert que les acteurs étatiques (à tous les niveaux) et ceux des organisations sachent reconnaître le rôle des bénévoles et puissent leur fournir les outils nécessaires pour un travail sur le long terme. Ce sera le meilleur moyen de soutenir cette solidarité citoyenne que l’on se réjouit de voir à l’œuvre dans les territoires.

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1 Matthieu Tardis, « Une autre histoire de la “crise des réfugiés”. La réinstallation dans les petites villes et zones rurales en France », Études de l’Ifri, Institut français des relations internationales, juillet 2019.

2 Thierry Tuot, « La grande nation. Pour une société inclusive », rapport au Premier ministre sur la refondation des politiques d’intégration, 01/02/2013.


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