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La Grèce en crise

©Jose Paulo Carvalho Pereira/Flickr/CC
©Jose Paulo Carvalho Pereira/Flickr/CC

Notre pays est blindé contre la crise » déclarait le Premier ministre grec au moment où, à ses débuts, celle-ci secouait les États-Unis. Malheureusement, il n’en n’est rien. La réalité était tout autre. Le pays se trouve plongé dans une situation financière bien plus grave que celle des autres pays européens.

Le premier secteur touché a été celui du bâtiment. Ce secteur est par tradition un moteur de l’économie grecque. Ses ratés entraînent des difficultés pour toute une série de métiers qui lui sont liés. Y compris pour le tourisme, un des deux piliers de l’économie grecque avec la marine marchande. La construction recycle l’argent : en Grèce, chacun désire avoir sa propre maison. Pour des raisons culturelles, la maison ne représente pas seulement un bien utile, elle est liée à l’idée de la tradition familiale. Le commerce a aussi été touché, les magasins petits ou grands. Dans une économie sans grandes industries, le petit commerce joue un rôle important. Aujourd’hui, il est affecté par la baisse de la consommation : on voit des gens qui peinent à s’en sortir, pour qui la compétition devient plus dure, et qui doivent travailler plus pour moins de revenus.

Ceux qui ont contracté des dettes se trouvent dans une situation plus précaire. Il y peu de temps, les Grecs étaient bombardés de toutes sortes de spots publicitaires à la télévision, tout le système poussait à emprunter pour acheter un appartement, une voiture, ou pour partir en vacances…

Si le bouleversement a été brusque, tout laissait prévoir qu’il était inévitable. La crise internationale qui a commencé aux États-Unis a précipité les choses, mais le processus était déjà en place. Car la dette extérieure depuis des années avait pris des dimensions inquiétantes, et le déficit était de plus en plus difficile à contrôler. Pourtant rien n’a été fait. Cette inertie est un mystère. Mettre les problèmes sous le tapis, laisser les autres s’en occuper, c’est plus facile, mais on se demande comment une classe politique a pu être si légère. Depuis longtemps les gouvernements successifs, socialistes (Pasok) ou libéraux (Nouvelle Démocratie), n’ont pas suivi d’abord un plan politique et économique, mais se sont contentés de gérer les diverses concessions aux demandes des groupes sociaux, afin de préserver l’acquis électoral qu’ils jugeaient opportun à un moment donné.

Les problèmes structurels de l’économie et de la société, ceux aussi d’une certaine culture politique, viennent au jour. Depuis l’entrée de la Grèce dans l’Union européenne qui a eu lieu lors de la première arrivée des socialistes au pouvoir, une nouvelle culture politique s’est développée. Le populisme égalitariste de Andreas Papandréou (père de l’actuel Premier ministre) et les subsides de l’Union européenne ont fait bon ménage. Des aides qui devaient soutenir des changements économiques ont été mal utilisées. Et le lien entre la production et le gain a été faussé, celui entre l’économie réelle et le niveau de vie également. Le secteur public s’est accru, assumant peu à peu un rôle de protection sociale au-delà de ses possibilités, et parfois au-delà du bon sens.

Ces distorsions et dysfonctionnements pèsent lourd sur la vie quotidienne. Prenons l’exemple de l’éducation : elle est en principe gratuite jusqu’à l’université comprise. En réalité, elle coûte très cher aux familles! Car les cours privés individuels ou en groupe sont une nécessité pour suppléer aux manques du système public. En particulier, lors des deux dernières années du lycée, pour préparer le concours d’entrée à l’université. Les élèves suivent pratiquement deux écoles dans la journée! A 17 ans, ils mènent une vie de forçat pour des connaissances souvent inutiles, ou pour un diplôme inutile. Mais ce système permet aux professeurs d’améliorer leur modeste salaire (environ 1200 euros). Et une fois ce processus installé, il est difficile d’opérer le moindre changement. Puisque tous ceux qui veulent préparer le concours d’entrée à l’université suivent des cours privés, pourquoi se fatiguer pour l’école publique? L’enseignement public continue donc de se dégrader et c’est un cercle vicieux. Les agitations des professeurs, les occupations de locaux par des élèves et la destruction du matériel n’aident pas à sortir de cette impasse. Dans ce contexte difficile, certains accomplissent un travail généreux et héroïque en allant à contre courant du laisser aller général. Ils sont dignes d’admiration, mais ils ne peuvent pas changer les choses.

C’est ainsi que tout le secteur des services publics est pratiquement doublé par un secteur privé destiné à pallier ses manques. Les transports publics à Athènes sont complétés par le recours à 15000 taxis. A l’hôpital, les familles de malades se chargent du travail des aides soignantes (la famille le fait elle-même ou elle paie une aide soignante privée) puisque les infirmières en nombre insuffisant n’assurent pas ce rôle.

Obtenir un permis de construction, lancer une entreprise imposent souvent que l’on verse des pots de vin. Comment cela ne pèserait-il pas sur le fonctionnement de l’économie, et sur le budget des gens simples ?

Une révision des dépenses publiques est aussi nécessaire. Pourquoi le pays est-il le cinquième importateur mondial d’armement ? Par rapport au chiffre de sa population, il se situe à un niveau voisin des États-Unis ou d’Israël en dépenses pour l’armée. Des sommes pharaoniques y sont consacrées, alors que la Grèce n’est qu’au 83e rang pour les dépenses d’éducation, et au 56e rang pour les dépenses de santé. La conviction que nous sommes entourés d’ennemis et de forces hostiles, qu’il faut être armé pour faire face à toute éventualité est une idée reçue difficile à dépasser. Le problème de Chypre et la division des communautés grecque et turque de l’île, ainsi que le partage des eaux territoriales entre la Grèce et la Turquie nourrissent un contentieux historique.

Tous attendent du gouvernement actuel qu’il remette le pays sur ses pieds. Cela ne se fera pas sans changement profond et sans grands sacrifices. Mais tous ne sont pas prêts à payer leur part. Les grèves et les agitations sont quotidiennes; les manifestations réunissent une partie de la population qui proteste d’être de nouveau parmi ceux qui devront payer la crise. Le gouvernement doit prouver qu’il distribue les charges d’une manière équitable, et que certains qui ont tiré profit d’opérations illégales et frauduleuses seront sanctionnés.

Car beaucoup ont le sentiment d’être victimes d’injustices. On entend parler d’énormes scandales financiers concernant des hommes politiques, des hommes d’Église, des entrepreneurs, etc. Or ceux-ci ne sont presque jamais sanctionnés. Cette impunité sape les fondements de la vie sociale.

La faiblesse de l’État est un autre aspect du même problème. Si certains bénéficient d’une impunité, d’autres groupes (syndicats ou autres) profitent d’une influence reconnue pour imposer à l’État leurs exigences. Les manifestations et occupations de bâtiments publics se multiplient. Le manque de sens civique et du simple respect de son voisin provoque parfois l’indignation, mais face à la faiblesse de l’État, les plus arrogants sortent finalement gagnants. Reste la moitié des Grecs qui travaille dur, dépassant de loin l’horaire légal, souvent dans des conditions d’insécurité, alors qu’une grande part des autres mène une vie tranquille et qu’une minorité fait la grande vie aux dépens des autres. En outre, une administration problématique dissipe une partie de l’effort fait. Si le gouvernement ne parvient pas à résoudre ce problème d’inégalités, les mesures d’austérité ne seront pas acceptées et il faut s’attendre à des troubles sociaux graves. D’autant qu’au chômage et aux difficultés économiques s’ajoute le risque que représente, aux yeux d’une population inquiète, un flux d’immigration clandestine qui semble échapper à tout effort pour le contenir.

Un groupe social mérite attention, car il recourt au terrorisme ou le soutient. Toute une population jeune ou adulte, nourrie de l’idéologie anarchiste connaît un bouillonnement à la périphérie des universités ou dans divers groupuscules. Dix ans après le démantèlement de l’organisation 17 novembre, qui a sévi pendant une vingtaine d’années, une nouvelle génération est en train de se former, prête à reprendre les attentats à la bombe et l’assassinat des policiers. Cette évolution est très inquiétante.

Il faudra bien que le coût de la vie rejoigne les possibilités réelles de l’économie. Mais les Grecs vont-ils consentir à payer les taxes et accepter des sacrifices pour avoir un train de vie qui repose sur l’économie réelle et non sur un développement factice et mensonger?

Un consensus de base est nécessaire pour accomplir un effort commun. Car l’évolution du pays depuis 30 ans, c’est-à-dire à peu près depuis la dictature militaire, a conduit à une impasse. La mauvaise gestion des subventions européennes, le populisme qui a avantagé le clientélisme des partis aux dépens des capacités réelles des citoyens, l’échec à contrecarrer et à limiter la corruption, l’impossibilité d’augmenter la production et de limiter l’appareil bureaucratique, la baisse de la productivité et le chômage qui affecte particulièrement les jeunes, tout cela nous a conduits au bord du précipice. Ces problèmes pèsent lourd sur une population qui, sans autres ressources que son travail, affronte des conditions de vie toujours plus difficiles.

Tous doivent accepter de changer d’habitudes, de pratiques ou de modes de vie. Or ce consensus n’est pas acquis. Car la plupart espèrent que la crise ne les touchera que très peu. La crise internationale n’a fait que mettre au jour les fragilités et les distorsions de la vie sociale et économique à laquelle nous sommes habitués depuis plusieurs décennies. Le redressement ne sera ni facile ni anodin. Certes, les problèmes de la Grèce posent aussi de grandes questions à l’Union européenne et à la zone euro. Les semaines qui viennent seront décisives quant à la réponse de l’Europe sur le plan de la politique à suivre et des institutions à mettre en place pour faire face aux problèmes des pays du sud. Mais, sur le plan national, deux questions sont importantes pour la suite : les charges et les sacrifices à faire seront-ils partagés avec un certain souci de justice? Le gouvernement réussira-t-il à convaincre ou à contenir des forces politiques habituées à mobiliser les syndicats et à imposer leurs demandes à l’État ?

Quelles que soient les mesures d’austérité, quelle que soit l’augmentation des taxes, ou de la TVA il n’y aura pas de sortie de la crise sans une activité économique réelle et productive. Le peuple grec doit mobiliser sa liberté économique, son imagination, et sa créativité. Le gouvernement cherche à assurer sa capacité à trouver de l’argent sur le marché financier international, et à faire baisser les taux d’intérêt. Mais le grand pari, c’est de remettre la machine de production en mouvement. Comment se fait il que les communautés grecques de la diaspora aux États-Unis, au Canada, en Australie ou en Allemagne commencent à construire leur avenir à partir de rien et qu’elles arrivent peu à peu à former des communautés solides et souvent prospères? Pourquoi la même chose n’est-elle pas possible en métropole?

La période de la dictature des colonels a discrédité tout autre discours politique que celui d’une gauche anticapitaliste et antiaméricaine. Mais depuis des décennies, la culture politique dominante a sans doute été une version d’un socialisme populiste. Les gouvernements ont facilement cédé à la pression et l’ensemble de la société a commencé à perdre contact avec la réalité de l’économie et avec ses possibilités concrètes. L’idée que l’État est une vache à lait, que l’on peut exploiter sans fin, conduit à une perte du sens des limites. Et parmi les entrepreneurs, ceux qui savent contourner les règles grâce à des appuis dans l’administration ont gain de cause.

En effet, l’État et les services publics où les chasses gardées de quelques minorités ont fait finalement bon ménage avec des entreprises privées parasites, à qui l’on confiait les travaux de l’État, et qui surchargeaient les factures, recevaient des subventions et livraient cependant une production de qualité douteuse… Cette complicité a faussé tout le jeu économique. La rupture avec ces habitudes pour une économie plus juste et créative, ne sera pas facile : elle exige un changement moral et culturel. Le pire serait de perdre l’occasion qu’offre la crise actuelle pour un vrai redressement du pays.


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1 réactions pour « La Grèce en crise »

Claude Leroy
02 July 2015

Eh bien... Pronostic hélas réalisé quasi entièrement, quand on voit où la Grèce et l'UE en sont en juillet 2015...

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