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Des silhouettes anonymes courent dans la nuit enflammée : voici l’image, toujours cadrée par-dessus l’épaule des CRS, qui s’impose au spectateur des journaux télévisés de novembre 2005. Un montage d’extraits diffusés sur France 2 entre le 27 octobre et le 3 novembre a ouvert la journée du 30 septembre. De quoi réactiver notre mémoire télévisuelle… et nos émotions. « Il nous faut intégrer dans l’analyse cette dimension émotionnelle », a commenté dans sa communication introductive Michel Kokoreff, auteur de La force des quartiers. De la délinquance à l’engagement politique (Payot, 2003), coresponsable du numéro de la revue Mouvements sur les émeutes 1. « Est-ce le feu ? Nous avons été tétanisés par l’événement, comme à demi-fascinés ».
Pour le sociologue, la nouveauté des émeutes de 2005 réside dans leur diffusion au-delà d’un territoire local. Elle signe « une vraie rupture quantitative et qualitative » avec une situation antérieure où les émeutes anti-policières, inaugurées en France aux Minguettes en 1981 puis banalisées, restaient locales. Cette rupture peut être lue comme le reflet d’un « phénomène majeur et puissant de discrimination ». Phénomène qui se traduit en particulier par une forte discrimination ethnique et raciale à l’embauche : dans de nombreux quartiers, le chômage concerne jusqu’à 40 % des moins de 25 ans non diplômés. Mais les émeutes de novembre 2005 peuvent aussi être analysées comme une conséquence de politiques publiques récentes : arrêt brutal du dispositif emploi jeunes en 2002 ; suppression de subventions aux associations ; fragilisation des familles en raison des modes d’application des dispositifs de l’Agence nationale de rénovation urbaine.
Selon Michel Kokoreff, le « nœud de l’affaire réside dans les relations entre populations et forces de l’ordre » et dans l’utilisation politique qui en a été faite. Un « mécanisme de légitimation circulaire » est à l’œuvre : inefficacité de la police urbaine dans sa fonction de sécurité publique en raison d’une « crise profonde de l’institution policière » ; déplacement du problème posé par les tensions quotidiennes vers le maintien de l’ordre, avec des « pratiques choquantes et qui attisent les conflits » ; impuissance des gardiens de la paix après le départ des CRS et légitimation des opérations militaires aux yeux de la population ; etc. Mais il faut aussi dénoncer l’instrumentalisation politique de ce mécanisme : « La stratégie de la tension est rentable ! Le recours au maintien de l’ordre est gagnant politiquement ». Ainsi Michel Kokoreff tient pour une stratégie des membres du gouvernement d’avoir considéré comme délinquants les deux jeunes décédés dans un transformateur de Clichy-sous-Bois, optant pour une approche des « violences urbaines » en termes d’ordre public.
À cette politisation « par le haut » répond une repolitisation « par le bas » avec l’émergence d’une nouvelle catégorie de militants des cités, parfois organisés en réseaux infrapolitiques (comme DiversCité en région lyonnaise ou Les motivé-e-s à Toulouse), mais avec aussi ces « émeutiers de l’injustice », « nouvelle classe dangereuse » qui casse ses cités comme les canuts cassaient leurs outils de travail au xixe siècle. « Les discriminations à l’embauche, l’image négative renvoyée par l’école, les contrôles quotidiens de la police et des militaires, la stigmatisation médiatique, cela fait beaucoup pour ces jeunes », explique Michel Kokoreff, tout en se défendant de légitimer leur violence. « Ils se sentent des citoyens de seconde zone. Ils demandent une égalité de droit. Ils se sentent méprisés, humiliés dans leur rapport avec les institutions. Ils désirent la reconnaissance et le respect ».
Alors : un an après la crise, la société française a-t-elle cherché et trouvé les moyens de donner la parole aux acteurs de ce « grand film muet » ? « Qu’est-ce qui a bougé dans les quartiers ? » se sont demandé les seize groupes de travail. « Comment, localement, sortir du cercle vicieux ? ». « Il n’y a pas eu d’évolution pour les jeunes », répondent des participants, acteurs dans les quartiers. « La violence ordinaire se poursuit, les adolescents en sont à la fois victimes et acteurs » ; « Tout est toujours aussi fragile ». Un pessimisme des acteurs de terrain confirmé par Bertrand Cassaigne, du Ceras, dans sa synthèse du travail en groupes. « Reste une énigme de ce qui s’est passé, une énigme de ce qui peut revenir, remarque-t-il. Et si nos mobilisations ont permis de limiter les dégâts et d’ouvrir le dialogue, les moyens ne sont pas forcément là pour aller plus loin ». Bien sûr, il faut des lieux de parole, « mais comment les ouvrir sur une citoyenneté ? ». Famille, école, dispositifs sociaux… : « quel passage de la parole de l’un à l’autre lieu ? Quelle proximité entre lieux de société commune et lieux individuels ? Quels relais culturels autres que les lieux religieux ? ». Les associations sont essentielles, mais « ce sont toujours un peu les mêmes qu’on y trouve : comment ouvrir la parole à tous, pas seulement aux militants ? ». Un groupe note qu’il faut trouver « des lieux de parole et d’échange qui ne soient pas simples services d’écoute, qui dépassent les spécialisations sectorielles et les stratégies des professionnels du social, qui permettent des médiations fécondes ». Et un autre interroge sur les façons dont la parole associative pourra « prendre force de décision ».
Lors de la table ronde finale, les réactions d’Hervé Masurel, préfet à l’égalité des chances, de Catherine Peyge, maire de Bobigny, et d’Olivier de Berranger, évêque, tous trois en Seine Saint-Denis, ont renforcé le sentiment d’un éclatement des problématiques, des compétences et des légitimités. Un éclatement qui relativise l’impact, pourtant réel, des actions menées. Oui, l’Église cultive un regard positif sur les jeunes. Non, l’État ne se désengage pas. Oui, les élus locaux font tout pour permettre aux jeunes d’accéder à une participation citoyenne. Langue de bois ? C’est un vrai risque, pour tout responsable sommé de rendre compte d’une crise qui le dépasse, que de lever trop vite face aux critiques le bouclier de toutes ses « bonnes » réalisations. Comment ouvrir un espace politique commun où dire et débattre la nouveauté de la situation présente ? Car il n’est pas facile de reconnaître, avec Olivier de Berranger, que « nous en sommes encore au b. a. ba » quant à notre apprentissage d’une société de la diversité. « Que faire avec des personnes qui ne nous ressemblent pas ? Comment s’écouter mutuellement ? a demandé l’évêque de Saint-Denis en parlant de l’Église dans son diocèse. Comment faire pour que la pastorale des migrants ne soit pas une pastorale des marges ? Et pour que, du même coup, les personnes d’origine française ne se sentent pas marginalisées ? Comment transformer nos différences en tremplin pour une meilleure humanité, une humanité plus plénière ? C’est un long travail. Nous cherchons ». Des interrogations pour les Églises. Des interrogations pour la société entière.
Anne Furst
1 / . « Emeutes, et après ? », Mouvements , n°44, mars-avril 2006.