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Note de lecture :Deus Caritas est, première encyclique de Benoît XVI Deus Caritas est, première encyclique de Benoît XVI


Resumé Deus Caritas est, première encyclique de Benoît XVI.

Charité et action sociale

Par Denis Vienot

« Aimer son prochain est aussi une route pour rencontrer Dieu » (n° 16). « La solidarité exprimée par la société civile dépasse de manière significative celle des individus » (n° 30). Ces deux citations de l’encyclique Deus Caritas est introduisent la charité et l’action sociale dans une dimension relationnelle et « organisée » (n° 24).

L’encyclique rappelle la place centrale de l’engagement social dans la vie des chrétiens et dans la mission de l’Église : la place centrale de la « charité sociale » (29) visant le développement « de toute la personne » (encyclique Populorum progressio, 1967). Les communautés chrétiennes doivent agir dans un esprit d’intégration des plus pauvres et promouvoir une culture de la charité, de la justice et de la solidarité. La relation inter personnelle est au cœur de ce challenge.

Mais la nécessaire organisation de la charité va de pair avec cet engagement personnel et communautaire. Aux niveaux local, national et international et dans un esprit de créativité et d’efficacité, les chrétiens souvent associés à d’autres s’engageront pour la justice – « L’Église ne peut rester à l’écart de la lutte pour la justice » (n° 28) – et pour des actions de charité institutionnelle. L’encyclique y revient souvent de façon pratique : rôle de coordination des évêques, subventions des pouvoirs publics ou dégrèvements fiscaux, compétence des salariés et des bénévoles motivés par l’amour du prochain.

Quatre fonctions doivent être organisées pour la mise en œuvre de cette responsabilité, selon les situations des Églises locales, les cultures, les histoires :

L’animation des communautés à la charité et à la justice, en lien avec l’annonce de la parole et sa célébration. Certaines traditions séparent les fonctions alors que d’autres ont une approche plus englobante. Je pense, par exemple, à cette fête de l’inauguration d’un passage à niveau au Brésil ! Après des années de protestations et de luttes sociales pour obtenir, à l’entrée d’une bourgade, la construction de cet instrument de sécurité par la compagnie de chemins de fer locale afin de protéger les enfants et les passants qui se faisaient happer auparavant par les trains, une célébration fut un temps de prière et de joie.

La coordination des initiatives et des actions sociales, médicales, humanitaires. Les organisations chrétiennes veillent à la collaboration entre elles comme avec les autorités publiques et les autres organisations de la société civile prestataires de services ou animatrices de réseaux de bénévoles (n° 31). Et le rôle de l’État est mis en avant: « Un État qui ne serait pas dirigé selon la justice se réduirait à une grande bande de vauriens, comme l’a dit un jour Saint Augustin » (n° 28).

La formation des animateurs de l’action charitable. L’encyclique insiste sur la formation du cœur, y revenant à deux reprises dans un même paragraphe (31.a).

La sensibilisation de l’Église et de la société aux questions sociales et de pauvreté, par des actions de « plaidoyer» élargies aux dimensions de la planète : politiques sociales, dette des pays pauvres, objectifs de développement du millénaire, migrations et préservation du droit d’asile, par exemple.

Toute communauté doit s’organiser pour l’exercice de cette responsabilité. Et cela dans un esprit de résolution des conflits et des causes de pauvreté : « La charité doit présider aux combats de la justice en dépassant le morne équilibre des droits » (Cardinal Roger Etchegaray, 24 janvier 2006, Congrès de Cor Unum sur la charité, Rome).

Le magis de l’amour

Par James Hanvey

La première encyclique de Benoît XVI a été bien reçue. Pourtant elle demeure étrangement une œuvre quelque peu frustrante. Deus Caritas est, malgré la richesse de ses réflexions, esquisse des thèmes tournant autour du sujet plus qu’elle ne les développe. S’y trouvent d’importants points de vue au sujet de l’Église face au pouvoir temporel, mais aussi des résonances de vieilles batailles avec le marxisme, entrelacées de développements mystiques. Le style est accessible, modéré et ouvert. Tout se passe comme si nous rejoignions une conversation qui se déroule depuis un certain temps et par conséquent beaucoup de choses sont supposées connues. L’encyclique est une invitation à réfléchir et à examiner, en un mot une invitation à participer. Par sa tonalité et sa structure, elle exerce un Magistère « modeste » et ceci, en soi, est important.

L’amour du prochain, ce n’est pas seulement un acte de philanthropie ou d’altruisme, c’est un événement théologique, un moment où l’étreinte de l’amour divin, toujours présente, est révélée. En aimant, l’Église devient ce qu’elle est, la communauté de l’amour. Elle manifeste alors dans le monde l’horizon sans limites de Dieu qui est amour. À partir de ce point, l’encyclique esquisse alors la manière dont cette mission d’amour, toujours immédiate, concrète et personnelle, s’exprime dans la société, sans jamais pouvoir être accaparée par l’État ou réduite à quelque programme politique ou social.

Ici émerge la tension entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu : la place de l’Église et de sa mission au sein des structures et des lois d’un ordre temporel. L’Église ne peut passer sous silence les structures politiques et sociales. Elle doit s’y engager et la question est alors double : comment procéder en tant qu’Église et comment également apporter à la société le témoignage d’un amour qui transcende l’ordre temporel tout en l’enrichissant ? L’encyclique semble concevoir l’engagement de l’Église dans la société sécularisée en terme de « purification ». Un thème récurrent dans les deux parties de la lettre. Il est fondé sur une théologie de la grâce qui perfectionne la nature et qui apparaît comme le paradigme des relations entre la mission de l’Église et la sphère temporelle. La première partie montre comment l’Agapé ne renie pas l’Eros mais lui permet d’atteindre son objectif. De la même manière, l’Église, dans ses actions de charité et dans sa critique des structures politiques et sociales, est une voix qui pointe en direction du but ultime de la personne humaine, qui n’est jamais un moyen, mais toujours une fin. L’amour n’instrumentalise jamais. Telle est l’offre unique de la charité chrétienne : elle ne se soucie pas des statistiques, mais elle s’intéresse à la personne. Là est certainement ce qui motive l’Église pour la première œuvre de l’amour qu’est la justice. Ici l’encyclique devient plus prudente. La justice est certes nécessaire, mais c’est un objectif proprement politique (§28). Ce thème complexe n’est guère développé dans le texte du pape. Mais l’accès à la justice, au sens légal du terme, et la juste distribution des ressources, au sens économique et social du terme, doivent être parties intégrantes de l’œuvre de charité. Si l’amour est authentique, tout en s’occupant des réalités immédiates que sont la souffrance, la pauvreté et la détresse, il ne se considérera jamais satisfait par les seules œuvres corporelles et spirituelles de miséricorde (§31) : la nécessité même de ces actes de charité pointe en direction de structures injustes à remettre en question. Traiter les symptômes en ignorant la maladie, ce n’est pas faire œuvre de charité. Tel est le message radical de la croix. Le témoignage d’un Romero importe autant que celui d’une Mère Teresa de Calcutta pour nous aider à comprendre ceci. Il nous faut explorer plus en profondeur la cohérence du dualisme qui gouverne le traitement fait par l’encyclique des relations entre l’Église et l’ordre temporel.

Le pape se préoccupe de repositionner la Chrétienté dans un monde post-sécularisé et a certainement raison de résister à l’idéologie du sécularisme. Cependant, l’Église ne doit pas se contenter de lire l’autonomie des différentes sphères comme une séparation pure et simple. L’Église n’est pas extrinsèque à la société humaine. La justice fait trop partie intégrante de l’œuvre d’amour pour être confiée uniquement à l’État.

L’autre œuvre de l’amour, non mentionnée dans l’encyclique, est celle de la paix. Au cœur de celle-ci se trouve le ministère de réconciliation à l’intérieur de la société et entre les nations. La violence et la guerre sont parmi les sources les plus grandes de souffrance et de privation que nous puissions expérimenter. Les victimes sont inévitablement les plus faibles. C’est précisément avec les yeux de l’amour que l’on refuse de voir les victimes comme des pertes acceptables ou nécessaires, même lorsque le conflit pourrait être justifié. La vie chrétienne a pour vocation, non seulement de transformer la culture, mais aussi de la transcender en vue de réaliser ces actes concrets de réconciliation, de pardon et de générosité qui cassent la logique de la violence et son histoire. En agissant ainsi, l’Église non seulement purifie l’ordre temporel, mais encore elle se purifie elle-même dans l’amour. Elle entre dans la communion la plus profonde avec le mystère pascal et la vie de la résurrection.

Finalement, c’est le thème de la compassion qui traverse l’encyclique tout entière. La compassion, c’est l’amour qui nous mène à une profonde communion avec autrui en toutes circonstances. L’amour nous révèle le visage de l’autre. L’un des thèmes phares de l’encyclique est que personne n’est étranger à l’amour. Même dans les activités les plus routinières de service, l’amour chrétien, qui s’exprime toujours en actes, crée une communauté, un espace où chacun a sa place et où chacun est connu. En ce sens, l’amour est toujours un surplus, un excès, un magis, recherchant sans cesse les moyens de servir. Cet amour est l’acte de purification le plus profond qui soit, parce que c’est un amour qui se vide de lui-même, recherchant le bien de l’autre. L’Église vit toujours dans l’ordre de cette transcendance. L’ordre temporel ne peut qu’être enrichi par les œuvres de la charité chrétienne. Il souffre au contraire lorsqu’il les bannit ou lorsqu’il s’en méfie. Cependant, dans cet échange, le monde sécularisé pourrait aussi dire à l’Église : « La charité ne commence-t-elle pas par soi-même ? Montrez-nous comment aimer par l’exemple de votre propre vie et de votre organisation. » Le processus de purification ne se déroule pas à sens unique.


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