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Si charité et solidarité sont bien à l’œuvre en France à l’échelle individuelle, ces valeurs sont à la peine sur le front collectif. Le regard de Pascal Brice, président de la Fédération des acteurs de la solidarité.
Je dois d’emblée confesser une plus grande familiarité avec les valeurs et les réalités de la solidarité qu’avec celles qui relèvent de la charité. Rien de très étonnant pour le président de la Fédération des acteurs de la solidarité, qui fait de ce principe de vie individuelle et collective et de son expression chaque jour dans nos associations adhérentes, une vertu cardinale.
Non que je sois ignorant des vertus de la charité et de ses manifestations. Elles inspirent nombre de bénévoles parmi les adhérents, y compris fondateurs, de notre fédération. Il m’a été donné de les vivre auprès de celles et ceux qui la pratiquaient quand, directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) de 2012 à 2018, je me rendais sur les lieux de vie d’étrangers livrés à la précarité et la violence des rues et des campements, pendant ce qu’il est convenu d’appeler la « crise européenne de l’asile ».
En ces lieux d’indignité où seule la fraternité offrait une étincelle étaient présents des femmes et des hommes que la charité plaçait naturellement auprès de ces damnés de la terre. Voilà qui inspirait indéniablement cette religieuse auprès des femmes victimes de la traite humaine dans les rues de Paris, cette responsable d’association dans la région de Calais qui s’obstinait à accueillir des Érythréens dans un presbytère, sans parler des frères de Taizé.
J’ai vite compris que ces femmes et ces hommes, mus par la charité, ne connaissaient pas le compromis lorsqu’il s’agissait de la vie et de la dignité humaine. Ils sont, à mes yeux, comparables à cet égard aux médecins ou aux marins : hors de question de transiger avec la vie, avec la fraternité, avec la solidarité, avec la charité. Rude et belle leçon, jamais aboutie, toujours ouverte, pour le fonctionnaire, directeur d’une administration disant le droit de notre République, diplomate convaincu que le compromis permet seul de vivre en société – mais jamais sur la dignité humaine.
J’ai vite compris que ces femmes et ces hommes ne connaissaient pas le compromis lorsqu’il s’agissait de la dignité humaine.
J’ai vite compris qu’il était inutile de tenter de convaincre ce frère de Taizé que, en droit, ce jeune Soudanais ne pouvait faire l’objet d’une protection au titre de l’asile. Inutile aussi de tenter de convaincre cette responsable d’association qu’elle ne pouvait pas continuer à accueillir dans des conditions qui entraînaient une forme de désordre préjudiciable à tous. Je l’ai acceptée, respectée, honorée, cette intransigeance. Il m’est revenu, il me revient toujours de la mettre au cœur d’une volonté de vivre ensemble dans le respect de nos différences et dans ce qui nous rassemble.
C’est que la charité – et je sollicite votre indulgence au moment de m’aventurer sur un terrain théologique qui n’est pas le mien – est don de soi. Elle est un acte, une attitude, un regard qui conduit à se reconnaître en l’autre. À partir de là, pas de compromis avec l’essentiel, le fondamental : le respect de l’autre comme de soi-même, la fraternité, la solidarité.
Pris dans le tourbillon de la « crise européenne des réfugiés » en 2015-2018, j’ai immédiatement acquis la conviction que rejeter l’étranger, le pauvre, le précaire, c’était d’abord se rejeter soi-même. Rejeter les étrangers, ce n’est pas seulement, en divisant et hiérarchisant, rejeter les étrangers au bénéfice des Français. C’est accepter de rejeter des Français, les pauvres le plus souvent, et de se rejeter soi-même.
Alors qu’à l’inverse, accueillir, aider, fait tant de bien. J’essaie d’être lucide. Nous ne sommes pas égaux dans l’exercice de la charité, de la solidarité, de l’accueil. Pour celles et ceux qui sont fragilisés socialement et culturellement, le vertige de la peur de la précarité peut conduire à refuser la charité, la solidarité vers plus faible que soi. Et pourtant, nous avons tous vécu ces situations si fréquentes qui conduisent les plus défavorisés à accueillir quand, trop souvent, les plus aisés se barricadent.
La solidarité, la charité – que l’on m’autorise cet amalgame – sont pourtant plus indispensables que jamais, à plus forte raison dans le contexte actuel, où le soutien à la résistance ukrainienne et l’accueil des réfugiés sont un nouvel espace de manifestation de la solidarité. La France, grâce à la mobilisation des pouvoirs publics et des associations, a su éviter l’explosion de la pauvreté dans le sillage de la crise sanitaire. Mais la pauvreté est là, installée, fatalité pesant sur des générations, s’enracinant dans des quartiers, des campagnes, chez les jeunes, les femmes seules avec leurs enfants, les chômeurs en fin de droits, les personnes âgées, les étrangers en précarité.
La mobilisation collective doit s’amplifier pour lutter contre l’enracinement de la pauvreté dans notre pays. Oui, la perspective du plein-emploi est maintenant ouverte en France, mais il ne peut s’agir d’un plein-emploi qui s’accompagnerait d’une accentuation de la précarité, notamment au travail, et d’une persistance de la pauvreté. Ce que nous devons construire, en partant de ce que sont et vivent les personnes en pauvreté, de l’action locale des acteurs publics et associatifs, c’est un plein-emploi qui s’accompagne d’un recul massif de la précarité et de la pauvreté. Cela suppose notamment un revenu minimum digne et le développement de l’accompagnement des personnes en précarité vers l’insertion.
Aux pouvoirs publics de démontrer qu’ils sont prêts à tourner le dos aux dispositifs verticaux qui enferment dans des cases.
La situation des jeunes inquiète particulièrement, tant la précarité, la pauvreté, les fragilités physiques et psychiques les touchent. C’est la raison pour laquelle notre fédération s’est engagée pour un dispositif de revenu et d’accompagnement pour des jeunes en grande précarité, que nos associations accompagnent dans les rues, les accueils de jour ou les centres d’hébergement. Aux pouvoirs publics de démontrer qu’ils sont prêts, dans la mise en œuvre du « contrat d’engagement pour les jeunes », avec les acteurs locaux, à changer de méthode, à tourner le dos aux dispositifs verticaux, préformatés, bureaucratiques, centralisés, qui enferment les gens dans des cases, pour privilégier des approches partant des personnes, de celles et ceux qui les accompagnent et des territoires.
Mais la situation des personnes âgées inquiète aussi. Pour celles qui survivent aux atteintes de la rue et de la précarité, elles sont de plus en plus nombreuses dans nos structures. J’y alerte au moment où la tentation est forte de lutter contre la pauvreté et les inégalités à la racine pour les enfants. C’est indispensable. Mais n’oublions pas les cabossés d’années de chômage de masse.
Indispensables, la solidarité, la charité sont à la peine. Elles sont toujours là, bien présentes, dans les dons aux associations, la vitalité de ces dernières sous diverses formes. Mais, en tant que principes de vie collective, elles bloquent. La dénonciation de « l’assistanat » s’insinue, sans compter le rejet de l’aide aux « migrants ». Rien d’étonnant à cela dans un moment long de fragilité sociale et culturelle qui touche notamment la classe moyenne, cœur de la redistribution.
Le don de soi que constitue la charité est une mise en abîme. Elle suppose d’accepter de se voir sans peur dans le regard de l’autre déclassé, affaibli, fragilisé. Le vertige peut être là pour tant de personnes qui vivent dans la crainte de basculer elles-mêmes. Ce vertige rapproche, mais, en réalité, éloigne, parfois jusqu’au rejet.
Il nous faut donc, pour faire avancer la solidarité, être lucides sur l’état de la société, ses besoins, ses enthousiasmes, ses réticences. Il nous faut être dans ces périodes d’incertitudes, de basculements, intransigeants sur les valeurs essentielles, à commencer par le respect de la nature humaine – et de la nature sans doute, aussi.
Mais il nous faut réinventer la solidarité en ces temps de tempête ; repenser l’identification des besoins sociaux à partir des personnes et des territoires ; conjuguer l’action de l’État, des collectivités et des associations ; intégrer les défis de la transformation écologique ; repenser le financement de la solidarité.
Nous sommes dans un moment de réinvention douloureux, mais décisif. Il nous revient, par notre attachement à des valeurs fondamentales d’humanité, par la lucidité sur l’état du monde, par la mobilité intellectuelle pour sortir du conformisme ambiant, de faire une démonstration essentielle : il n’y a pas d’ordre social sans respect absolu de la dignité humaine ; il n’y a pas de dignité humaine sans fraternité, sans charité, sans don de soi, sans solidarité.
1966 – Naissance à Nantes
2012 – Directeur général de l’Office national de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra)
2020 – Président de la Fédération des acteurs de la solidarité