Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
L’engagement citoyen se développe de plus en plus hors des cadres formels, grâce à l’appui du numérique. Des expériences prometteuses se heurtent encore à la rigidité bureaucratique des pouvoirs publics et à la frilosité du monde associatif.
En France, l’isolement social, qui préexistait à la pandémie et s’est accentué avec les confinements, a mis en évidence l’importance vitale des solidarités proches. La contribution citoyenne, essentielle pour y faire face, oblige à construire des passerelles nouvelles entre les engagements informels, l’action associative et les coopérations d’acteurs sur un territoire.
Pourtant, les synergies demeurent rares entre le monde associatif, les services publics territoriaux et les nouveaux acteurs de la solidarité, parmi lesquels on compte les plateformes numériques dédiées à l’engagement. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, associations et services de l’État sont sans doute confrontés au même problème : gérer la relation de l’individu avec l’organisation, alors que le rapport à l’autorité, à la norme et à la vérité se transforme rapidement.
La jeune génération est tout aussi attachée à l’intérêt général que les précédentes, mais l’agnosticisme nourri par les dernières décennies d’enlisement de l’action publique – comme par la révélation du cynisme de certaines entreprises – leur fait aborder le monde du travail et de l’engagement différemment.
Le numérique écrase la pyramide en une structure horizontale, qui éclate, le cas échéant, en unités autonomes.
Cette quête de sens a du mal à s’exprimer au sein de l’État – dont les concours administratifs voient s’effondrer le nombre de candidats – et, plus largement, au sein de toutes les institutions qui ont omis de s’adapter à la société d’individus relationnels qui est aujourd’hui la nôtre.
L’engagement s’exprime pourtant, tant en dehors qu’au sein de l’État. Pour ce dernier, l’exemple de la « réserve civique1 », centrée sur une plateforme numérique, répond aux nouvelles attentes en matière d’organisation. Le numérique écrase la pyramide en une structure horizontale, qui éclate, le cas échéant, en unités autonomes que le pilote de l’organisation doit attacher les unes aux autres sans les ligoter.
Cette structure construit sa réponse à la demande sociale par un processus itératif et une expérimentation sur le terrain. En l’espèce, le site jeveuxaider.gouv.fr est un exemple d’économie collaborative sans but lucratif, dont la valeur réside dans la mise en relation entre l’offre et la demande de bénévolat civique.
Les coopérations territoriales devraient constituer aujourd’hui le champ naturel d’expansion de ce type d’outils. L’équipe originelle de la réserve civique a d’ailleurs été inspirée par l’exemple de la démarche Monalisa (cf. encadré) pour envisager des « stratégies d’impact collectif » associant bénévoles, associations, collectivités territoriales et services de l’État.
La démarche Monalisa
La capacité à mobiliser durablement la contribution volontaire des citoyens est un enjeu majeur pour tous les projets politiques à venir. Cette évidence s’applique particulièrement à la lutte contre l’isolement social des personnes âgées : la participation active des citoyens y est fondamentale aux côtés des dispositifs de solidarité fondés sur la redistribution.
C’est ce défi que la démarche Monalisa (Mobilisation nationale contre l’isolement des personnes âgées), impulsée par l’ancienne ministre Michèle Delaunay et portée par des financements publics, relève depuis 2014.
Elle mobilise ensemble les engagements citoyens, l’action associative et les coopérations d’acteurs sur un territoire. Aujourd’hui, près de 600 organismes (associations, collectivités territoriales et acteurs du secteur sanitaire, social et médicosocial) y sont engagés. En outre, 70 coopérations territoriales mettent en synergie les acteurs volontaires et animent en réseau de près de 1 000 équipes citoyennes. www.monalisa-asso.fr
Dans la société de la co-construction citoyenne actuellement en émergence, il s’agit en effet de réunir de multiples contributeurs dans un projet de territoire où s’exprime pleinement le talent de chacun. Les associations comme les pouvoirs publics doivent apprendre à les accueillir. Pour l’État, une telle configuration exclut de gouverner par la norme ou l’appel à projet unilatéralement défini. Son rôle essentiel de garant de l’intérêt général doit s’incarner autrement.
La pandémie de Covid-19 a souligné le besoin vital d’infrastructures sociales et publiques.
Du côté associatif, une telle évolution des formes d’engagement force les organisations à remettre au cœur de leur projet et de leur gouvernance ce qui les fonde : la capacité des citoyens à s’associer pour agir. Tirer parti de ces stratégies collectives implique d’être réactif, à l’aise avec la vie des plateformes et moins méfiant envers la coopération avec la diversité de l’écosystème. Leur réussite passera par une culture de l’expérimentation, de l’échec, de l’autonomie et du partenariat.
Les périodes de crise révèlent des évidences trop vite oubliées. La pandémie de Covid-19 a souligné le besoin vital d’infrastructures sociales et publiques, à même de faciliter et d’outiller les contributions durables, tant individuelles que collectives, des citoyens aux solidarités proches. Les volontés d’agir se sont trop souvent perdues dans notre incapacité collective à les intégrer dans un écosystème ad hoc.
La plateforme jeveuxaider.gouv.fr constitue une réponse à cet enjeu. Elle ouvre des potentialités inédites par les commodités nouvelles qu’elle introduit dans les systèmes d’échange en mettant en lien les propositions de missions bénévoles et les citoyens qui souhaitent agir2. Mais, pour fonctionner, elle doit capter la capacité des associations à identifier les besoins sociaux et inventer des réponses sous forme de missions bénévoles, à accueillir et accompagner les citoyens volontaires dans l’engagement et à fédérer les synergies productrices de motivations, de savoirs et de savoir-faire. De leur côté, les associations ont besoin des potentialités du numérique pour susciter de nouvelles volontés d’agir et démultiplier leur impact.
Des tensions sont parfois nées de l’interdépendance entre infrastructure numérique publique et mouvement associatif.
Elles ont néanmoins du mal à adapter leurs pratiques à la fluidité des contributions individuelles et passagères et au rythme des réformes qu’implique un partenariat avec une plateforme telle que jeveuxaider.gouv.fr. Des tensions, voire des incompréhensions, sont nées de cette interdépendance entre l’infrastructure numérique publique et le mouvement associatif. Le fait que l’État investisse ainsi le champ de l’intermédiation associative sans qu’un système de codécision et de co-construction ne soit mis en place est propice aux interprétations.
L’État s’imagine-t-il que, grâce aux prouesses du numérique, de nouvelles formes de relations entre citoyens (et entre l’État et les citoyens) relégueront le mouvement associatif au « monde d’avant » ? A contrario, le manque de coopération du mouvement associatif ne tendrait-il pas à confirmer la difficulté des associations à accueillir les évolutions des modes d’engagement ? Les institutions publiques comme les structures associatives se révéleraient-elles in fine hors d’état d’adopter les stratégies idoines ?
La citoyenneté active et, avec elle, les manières d’agir et de décider ensemble touchent à une mutation profonde de la place de l’individu dans le collectif. L’issue de cette mutation est déterminante pour l’avenir du contrat civique qui fonde notre société. Elle dépend en grande partie des capacités du mouvement associatif à se transformer pour accompagner cette évolution. Les associations sont en effet débordées, à la fois « par le bas » (avec les initiatives citoyennes) et « par le haut » (avec l’évolution des grandes causes mobilisatrices).
La force d’une infrastructure sociale, publique et numérique doit s’articuler avec un écosystème d’acteurs engagés.
Le monde associatif saura-t-il opérer la transition institutionnelle nécessaire pour se mettre au service de cette mutation ? La force d’une infrastructure sociale, publique et numérique est un atout majeur dans cette perspective. À condition qu’elle s’articule avec un écosystème d’acteurs engagés et bénéficie d’une gouvernance qui associe toutes les parties prenantes.
Les acteurs de Monalisa constituent l’un de ces rares écosystèmes. Sept ans d’expérience ont forgé en eux l’idée du triple rôle que l’État pourrait et devrait jouer dans ce nouveau paradigme. D’abord, un rôle de légitimation, en faisant de la solidarité de proximité et de la lutte contre l’isolement social une priorité publique durable. Ensuite, un rôle d’incitation, en favorisant, avec les collectivités territoriales, les coopérations entre organismes et, avec le mouvement associatif, le développement d’engagements citoyens.
Enfin, un rôle d’investissement public dans les appuis aux acteurs, notamment dans l’ingénierie, la formation et les infrastructures numériques nécessaires au développement durable de tels écosystèmes. Des initiatives hybrides et des expériences éparses, du côté du mouvement associatif comme du côté de l’action publique, montrent le chemin. Il reste à espérer que les évolutions politiques à venir permettent de s’y engager résolument et durablement.
Jean-François Serres, La fraternité : le défi de notre république, éditions de l’Observatoire, 2022.
1 En 2015, a été institué par la loi un dispositif d’engagement civique destiné à mettre en relation des bénévoles et des organisations œuvrant pour l’intérêt général. Ce dispositif a canalisé et notablement augmenté le bénévolat. Nombre des 350 000 inscrits à la réserve civique sont de « nouveaux bénévoles » et 40 % ont moins de 30 ans. Ce projet a aussi créé l’occasion d’une action publique s’appuyant sur une proposition de jeunes talents recrutés dans une sorte de « zone franche » de l’État, leur fournissant à la fois l’autonomie et les moyens de créer un outil original : la plateforme jeveuxaider.gouv.fr.
2 Ces potentialités sont inédites à une échelle d’infrastructure publique. En effet, des plateformes d’intermédiation du bénévolat existaient et se sont rassemblées sous www.benevolat.fr