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©zoonbar/Flickr/CC
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Tribune italienne


Silvio Berlusconi est revenu pour un quatrième gouvernement. Mais la très nette victoire du Cavaliere aux élections d’avril 2008 a-t-elle produit en Italie le tournant qu’il avait promis à haute voix aux électeurs ? Et comment le nouveau Président du Conseil se pose-t-il face à l’Union européenne, lui qui a toujours été connu comme un eurosceptique ?

Le paysage politique après les élections

Les élections des 13 et14 avril ont fait bouger, il est vrai, de façon radicale le cadre de la politique italienne. Aux grandes coalitions de centre-droit et de centre-gauche, qui faisaient tenir ensemble une pléthore de grands et petits partis, se sont substitués deux grand partis, appuyés chacun par un allié plus petit : d’un côté, le Peuple de la Liberté (PDL, issu de la fusion entre ForzaItalia, le parti de Berlusconi, et Alleanza Nazionale de Gianfranco Fini) avec le soutien extérieur de la Ligue du Nord ; de l’autre, le nouveau Parti Démocrate (PD) de Walter Veltroni, ancien maire de Rome, qui rassemble les héritiers de la tradition communiste modérée et ceux de la gauche de l’ancienne démocratie chrétienne, appuyé par l’ Italia dei Valori (IDV, de l’ancien magistrat Di Pietro, apprécié dans les années 90 pour son rôle dans l’opération « mains propres »).

L’Italie est ainsi passée d’un coup d’une structure bipolaire dans laquelle se développaient de nombreux petits partis, capables de bloquer la vie politique du pays (la chute de Prodi l’a bien montré), à un bipartisme qui a permis une véritable majorité tant à la Chambre des Députés qu’au Sénat. Ce changement assure au nouveau gouvernement la stabilité nécessaire pour toute la législature. Dans le nouveau Parlement, le nombre de partis représentés est passé de 40 à 6.

Du point de vue des résultats, la surprise n’est pas tant venue de la victoire du PDL et de la défaite du PD : au fond, chacun des deux partis a obtenu un score à peine supérieur à celui des élections de 2006 où le pôle de centre-gauche l’avait emporté. Les nouveautés ont concerné plutôt les autres partis : la gauche radicale a été exclue du Parlement ; la Ligue du Nord (LN) a obtenu son meilleur résultat depuis une dizaine d’années, à mettre en parallèle avec le succès de l’IDV. Modeste par contre est la réussite de l’essai – appuyé par la hiérarchie catholique – de former un nouveau pôle au centre (avec l’Union Démocratique du Centre de Ferdinando Casini).

L’absence d’une véritable opposition

Pour la première fois depuis 60 ans d’histoire de la République italienne, aucun socialiste ni aucun communiste ne siègent au Parlement. Les Verts eux aussi ont disparu de l’arène parlementaire. Pour la qualité du dialogue démocratique en Italie, il s’agit certainement d’une perte. Et le risque existe que cette exclusion d’une gauche, devenue extraparlementaire, ne conduise à un retour agressif dans la rue des mouvements de protestation (centres sociaux, no global, opposants au train à grande vitesse, etc.).

En même temps, le centre-gauche se trouve dans un état de grande faiblesse. Avant qu’apparaisse la menace d’élections anticipées, le PD avait entamé un processus participatif (élections primaires pour désigner les responsables à l’échelon local et mobilisation réelle de la base). Mais le peu de temps dont il a disposé pour se renforcer et une loi électorale honteuse, qui n’admettait pas de vote préférentiel, ont fait resurgir la pire tradition partitocratique de partage des chaises. Plusieurs de ceux qui avaient cru en la perspective d’une politique participative, ouverte par Romano Prodi, masquent leur déception devant un parti sans identité claire et qui a du mal à développer un programme d’opposition crédible. Les deux courants du parti démocrate (catholique et laïque) peinent à s’entendre et se divisent, en particulier sur les questions de bioéthique qui sont de plus en plus au centre du débat politique italien. Les autres héritiers du catholicisme démocratique ne font pas mieux ; n’ayant pas voulu entrer dans le PD, ou bien ils se sont tournés vers l’engagement social, ou bien ils sont restés – sans grandes convictions ni large vision qui fonde un programme – dans de nouveaux petits mouvements politiques.

Plus que la gauche, notamment radicale, c’est la LN de Umberto Bossi qui a su capter et alimenter les « besoins » des classes populaires : le besoin d’appartenance et d’identité, accru par la forte augmentation des flux migratoires en Italie ; celui de sécurité, aiguisé par la montée de la criminalité ; le besoin de soutien des familles, confrontées aux problèmes de logement et de manque de ressources ; les besoins des jeunes, démoralisés par le chômage et le travail précaire. En jouant sur ce registre (abolition de l’impôt sur la première maison (ICI), promesse de réaliser le fédéralisme fiscal, politique de « tolérance zéro » envers les immigrés clandestins et criminels,...), la LN séduit un grand nombre d’artisans, d’agriculteurs, de petits entrepreneurs, des précaires et des « cols bleus », et prend appui dans les rangs de l’« antipolitique ».

Huit mois de « stratégie de la sécurité »

Dans les premiers mois du nouveau gouvernement, il était clair qu’il cherchait à résoudre les problèmes par une « stratégie de la sécurité », faisant des problèmes sociaux émergents une question d’« ordre public ». Il entend donner ainsi l’image d’un gouvernement fort et forger le consensus autour de lui, en ignorant la complexité des problèmes et surtout en n’aidant pas les gens à la prendre en compte.

L’exemple le plus emblématique, qui a eu une grande résonance au niveau européen, est la manière d’affronter les questions de l’immigration et des Roms. En introduisant le délit d’immigration clandestine dans un ensemble de lois sur la sécurité en juillet 2008, il cherchait à transformer le phénomène migratoire en une question d’ordre public. La même visée inspirait le projet de faire enregistrer les empreintes digitales des enfants Roms.

Cette « stratégie de la sécurité » a été appliquée dans d’autres situations. En juin 2008, les Napolitains descendent dans la rue pour manifester contre l’amoncellement des ordures, ils incendient les poubelles, refusant aussi les décharges à proximité des centres habités. Le gouvernement répond par un décret-loi : il désigne les localités où seront situées les nouvelles décharges et les transforme en zones militaires d’intérêt stratégique national.

De dramatiques faits divers soulèvent, toujours en juin dernier, les problèmes d’une criminalité croissante ? Par un décret-loi, publié en urgence, trois mille soldats sont envoyés patrouiller dans les villes et surveiller les « objectifs sensibles ». Là aussi, pour assurer la solution, on s’appuie sur l’armée et les forces de l’ordre. L’image d’un gouvernement fort est garantie : peu importe si la camorra continue de tuer comme avant, sur les lieux où patrouillent les soldats armés. On veut affronter le phénomène social de la prostitution ? Un projet de loi, approuvé au Conseil des ministres le 11 septembre 2008, introduit le « délit de prostitution » dans les lieux ouverts au public. Le marché du sexe devient, lui aussi, une question d’ordre public, soumise à la « tolérance zéro ».

Même la protestation d’étudiants, de parents et de professeurs contre la réforme scolaire (imposée encore par un décret-loi, et qui prévoyait une importante réduction du budget de l’école), a failli devenir une question d’ordre public. Le Président du Conseil a menacé à nouveau de recourir aux forces de l’ordre, en envoyant la police dans les universités.

Cette « stratégie de la sécurité » permet de saisir le style de Silvio Berlusconi, une façon de concevoir le pouvoir et de gouverner qui peut mettre en danger la démocratie. Elle se fonde sur une conception oligarchique, populiste et médiatique du pouvoir. Dans cette conception de la politique, celui qui gagne les élections peut faire « ce qu’il veut », puisqu’il est « le » représentant élu, et le consensus obtenu de sa majorité est interprété comme l’expression de toute la population. Le « premier » peut alors prétendre que lui soit garantie l’immunité (avec une loi adpersonam), pour pouvoir gouverner « sereinement » ; le rôle des minorités et de l’opposition est drastiquement redimensionné – elles ne représentent que des intérêts partiels ; le Parlement a pour seule fonction d’approuver les décrets de l’exécutif, grâce à un recours facilité au vote de confiance, pour « ne pas perdre de temps » en débats exténuants. En un mot, gouverner est synonyme de commander. On est très loin d’un gouvernement qui favorise l’engagement solidaire et responsable des citoyens afin qu’ils construisent une société pluraliste, fraternelle et juste : c’est cela qui serait la vraie « émergence » pour l’Italie.

L’Europe résiste

Berlusconi semble penser que l’Union européenne est semblable à l’Italie. Comme en Italie il fait ce qu’il veut, il estime pouvoir faire de même en Europe. Heureusement, l’Europe résiste. Ainsi le Parlement européen a -t-il rejeté la mesure de fichage des empreintes digitales des Roms prévue par le ministre de l’Intérieur Roberto Maroni, car il considère que ce serait « un acte de discrimination directe fondé sur la race et l’origine ethnique, interdit par l’article 14 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ». Le Ministre a dû assouplir ses positions.

Mais Berlusconi peut aussi chercher à se couvrir en invoquant les indications de Bruxelles, susceptibles d’interprétations et d’applications diverses selon les contextes nationaux. Et si l’utilisation à son avantage de « l’argument européen » n’est pas possible, il s’indigne face aux « bureaucrates » bruxellois, quitte à tout démentir le lendemain. Un tel scénario a été largement utilisé lors de son précédent mandat. Les erreurs d’alors, qui condamnèrent l’Italie à la marginalité sur la scène internationale, se répètent maintenant. Récemment, par exemple, Berlusconi et Stefania Prestigiacomo, ministre de l’Environnement, ont cherché à convaincre leurs partenaires européens de modifier les accords sur le climat, que l’Italie avait déjà signés. Selon eux, ce plan coûterait trop cher et la crise financière et économique oblige à les mettre de côté Ces projets, certes ambitieux, promettent d’indubitables bénéfices non seulement climatiques mais aussi économiques, évidemment à long terme. Mais Berlusconi, qui privilégie la culture du « mieux vaut aujourd’hui que demain », entend revenir sur une parole donnée.

Le Cavaliere persiste à ne pas comprendre que l’Italie ne saurait peser dans le monde que si l’Europe se renforce. L’Italie a gagné en autorité chaque fois que, depuis 1945, elle a contribué à favoriser le dialogue international, à atténuer les tensions. Sous Romano Prodi, l’Italie est entrée au Conseil de Sécurité de l’Onu, elle a pris en main la situation au Liban et a été chef de file pour le moratoire contre la peine de mort. Reprendre ce chemin traditionnel, qui a été interrompu plusieurs fois de manière brutale par Berlusconi pour poursuivre ses objectifs internes, pourrait être une priorité pour le nouvel exécutif. Cependant, jusqu’à aujourd’hui, celui-ci a plutôt fait preuve, malheureusement, de son inconscience.

L’Union européenne joue, en ce moment, un rôle important pour rappeler les valeurs propres à l’Italie, qu’elle-même a contribué à développer en Europe. Rôle important, d’autant plus que l’opposition, traditionnellement défenseur des droits individuels et sociaux, parvient difficilement à se remettre debout. Mais les premiers craquements dans un consensus, qui jusqu’à présent n’avait pas cessé de croître, commencent à se faire entendre depuis peu dans l’opinion. L’adhésion à la politique gouvernementale a diminué de 18 points, passant de 60 % en septembre à 42 % en octobre ; plusieurs manifestations ont eu lieu en octobre et novembre. Si beaucoup d’Italiens sont déçus, ils ne sont pas découragés.


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