Les campagnes françaises bruissent d’une rumeur croissante : l’agriculture se convertirait à l’écologie ! À tendre l’oreille, la rumeur couvre des mélodies variées : agriculture durable, raisonnée, biologique, écologiquement intensive… Les pouvoirs publics, eux aussi, y vont de leur couplet : « verdissement » à Bruxelles, « agro-écologie » à Paris (cf. S. Le Foll) ! Que couvrent ces dissonances ? Sont-elles vouées à durer, ou sont-elles le fait d’instrumentistes s’accordant avant le début de la symphonie (cf. M. Griffon) ?

Ce serait alors celle d’un nouveau monde. Car l’agriculture actuelle malmène gravement la planète. Au plan mondial, nulle autre activité humaine n’émet autant de gaz à effet de serre. Sapant la biodiversité par la déforestation et l’usage d’intrants chimiques, elle contribue au « sixième événement d’extinction majeure dans l’histoire de la vie sur terre »[1] – et le premier d’origine humaine. Elle ponctionne 75 % de la consommation mondiale d’eau douce, provoquant des pénuries sans précédent. L’agriculture conventionnelle, OGM ou non, n’est pas non plus sans incidence sur la santé de sa main-d’œuvre et des consommateurs.

L’agriculture est elle-même victime des dégradations environnementales. Le changement climatique limite d’ores et déjà les rendements du riz, du blé et du maïs, tout comme la production laitière. Il influence les maladies des végétaux. L’érosion des sols réduit leur capacité à stocker l’eau.

Mais, si les pionniers du bio font école, aujourd’hui en France la majorité des agriculteurs restent les héritiers de la grande modernisation d’après-guerre. Animés par l’utopie du progrès, ils ont vu dans la science, le renouveau des techniques et les subventions publiques une promesse, longtemps tenue : celle de rendements accrus, d’un confort meilleur, de revenus garantis. Admettre maintenant qu’en épousant cet espoir ils maltraitaient à ce point leur premier outil de travail – la nature – n’est pas chose facile. Surtout si tout leur système de production est en cause.

Se sentant jugés, ces agriculteurs n’apprécient guère la chanson écolo (cf. le débat animé entre représentants de la FNSEA, Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles, et de France nature environnement. On ne change pas si aisément de pratiques professionnelles, ni de modèle économique, pas davantage d’équipements sur lesquels on a investi pour des décennies. Encore moins d’environnement économique, quand l’agriculteur est devenu le sous-traitant de l’industrie et de la grande distribution (cf. M. Calame). Et quel rôle pour la science ?

L’Inra semble avoir finalement pris la mesure de l’enjeu (cf. J.-F. Soussana). Mais pourquoi ne pas d’abord miser sur la fantastique inventivité des agriculteurs eux-mêmes (cf. J. M. von der Weid) ? Il faut entendre leur enthousiasme à réinventer le métier (cf. V. Tardieu) ! Et si l’agroécologie, qui oppose l’ancrage territorial, le chant de la terre, la diversité et l’intensité du vivant à la standardisation des chaînes industrielles, portait en germe une transformation économique globale (cf. X. Ricard Lanata) ?

Bien sûr, les agriculteurs n’ont pas toutes les clés de la partition. Comment mettre des priorités entre les objectifs assignés à l’agriculture : produire plus, rémunérer le travail agricole, respecter l’environnement ? La réponse est éminemment politique. La FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) prédit que la demande de produits agricoles augmentera de 70 % d’ici 2050. Mais rien n’est écrit d’avance : ni la généralisation du mode de vie occidental, ni la priorité donnée à l’alimentation du bétail et des moteurs sur celle des humains (cf. O. De Schutter). Ni la misère promise au 1,5 milliard de paysans pauvres si la loi de la compétitivité régit seule le marché agricole mondialisé (cf. H. Rouillé d’Orfeuil). Quelle loi faire prévaloir : celle du marché et des prix bas, ou celle du territoire et de sa population ?

Pathétique serait l’incapacité des pouvoirs publics à fixer un cap. En 2013, l’Europe doit décider de sa nouvelle politique commune, tandis qu’une loi d’avenir pour l’agriculture est promise en France à l’automne. Gageons que l’année ne laissera pas un goût d’inachevé.



[1] F. Stuart Chapin et al., « Consequences of Changing Biodiversity », Nature, n° 405, 2000, pp. 234-242.

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