Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Très Saint-Père,
Tout d’abord, je tiens à vous exprimer ma gratitude d’avoir accepté une si lourde charge, surtout en ces temps troublés. N’importe quel homme sensé se serait enfui à grande vitesse. Vous marquez donc un premier bon point : vous devez être « fou », de cette « folie pour le Christ » dont parle Saint Paul (Co, 1, 21).
Sachez que vous pourrez compter sur ces femmes et ces hommes, chrétiens ou non, habités par cette folle espérance d’un monde plus juste, plus fraternel et divinement humanisé. Le Ceras et les lecteurs de la Revue Projet en connaissent des milliers.
Votre mission est, d’après les textes, de lire les signes des temps et de mobiliser, tel un pasteur, l’Église et les personnes de bonne volonté pour y répondre. Or, le monde d’aujourd’hui est incertain. Difficile, voire impossible, d’en lire les signes. Tant de défis et de crises.
L’encyclique Laudato Si’ soulignait la profonde unité des crises sociales et environnementales. « Tout est lié » (LS, 16). On peut facilement y ajouter d’autres dimensions : dérives illibérales et autocratiques, conflits armés, post-colonialisme, médias et fausses vérités, ultra-riches, sexisme et patriarcat, rejet des migrations et trafic humain, pandémies, digitalisation des relations, artificialisation de l’intelligence, etc.
En prenant du recul, beaucoup de recul, on peut, je pense, y discerner une « désincarnation » de l’humain. L’humanité, en plus de se déshumaniser peu à peu, se virtualise en se coupant du réel et de la création. Mais rien n’est jamais totalement perdu. Le déluge, au temps de Noé, s’est clôturé par un arc-en-ciel. Il « suffit » de prendre le contre-pied de ces dérives : « Prendre soin des quatre liens constitutifs de notre être : avec soi-même, avec les autres, avec la nature et avec Dieu », prônait Laudato Si’ (LS, 70).
Très Saint-Père, Jean-Paul II a introduit les « structures de péchés » dans l’enseignement social de l’Église, ces systèmes pervers qui facilitent les violences et les égoïsmes. Aujourd’hui, ce sont les structures de bien commun, ces contre systèmes qui induisent la paix et la solidarité, qu’ils nous faut développer et protéger.
Dans la tempête qui s’annonce, la barque de l’Église a besoin d’un pasteur calme, réconfortant, simple, créatif et joyeux. Un expert en humanité, comme disait Paul VI (PP, 13). Un homme de bien, à l’écoute des plus fragiles et des moins puissants, mais aussi prêt à les défendre face aux vagues déferlantes qui s’abattent sur eux.
Très Saint-Père, un rêve que je vous partage : que l’Église réinvente le sacrement du frère et de la sœur, celui du lavement des pieds, sacrement que toute personne baptisée ou non pourrait conférer au nom de l’humanité réconciliée avec elle-même, le monde, la création et Dieu.