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Travailler en cours d'études


Resumé Pour financer ses études, travailler est parfois nécessaire. Un atout et un acquis pour certains, un handicap pour d’autres.

Par « travail en cours d’études », on désigne les activités rémunérées que les étudiants ou les lycéens peuvent exercer tout en poursuivant leur formation initiale. Depuis 1980, en raison de la démocratisation de l’enseignement supérieur et de la progression du chômage des jeunes, ce travail est devenu un élément important des analyses sur les conditions de vie étudiante, comme de celles sur l’insertion professionnelle. Il a, en effet, deux facettes : à la fois ressource financière et source d’expérience professionnelle, il est en même temps gênant pour la réussite des études et plutôt bénéfique lorsqu’il s’agit de trouver son premier emploi. Un certain consensus se dégage toutefois quant à son rôle sur la vie des étudiants, pour peu qu’on tienne compte de la diversité et de la durée de ces activités en cours d’études.

La proportion de jeunes Français qui occupent un emploi tout en poursuivant leurs études initiales augmente d’année en année 1. Elle a pratiquement doublé ces 15 dernières années et concernait environ 10 % des jeunes de 18-24 ans en 2006 selon les résultats de l’Enquête Emploi de l’Insee, mais pratiquement un étudiant sur deux pour l’Observatoire de la Vie étudiante 2. Enfin 80 % des étudiants disent, dans les enquêtes du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq), avoir travaillé au moins une fois pendant leurs études, ne serait-ce que l’été.

Des activités diverses et croissantes

Ces « étudiants travailleurs » sont la somme de deux populations bien différentes : ceux dont l’activité salariée est inscrite dans le cadre de leur formation (apprentis, internes, stagiaires rémunérés…) et ceux qui exercent, de leur propre chef, une activité rémunérée plus ou moins indépendante de leurs études (jobs d’étudiants, petits boulots…). Dans un cas, on dira que l’activité est intégrée aux études : elle fait partie des apprentissages et elle est validée par le diplôme au même titre que les enseignements généraux. Ces « étudiants travailleurs » (entre 10 % et 20 % selon les sources) gardent le plus souvent leur emploi après la fin de leurs études. Dans l’autre cas, on parlera d’activité parallèle, voire concurrente aux études : elle empiète éventuellement sur le temps scolaire et elle ne fait pas partie du cursus de formation. La diversité des situations y est beaucoup plus grande, et l’ampleur du phénomène probablement sous-estimée par les sources statistiques.

En dehors des jobs d’été, cette situation de cumul emploi-études est moins fréquente en France que dans d’autres pays européens, notamment d’Europe du Nord 3. La France est un pays où l’essentiel de la formation initiale, y compris professionnelle, se déroule sous statut scolaire et fait donc peu appel à l’entreprise et, malgré son augmentation récente, cette pratique reste peu développée chez les étudiants. Rares sont les jeunes qui travaillent régulièrement et intensivement tout au long de leurs études (en dehors de l’apprentissage) : parmi les 80 % de diplômés du supérieur sortis en 1998 et qui disent avoir signé, ne serait-ce qu’une fois, un contrat de travail au cours de leurs études (hors stages) il s’agit une fois sur deux d’un job de vacances.

On peut, à l’opposé, évaluer à 15 % la part d’étudiants travaillant régulièrement, au moins huit heures par semaine, tout au long de l’année 4. C’est pour cette population que les questions croisées de financement des études, de risque d’échec scolaire et d’effet bénéfique sur l’accès à l’emploi peuvent se poser. Pour les étudiants, le travail durant les études est avant tout une source de revenus. Au fur et à mesure qu’ils vieillissent et qu’ils avancent dans leurs études, ils sont de plus en plus nombreux à travailler et cette activité contribue de plus en plus significativement à leur budget 5 : elle passe de 11 % du budget des moins de 18 ans à 80 % de celui des étudiants de plus de 26 ans. Elle devient la principale ressource financière des étudiants à partir de 23 ans, devant les bourses et les versements parentaux. Le niveau des versements parentaux joue un rôle crucial dans le fait de devoir travailler pendant les études, notamment d’exercer une activité concurrente aux études. Les jeunes dont les parents ont des revenus modestes, et/ou sont peu diplômés, ou ceux qui ne reçoivent d’eux aucune aide, sont beaucoup plus souvent contraints à travailler. De même, les jeunes qui n’ont bénéficié d’aucun revenu monétaire de la part de leurs parents le mois précédent l’enquête de l’OVE, ou encore ceux qui ne vivent pas chez leurs parents, ont une probabilité nettement plus grande d’exercer une activité parallèle. À l’inverse, les étudiants boursiers n’exercent que rarement ce type d’activité, parce qu’ils ne peuvent dépasser un certain montant de salaire et parce qu’ils ont l’obligation de présence à certains cours.

Enfin, le recours au travail à côté des études augmente aussi avec le niveau d’études de l’étudiant, quelles que soient ses origines. Progressivement, il répond, outre la question des ressources, à un besoin d’autonomie des jeunes. Ce besoin est partagé par tous ceux qui ont réussi leurs premières années dans l’enseignement supérieur. S’ils ne sont pas forcément des héritiers, une première sélection scolaire et sociale s’est opérée. Dès lors, l’hypothèse selon laquelle les étudiants d’origine modeste auraient plus souvent recours au travail rémunéré n’est vérifiée qu’à niveau de diplôme donné au sein d’une même filière, et si l’on fait abstraction des étudiants boursiers. Mais, du fait de la combinaison des effets d’âge, de filières et de niveaux d’études, ce ne sont pas toujours les étudiants les plus modestes qui vont travailler durant leur scolarité.

Emploi étudiant et échec scolaire

Dans l’enseignement supérieur, la proportion de jeunes qui cumulent travail et études dépend beaucoup des études poursuivies. Les contraintes horaires de certaines filières (IUT, STS, CPGE… 6) rendent difficile l’exercice d’une activité salariée parallèle, à l’inverse de certaines disciplines universitaires (Lettres, SHS) 7 : plus de 60 % des étudiants ayant une activité rémunérée au moins à mi-temps depuis plus de 6 mois déclarent ne pas pouvoir assister à certains cours à cause de contraintes professionnelles. Un étudiant inscrit dans une UFR de lettres et sciences humaines a ainsi 36 fois plus de chances d’exercer une activité professionnelle concurrente aux études qu’un étudiant de classe préparatoire aux grandes écoles.

Les facilités d’emploi du temps permises par certaines filières ne diriment pas la question de fond : l’emploi étudiant perturbe-t-il les études et augmente-t-il l’échec scolaire ? La réponse doit être nuancée.

L’existence d’un seuil au-delà duquel le travail en cours d’études augmente considérablement les risques d’échec, en général évalué à 15 heures ou 20 heures par semaine, relève d’un consensus international validé par de nombreuses enquêtes dans plusieurs pays de l’Ocde. En France, les enquêtes montrent que le dépassement de ce seuil, tout au long de l’année, dans l’exercice d’un travail peu qualifié et sans lien avec la formation suivie, a toutes les chances de perturber le bon déroulement des études, de conduire à l’échec et à l’abandon des études plus tôt que prévu 8.

En deçà de ce seuil, l’effet du travail sur la scolarité est beaucoup plus ambigu. Plus que le nombre d’heures, c’est le type d’activité exercée qui s’avère déterminant sur le bon déroulement des études. Or elles sont extrêmement diverses. En général, l’effet négatif de l’activité professionnelle sera d’autant plus faible que celle-ci est plus ou moins directement liée aux études. Mais elles sont parfois le fait d’étudiants plus motivés et plus efficaces dans la gestion de leur emploi du temps

Les activités régulières peuvent être classées en quatre groupes 9. Dans la majorité des cas (39 %), il s’agit d’emplois d’appoint, de courte durée, faiblement qualifiés et à temps partiel, abandonnés dès la fin des études (employés de libre-service, serveurs…) et qui peuvent être vécues comme perturbantes par les étudiants. À l’opposé (11 %), on trouve les activités « intégrées aux études », beaucoup plus qualifiées, souvent gardées après la sortie et qui n’ont pas trop gêné les étudiants même si les horaires sont lourds (santé, enseignement). Un troisième groupe (21 %) est constitué d’activités purement alimentaires, nécessitant un gros investissement tout au long des études et aux horaires lourds (surveillant, animateur de centre de loisirs…), parfois mal vécues. Enfin le dernier groupe (22 %) rassemble des emplois du secteur privé, pris juste avant la sortie mais gardés quelque temps par la suite, et qui, de ce fait, peuvent correspondre soit à des embauches anticipées (professions intermédiaires, techniciens…) soit au contraire à des emplois d’attente (employés). Elles sont également plutôt bien vécues par les étudiants.

La valeur professionnelle des emplois étudiants

On fait souvent fait grief aux jeunes récemment entrés sur le marché du travail de manquer de pratique voire d’expérience professionnelle. Le développement des stages durant les études est une réponse à ces critiques même s’il engendre bien des abus.

L’exercice d’une activité professionnelle peut aussi constituer une première expérience utile, à condition qu’elle n’empiète pas trop sur le temps d’études. Moins ciblée professionnellement qu’un stage puisque laissée à l’initiative des jeunes, elle est en revanche plus développée dans les filières générales où les étudiants ont moins de possibilité de faire des stages.

Ce travail en cours d’études a-t-il pour autant une valeur professionnelle ? Les enquêtes du Cereq, à partir de questions posées aux jeunes sur l’intérêt professionnel de l’emploi qu’ils ont occupé durant les études montrent une auto-évaluation globalement positive : 74 % des jeunes déclarent que cela leur a apporté des compétences professionnelles, 58 %, des relations professionnelles et 75 % des jeunes l’ont mentionné systématiquement dans leur curriculum vitae à la sortie du système éducatif. Cette valeur professionnelle est jugée très élevée lorsqu’il s’agit d’activités intégrées aux études. Mais les étudiants reconnaissent aussi une valeur professionnelle aux emplois d’appoint, même peu qualifiés : deux tiers disent y avoir acquis des compétences professionnelles.

Au-delà de cette auto-évaluation, il est possible d’analyser l’impact du travail étudiant sur les débuts de carrière professionnelle, en comparant les taux de chômage des jeunes, leurs salaires ou leurs qualifications dans l’emploi quelques années après la sortie du système éducatif. Là encore, les résultats sont plutôt favorables aux jeunes ayant travaillé durant les études : moins de risque de chômage, emplois plus qualifiés et mieux rémunérés, y compris lorsqu’ils ont quitté l’emploi étudiant à la sortie du système éducatif. Le constat est évidemment à nuancer selon le type d’emploi occupé pendant les études et sa durée : plus l’emploi étudiant est qualifié, plus il a duré, plus il procurera un avantage dans la suite du parcours professionnel.

Outre la nature des compétences acquises, ces résultats suggèrent d’autres types d’explications. Le travail étudiant permet à un jeune de signaler certaines de ses aptitudes aux employeurs potentiels : motivation, capacité à s’intégrer dans une équipe de travail et à accomplir les tâches demandées par un supérieur hiérarchique. Par ailleurs, le travail étudiant est un moyen d’acquérir des informations sur le marché du travail et éventuellement sur les offres d’emplois auxquels les étudiants peuvent postuler. Quel que soit son niveau d’éducation, un jeune sur trois trouve son premier emploi chez un employeur où il avait déjà travaillé durant ses études 10. Même si, pour la majorité de ces jeunes, il s’agissait d’un stage, un sur deux y avait occupé un emploi durant ses études.

L’effet positif du travail étudiant sur l’insertion ne saurait masquer cependant les conséquences liées au risque d’échec universitaire qu’il occasionne. Sur le marché du travail des jeunes, le diplôme est une condition de plus en plus nécessaire pour occuper des emplois qualifiés. Même si l’on constate une aggravation des phénomènes de déclassement à l’embauche, le diplôme reste une protection importante contre le chômage. En augmentant les risques d’échec au diplôme, le travail étudiant peut aussi accroître les difficultés d’insertion sur le marché du travail. Au total, l’effet net du travail étudiant sur l’employabilité des jeunes est donc complexe à analyser. D’un côté, il permet à certains de financer, au moins en partie, la poursuite de leurs études et, in fine, d’avoir des diplômes plus élevés. À diplôme égal, il donne aux jeunes des compétences et leur permet d’élargir leurs réseaux socioprofessionnels. Mais, de l’autre côté, il augmente les risques d’échec scolaire et d’abandon d’études, et donc la vulnérabilité d’un jeune sur le marché du travail.

Le travail étudiant empiète sur le temps que l’étudiant consacre à ses loisirs mais aussi, parfois à ses études. L’effet positif du travail en cours d’études sur l’avenir professionnel d’un jeune dépend de sa capacité à contrôler qu’il ne déborde pas (trop) sur ce second temps. C’est donc un problème d’arbitrage entre temps de travail temps d’études et temps de loisirs qui sera d’autant mieux résolu que le jeune est capable de s’organiser. Cette capacité ne dépend pas que de sa volonté mais de multiples facteurs, parmi lesquels l’environnement social et économique dans lequel il évolue. Un environnement social favorisé peut, par exemple, favoriser l’accès à de bons jobs, l’aider matériellement dans sa gestion quotidienne, réduire les temps de transport, faciliter l’accès aux loisirs et activités compensatrices… C’est là que viennent se loger les principales inégalités. Mais sur le plan de l’organisation des enseignements, des efforts peuvent aussi être faits pour limiter les effets négatifs du travail étudiant en essayant de tenir compte au mieux des contraintes professionnelles de ces jeunes.



1 / Y. Fondeur, C. Minni, « L’accès des jeunes à l’emploi », Données sociales , Insee, 2006.

2 / N. Beaupère, Olivier Galland, Jean-François Giret, L. Gruel, N. Gury, G. Houzel, G. Kunian, S. Paivandi, R. Vourc’h, S. Zilloniz, Vingt questions sur la vie étudiante , La Documentation française, coll. Panorama des Savoirs, 2007.

3 / O. Chagny, O. Passet, « La faiblesse du cumul emploi-études des jeunes pèse sur le taux d’emploi global de la France », Note de veille du CAS n°25, 2006.

4 / Catherine Béduwé, Jean-François Giret, « Le travail en cours d’études a-t-il une valeur professionnelle  ? », Économie et Statistique n° 378-379, 2004, pp.55-83.

5 / Enquêtes de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE), L. Gruel, B. Thiphaine, « Formes, conditions et effets de l’activité rémunérée des étudiants », Éducation & Formations , n° 67, 2004, pp. 51-60.

6 / Instituts universitaires de technologie, Sections de techniciens supérieurs, Classes préparatoires aux grandes écoles.

7 / N. Beaupère, et alii, Vingt questions sur la vie étudiante, op.cit.

8 / Catherine Béduwé, Jean-François Giret, « Le travail en cours d’études a-t-il une valeur professionnelle  ? », op.cit .

9 / Catherine Béduwé, Jean-François Giret, op.cit .

10 / O. Joseph, A. Lopez, et F. Ryk, « Génération 2004, des jeunes pénalisés par la conjoncture », Bref Céreq , n° 248, 2008.


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