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Plus verte, la ville ? Bordeaux face au climat

Le projet urbain « Vers le Grand Bordeaux, une métropole durable » (2006) se fonde sur la transformation des quartiers portuaires depuis le lac de Bordeaux Nord jusqu’aux abords de la gare TGV au sud, en passant par la rive droite de la Garonne. © Emmanuelle Bonneau
Le projet urbain « Vers le Grand Bordeaux, une métropole durable » (2006) se fonde sur la transformation des quartiers portuaires depuis le lac de Bordeaux Nord jusqu’aux abords de la gare TGV au sud, en passant par la rive droite de la Garonne. © Emmanuelle Bonneau

Malgré l’urgence climatique, le renouvellement urbain négocié avec des investisseurs privés emprunte des dynamiques parfois contradictoires. La capitale aquitaine en porte témoignage. 


Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) réitère ses alertes en matière de réchauffement climatique et pointe la voie d’un « urbanisme durable » et notamment de villes plus vertes, comme l’un des vecteurs d’adaptation au changement. En France, les lois Grenelle sur l’environnement (2007 et 2010) ont enclenché une écologisation des pratiques en urbanisme. L’injonction au changement ne cesse de se renforcer depuis quinze ans. Dernier acte, la loi « climat et résilience », promulguée à l’été 2021, qui fixe la fin de la consommation des sols agricoles et naturels par l’urbanisation à l’horizon 2050 (objectif « zéro artificialisation nette »).

Marqueurs des villes qui se naturalisent : la densification et la requalification de l’urbanisation existante, la valorisation des espaces plantés et de pleine terre et la préservation et la recréation de terres nourricières et d’espaces humides ou forestiers. Ces démarches s’inscrivent dans une double visée environnementale (réduction des îlots de chaleur, gestion des eaux pluviales par la végétalisation) et sociale (agrément du cadre de vie, alimentation de proximité…). De plus, elles se veulent collaboratives, associant aménageurs, gestionnaires et usagers.

Un quart de siècle sépare la programmation d’un nouveau morceau de ville et sa réalisation.

L’action publique est fréquemment décriée pour son retard, voire son immobilisme, face à un péril devenu imminent. C’est oublier que les transformations urbaines s’inscrivent dans le temps long : un quart de siècle sépare la programmation d’un nouveau morceau de ville et sa réalisation. À bas bruit, des changements sont à l’œuvre, et cela dans un contexte marqué par la montée de la « ville néolibérale » – selon l’expression du politologue Gilles Pinson – et d’un urbanisme toujours plus négocié avec les investisseurs privés.

Les enjeux environnementaux solliciteraient pourtant un surcroît de planification et de maîtrise publique de l’aménagement. Un parcours du centre à la périphérie de l’agglomération bordelaise permet d’interroger cette évolution – parfois contradictoire – des pratiques.

Grandeur et densité

Dans la métropole aquitaine, la première décennie des années 2000 a été marquée par l’avènement d’un projet urbain intitulé « Vers le Grand Bordeaux, une métropole durable » (2006). Il se fonde sur la transformation des quartiers portuaires depuis le lac de Bordeaux Nord jusqu’aux abords de la gare TGV au sud en passant par la rive droite de la Garonne, ainsi que sur la densification de l’ensemble de l’agglomération.

Sur les berges du lac de Bordeaux, le quartier Ginko est labellisé « écoquartier » au cours de sa première phase d’aménagement.

Entre le fleuve, sa plaine inondable et la forêt des Landes, la prise en compte de l’environnement n’est pas une option. Elle doit cependant composer avec l’objectif d’une « métropole millionnaire » (2010) qui, bien que passé d’actualité, a laissé sa marque dans les programmes immobiliers. À l’heure du « Grand Paris », Bordeaux aussi voyait grand avec l’accueil de 300 000 nouveaux habitants d’ici 2030. Justifié par la lutte contre l’étalement urbain, cette ambition recouvrait des intérêts moins avoués de rentabilité des équipements publics et de captation des ressources fiscales émanant de l’installation de nouvelles entreprises et de nouveaux habitants.

Sur les berges du lac de Bordeaux, le quartier Ginko (32 hectares, 335 126 m2 de surface de plancher1 créés) est mis à l’étude au début des années 2000. Sa réalisation, engagée depuis 2011 à l’appui d’une procédure de Zone d’aménagement concertée (ZAC), a été concédée à un aménageur privé, mais répond à un cahier des charges porté par la collectivité.

L’outil ZAC est le garant d’ambitions élevées en termes de mixité sociale et d’environnement.

L’outil ZAC permet d’équilibrer le financement d’équipements publics et de logements sociaux par la vente de foncier et de produits immobiliers. Il est le garant d’ambitions élevées qui se mesurent ici en termes de mixité sociale (un tiers de logements sociaux) et d’environnement : infiltration des eaux de pluie en surface, maillage de rues et de venelles végétalisées, cœurs d’îlots densément plantés.

Tout cela a contribué à la labellisation de la première tranche d’aménagement de Ginko (2010-2013) en « écoquartier ». Décerné par le ministère de la Transition écologique, ce label apparaît comme une vitrine pour la promotion du quartier par l’aménageur privé. S’il repose sur une mise en œuvre effective d’engagements environnementaux dans les premières réalisations de Ginko, ces derniers ne seront pas tenus par la suite.

La deuxième phase d’aménagement du quartier Ginko est marquée par une hausse de la densité constructive et une forte minéralisation des espaces. © Emmanuelle Bonneau

Les deux dernières tranches d’aménagement, amorcées à partir de 2012 dans le contexte de la « métropole millionnaire », traduisent une hausse de la densité constructive (le nombre de logements prévu est passé de 2149 à 2700 et la surface de bureaux a augmenté de 12 000 m2 pour une superficie totale inchangée) et par une forte minéralisation des espaces publics et privatifs. Les opérations d’aménagement voisines, menées autour des bassins à flot et du quai de Brazza répondent à la même exigence de densification.

Ces dernières ont été engagées avec des outils d’aménagement plus souples qui favorisent la négociation entre public et privé. À ce jeu, l’environnement est perdant. La densité constructive limite la végétalisation des espaces publics et la générosité des cœurs d’îlot plantés. L’impact est direct sur la qualité de vie, la proximité des façades et l’absence de filtre végétal engendrant de forts vis-à-vis entre les habitations du quartier.

Label local

À terme, c’est par l’édition d’un label local du « bâtiment frugal bordelais », initié par Bernard Blanc, adjoint au maire de Bordeaux, que la municipalité écologiste entend orienter la qualité des constructions dans les opérations urbaines à venir et déjà engagées. Le label vise à favoriser un bâtiment « contextualisé, adapté à un territoire, à un contexte climatique, économique et social local ». Il repose sur 42 ambitions dont 20 sont obligatoires pour les projets immobiliers.

Parmi ces dernières, « éviter l’artificialisation des sols », « préserver et favoriser la biodiversité » et « gérer les eaux de pluies de façon adaptée » vont dans le sens d’un renforcement de la présence de la nature en ville. Les coefficients « de biotope » et « de régulation thermique » incitent à développer des espaces de pleine terre porteurs de trois strates végétales (herbacées, arbustives et arborées). Le label encourage la préservation de la végétation existante et exige que, pour tout abattage de grand arbre, le double soit planté.

Le label « bâtiment frugal » ne sera plus un argument de vente, mais la règle de l’urbanisme bordelais.

Les effets du label, élaboré en associant les promoteurs immobiliers, sont déjà visibles dans quelques projets démonstrateurs. Au-delà, il doit être intégré dans le Plan local d’urbanisme métropolitain en cours de modification et s’appliquer lors de la réalisation des constructions encore en projet dans le quartier de Brazza. Le label ne sera alors plus un argument de promotion pour quelques opérations isolées comme l’« écoquartier », mais la règle commune pour le quotidien de l’urbanisme bordelais.

Loin de la ville-centre, c’est en effet dans la restructuration de la ville ordinaire, des secteurs pavillonnaires, des zones commerciales et d’activités, que réside l’un des principaux défis de la transition des pratiques.

Contours pionniers

En périphérie ouest de la métropole bordelaise, des « opérations d’intérêt métropolitain » (OIM) ont été créées à partir de 2015 dans la perspective d’organiser l’accueil d’entreprises et la production de logements. Ces vastes périmètres d’action sont caractérisés par la présence d’acteurs socio-économiques clefs (aéroport, industrie aéronautique, hôpitaux, universités…), animés par des velléités de développement.

Autour de l’aéroport, l’OIM Aéroparc s’étend sur trois communes et 3 372 hectares. L’ambition à long terme : 900 000 m2 de surface de plancher d’activités, de commerces et d’équipements sportifs et loisirs. Sur un foncier principalement privé, l’action de la Métropole repose sur une « équipe-projet » de techniciens qui accompagnent les porteurs privés et anticipent l’évolution de secteurs d’activité vieillissants.

Plutôt que des plantations ornementales, il s’agit de privilégier des plantations forestières adaptées au sol local.

Structurant l’aménagement spatial, la valorisation d’une trame paysagère accompagne la création d’un réseau d’espaces publics favorisant le vélo et la marche. Sylvie Tatareau, directrice technique et financière de l’OIM Aéroparc, assure sa mise en œuvre en adoptant une démarche pragmatique fondée sur la connaissance du terrain et sur un « apprentissage en marchant », les déconvenues d’un jour préparant les réussites du lendemain. Ainsi, plutôt que de favoriser des plantations ornementales (que les services techniques arrachent parfois à défaut de savoir financer leur entretien), l’OIM privilégie des plantations forestières ne nécessitant pas d’arrosage et peu ou pas de taille parce qu’elles s’appuient sur le développement naturel de très jeunes plants adaptés au sol local.

Afin de garantir la durabilité du couvert forestier déjà constitué, la Métropole a acquis des boisements dont elle assure la gestion durable. L’aménagement de chemins participe à la qualité de vie et aux déplacements des employés de ce secteur d’activité. Dans un contexte de raréfaction des finances publiques, la végétalisation passe désormais par des activités économiques contractualisées avec des acteurs privés, telles que la sylviculture et l’agriculture. Ainsi, des prairies sont données en pâture au berger voisin, un apiculteur a pu déposer ses ruches et un projet d’agriculture urbaine est en germe sur des terrains acquis par la Métropole.

À proximité de l’aéroport, le hameau de Beutre, constitué de 93 maisons et propriété du bailleur social Aquitanis, est réhabilité dans un esprit commun en conservant l’ensemble du patrimoine forestier et en identifiant les terres les plus propices à l’agriculture pour les cultiver. L’urbanisme ne repose plus dès lors sur la seule production de voiries et de constructions par la planification, le zonage et le règlement, mais sur la constitution d’un espace urbain – y compris agricole et forestier – à l’appui d’une équipe-projet ancrée localement.

Accepter la finitude des ressources environnementales implique d’accepter la finitude de l’espace bâti.

À Beutre, elle se réalise depuis 2019 avec les habitants. Les architectes, urbanistes et paysagistes du projet, porté par l’architecte Christophe Hutin, se sont installés en résidence permanente pour échanger avec eux au quotidien et engager la réhabilitation de chaque maison au plus près des usages de chacun. Un collectif d’artistes, le « parti Collectif », est associé à cette résidence pour développer, au-delà d’une organisation spatiale, celle d’une communauté habitante.

Selon ces tendances, accepter la finitude des ressources environnementales, préserver les forêts et restaurer des espaces agricoles, c’est, pour la métropole bordelaise et les grandes agglomérations, accepter à terme la finitude de l’espace bâti. Cela implique de cesser de concentrer la croissance démographique et économique pour la partager avec leur arrière-pays. En la matière, les solidarités sont balbutiantes : depuis 2016, Bordeaux Métropole a signé des contrats de coopération territoriale avec Angoulême, Libourne, Marmande et Saintes. Il est encore trop tôt pour en évaluer les effets probants, en espérant qu’il ne soit pas déjà trop tard pour s’adapter aux changements globaux annoncés depuis plus de cinquante ans.

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1 La surface de plancher est une unité de calcul des surfaces de constructions, utilisée dans le cadre des procédures d’autorisations d’urbanisme.


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