Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site

La Grèce et le secteur bancaire européen


En Grèce, le salaire mensuel le plus élevé de la fonction publique est passé de 2 700 € à 1 700 €. Le plus faible a été abaissé à 450 €. Plus de 200 000 personnes ont quitté Athènes à cause du coût de la vie. Un tiers des commerces y sont fermés. Pharmacies et hôpitaux ne sont plus alimentés en médicaments. Jenny Kremastinou, directrice du centre de prévention d’Athènes, tire la sonnette d’alarme : si le taux de VIH en Grèce a augmenté de 50 % en un an, ce serait aussi parce que des jeunes s’inoculent le VIH pour pouvoir bénéficier des allocations réservées aux séropositifs (600 €/mois), les seules qui n’aient pas encore été supprimées. Athènes renoue avec le désastre humanitaire des années 1940, et apprend, au prix d’une immense souffrance, le mode de survie d’un pays « en voie de développement » subsaharien.

Certes, il y a de la corruption dans l’administration grecque mais la moitié de la population active voit ses revenus imposés à la source, et ne peut donc pas frauder le fisc. Certes, les comptes publics ont été travestis lors de l’entrée de la Grèce dans la zone euro en 2001. Nul n’en avait conscience ? Il suffisait pourtant d’examiner les adjudications hebdomadaires du Trésor athénien pour s’en rendre compte.

Les ménages grecs ne sont pas endettés : leur ratio d’endettement par revenu disponible (40 % en 2009) est l’un des plus faibles de l’Union européenne. Et les dépenses publiques ne représentent que 48 % du PIB grec, contre plus de 52 % au Royaume-Uni ou en France. Quant à la « paresse » des Grecs, c’est une légende : ils ont travaillé en moyenne 40,9 heures par semaine en 2010, contre une moyenne de 36,6 dans la zone euro. Leur productivité a plusieurs fois dépassé celle de l’Allemagne au cours des dix dernières années.

Si l’État grec s’est considérablement endetté depuis son entrée dans l’euro, à qui la faute ? Le traité de Lisbonne dit explicitement que les dettes publiques des pays membres de l’euro ne sont plus garanties par la Banque centrale européenne. L’entrée dans l’euro de la Grèce aurait donc dû faire augmenter son taux d’emprunt sur les marchés financiers. Au contraire, les prêteurs privés ont accepté de prêter à l’État grec à un taux inférieur à celui qui prévalait avant l’entrée dans la zone ! Y ont-ils été contraints ? À présent, les plans d’austérité draconiens infligés à l’économie grecque ne sont d’aucune utilité pour stabiliser la dette publique athénienne, qui continuera d’augmenter du fait de la récession (-6 % du PIB)... Quant aux quelques milliards cédés par le FMI et l’Europe en échange de ces sacrifices inutiles, ils servent en majorité à renflouer les créanciers.

Ceux-ci ignoraient-ils, entre 2001 et 2007, que la Grèce ne pourrait pas rembourser ses emprunts ? Est-ce aujourd’hui qu’ils découvrent que ses seules ressources sont le tourisme et le commerce maritime ? Certains avouent avoir fait le pari que l’économie grecque connaîtrait un « miracle ». Ce pari, qui promettait de rapporter gros, était facile à prendre : l’argent, durant cette période coulait à flot dans les banques. Est-ce aux chômeurs grecs de faire les frais de ces stratégies de casino ?

D’autres prêteurs reconnaissent qu’ils escomptaient être remboursés, au besoin, par les autres contribuables européens. Ce que confirme le blocage des négociations sur la restructuration de 25 % de la dette, pourtant décidée le 26 octobre dernier. Or la dette grecque (environ 300 milliards) est détenue pour près de 80 % par des non-résidents, très majoritairement des institutions financières – et pour 50 %, au moins, par des banques. On peut donc souhaiter que la décision du 26 octobre soit mise en œuvre, et ne soit pas la dernière du genre. Réduire la Grèce à l’état d’un pays subsaharien parce que les banques européennes rechignent à participer à l’effort de solidarité en vue d’éviter l’implosion de l’Euro, est-ce moralement acceptable ? Est-ce au contribuable français de payer à leur place ?

Certes, certaines banques sont elles-mêmes proches de la faillite. Mais la Banque centrale européenne leur accorde des crédits quasi illimités, dans des conditions inouïes. En outre, le plus grand danger provient de certains fonds spéculatifs qui spéculent sur la dette grecque tout en se couvrant via des CDS1, avec le secret espoir qu’Athènes fera défaut. Cette stratégie, quoique légale, est inacceptable. Le cynisme de ces fonds, qui se sont développés avec l’aide des banques, pourrait induire l’implosion de la zone euro.

Espérons que les négociations franco-allemandes parviendront aux solutions de financement durables que le sommet du 9 décembre n’a pas permis d’atteindre. Si ce compromis devait tarder, seule la contribution des créanciers permettra de faire cesser le vain martyre de la Grèce et de sauver l’euro. Il n’est pas injuste d’obliger le secteur financier à assumer en partie la responsabilité de ses propres choix hasardeux. Cela provoquerait la faillite de certaines institutions financières ? C’est donc le secteur financier qu’il faut réformer d’urgence.

Cet article a été publié dans La Croix, le 19 janvier 2012.



Les plus lus

Les Marocains dans le monde

En ce qui concerne les Marocains, peut-on parler de diaspora ?On assiste à une mondialisation de plus en plus importante de la migration marocaine. On compte plus de 1,8 million de Marocains inscrits dans des consulats à l’étranger. Ils résident tout d’abord dans les pays autrefois liés avec le Maroc par des accords de main-d’œuvre (la France, la Belgique, les Pays-Bas), mais désormais aussi, dans les pays pétroliers, dans les nouveaux pays d’immigration de la façade méditerranéenne (Italie et ...

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Rôle et nature de l'actionnariat dans la vie des entreprises

Resumé Si la croissance rentable est le principal objectif pour les actionnaires, elle ne peut être leur seule visée. Il importe de mettre en œuvre des processus qui précisent les modes de relation avec les dirigeants de l’entreprise. Celle-ci a les actionnaires qu’elle mérite : seront-ils les partenaires du développement social ? De nombreuses situations récentes ont montré l’influence grandissante des actionnaires. Dernier exemple en date, en France, celui de Danone : après avoir renoncé à acq...

Du même auteur

Faut-il privatiser EDF ?

Le projet Hercule, qui vise à "réorganiser" EDF, laisse présager le pire quant à une potentielle privatisation de l'entreprise publique. Alors que la transition énergétique est l'un des piliers de la lutte contre le changement climatique, est-il pertinent d'ouvrir l'activité de ce fleuron national à la concurrence ? C'est cette question que Martin Monti-Lalaubie a posée à Gaël Giraud, économiste et jésuite, pour sa chronique à la Revue Projet.Les sources citées pendant la chronique :- Le guide ...

« Annuler les dettes est un choix politique »

Dans un contexte de pandémie, que faire de la dette publique ? Pour l’économiste Gaël Giraud, son annulation est d’ores et déjà possible, grâce à la Banque centrale européenne. Depuis le début de la pandémie, le déficit budgétaire se creuse. Le « quoi qu’il en coûte », nouveau credo du gouvernement, commence à susciter des questions sur les capacités du pays à rembourser ses dettes. Faut-il s’en inquiéter ?Gaël Giraud – Dans une si...

Y a-t-il de l'argent magique ?

"Il n'y a pas d'argent magique" expliquait Emmanuel Macron, il y a 2 ans, à une salariée du CHU de Rouen. Pourtant depuis, le gouvernement a lancé un plan de relance à plusieurs milliards d'euros pour encaisser le choc de la pandémie. De quoi se demander si, tout de même, l'argent ne serait pas magique ? C'est cette question que Martin Monti-Lalaubie a soumis à Gaël Giraud, économiste et jésuite, pour sa première chronique pour la Revue Projet.

1 Credit default swaps, contrats d’assurance financiers sur le risque de crédit.


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules