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Traquet oreillard (Oenanthe hispanica), un passereau dont la population est en déclin, classé “En danger” en France - Photo credit: adrien2008 on Visualhunt / CC BY-NC-ND
Traquet oreillard (Oenanthe hispanica), un passereau dont la population est en déclin, classé “En danger” en France - Photo credit: adrien2008 on Visualhunt / CC BY-NC-ND

Climat : ça chauffe pour la biodiversité !


Les changements climatiques auront un impact fort et indirect sur la biodiversité, en accroissant l’effet de facteurs aujourd’hui responsables de son érosion et en induisant des stratégies d’adaptation des activités humaines. Or il est nécessaire de considérer les humains et leurs stratégies comme partie intégrante de la biodiversité.

Parmi les effets des changements climatiques1, les modifications de la biodiversité2 préoccupent des responsables d’opérations de protection de la nature mais aussi bien des acteurs dont l’activité repose fortement sur une utilisation de la biodiversité et des services qu’elle fournit : productions agricoles et forestières, industries de l’eau, tourisme, santé (des hommes, des animaux et des plantes). Cette question est souvent posée sous l’angle d’une réponse directe des espèces aux modifications des principaux paramètres physiques du climat (température, pluviométrie) ou de paramètres chimiques (composition de l’atmosphère, pH des milieux aquatiques). Or les effets indirects des changements climatiques seront sans doute plus importants que les effets directs.

À quoi faut-il s’adapter ?

Les scénarios proposés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat prévoient à la fois des changements de moyenne annuelle ou saisonnière (température, humidité) et une variation de phénomènes plus ponctuels, perturbant l’écosystème : vagues de froid, tempêtes, crues éclairs, etc. La plupart des modèles élaborés pour caractériser la réponse de la biodiversité à ces changements s’appuient sur la connaissance des paramètres physico-chimiques de la niche écologique des espèces : « l’index thermique des communautés » pour les oiseaux communs, les données sur la pluviométrie ou la composition de l’atmosphère (teneur en CO2) pour les plantes, la teneur en oxygène de l’eau (assez liée à la température) ou le pH pour les organismes aquatiques.

Ces modèles de niche décrivent la progression possible vers le Nord ou en altitude des différentes espèces. Ainsi, le domaine forestier méditerranéen et ses espèces caractéristiques comme le chêne vert, qui représente aujourd’hui 9 % de la forêt française, devrait en 2100 en couvrir de 28 à 48 %. Inversement, le domaine montagnard – 16 % de notre territoire actuellement – n’en occuperait plus que 4 à 6 %. Mais on parle ici de valeurs moyennes, et les modifications seront graduelles et dépendront de la capacité d’adaptation des individus ou des écosystèmes, comme de leur possibilité de dispersion plus ou moins grande. En revanche, en cas d’événements extrêmes, les phénomènes de crise peuvent annihiler l’impact de changements graduels. Ainsi des printemps plus chauds et plus précoces ne sont pas synonymes d’une meilleure reproduction des oiseaux si des phases pluvieuses intenses perturbent la saison. Par ailleurs, certaines perturbations (crues, incendies, tempêtes) peuvent avoir des effets bénéfiques sur la biodiversité et l’augmentation de leur fréquence n’est donc pas à considérer systématiquement comme dommageable : dans les forêts, les incendies permettent parfois la réapparition d’espèces herbacées disparues.

Cette approche de causalité directe, assez opérationnelle, du moins pour les groupes animaux et végétaux bien connus, fournit des scénarios donnant l’impression de connaître les grandes évolutions à venir. Cependant, cette impression est en grande partie illusoire. Pour réfléchir de manière plus réaliste aux évolutions à venir, il est nécessaire d’introduire une vision plus globale, intégrant l’ensemble des facteurs modulés par l’activité humaine et qui, aujourd’hui, contribuent à l’érosion de la biodiversité.

L’importance des effets indirects

Nous distinguerons trois types d’effets indirects : les effets de potentialisation, les effets d’externalités et les effets de « rétroaction ». Les effets de potentialisation, tout d’abord, concerneront l’influence des changements climatiques sur les autres facteurs d’érosion de la biodiversité. L’érosion actuelle ne doit pratiquement rien aux changements climatiques, mais à quatre facteurs principaux : la surexploitation de stocks, la dégradation des habitats par la pollution physico-chimique, la réduction de la taille ou la fragmentation des habitats favorables à la biodiversité et, enfin, les introductions d’espèces. Ces pressions se renforcent souvent sous l’effet des changements climatiques. Ceux-ci contribueront, par exemple, à diminuer l’abondance de certaines espèces exploitées ou à restreindre leur aire de répartition, à faire disparaître ou à morceler certains habitats (zones humides, prairies d’altitude, reliques glaciaires) ; l’augmentation de l’ampleur ou de la durée des étiages des cours d’eau pourra accroître la concentration des substances toxiques. Enfin, le réchauffement favorisera aussi l’arrivée de nouvelles espèces, en particulier d’agents pathogènes.

Les effets d’externalités engloberont les conséquences négatives des stratégies d’adaptation de l’activité humaine, qu’elles soient « spontanées » (comme l’introduction d’espèces exotiques dans les jardins pour « profiter » du réchauffement climatique) ou « dirigées » (liées à des politiques volontaristes). Le risque est réel de stratégies minimisant les pertes économiques mais accroissant la pression sur la biodiversité. C’est le cas, par exemple, d’un recours croissant à l’irrigation des cultures et à la création de retenues agricoles ou du développement des cultures énergétiques sur des zones précédemment en jachères ou en prairies ; de la réduction des « cultures intercalaires » (destinées à éviter de laisser les sols nus en hiver pour limiter les apports de nitrates aux eaux souterraines), susceptible de réduire la réserve hydrique pour les cultures de printemps ; de l’augmentation du fret maritime ou de l’ouverture de nouvelles voies (les routes du Nord…), entraînant l’introduction d’espèces indésirables ; de la densification urbaine, qui permet certes des économies d’énergie, mais qui peut nuire au développement de la biodiversité et créer des coupures pour la migration de certaines espèces.

Enfin, les effets de « rétroaction » regrouperont les conséquences des modifications de la biodiversité sur les autres secteurs ou sur les changements climatiques eux-mêmes. Si certains secteurs seront directement affectés par un des paramètres du changement climatique – par exemple l’effet du réchauffement sur la demande en énergie –, la plupart des secteurs auront à faire face à la fois à des aléas directs et à des aléas indirects, liés aux réactions de la biodiversité. Le cas de la santé est emblématique : au-delà des questions de surmortalité liées aux canicules, l’essentiel des problèmes viendra de modifications de la répartition et de l’abondance d’agents pathogènes, d’organismes toxiques (algues), de flux de particules (pollens, spores). Quant aux changements climatiques, ils seront amplifiés ou modérés, globalement ou localement, par la modification du couvert végétal.

Il serait tentant de parler ici d’effets « secondaires », de moindre ampleur que les effets directs. Mais rien n’autorise à retenir une telle hypothèse et il faut envisager qu’ils puissent être prépondérants, du fait de phénomènes de « bouclage » et « d’amplification » dans lesquels, comme dans la métaphore de l’aile du papillon, un effet faible peut être transformé en perturbation majeure.

Comment la biodiversité réagit-elle ?

Les trois modes d’adaptation

Quels processus la biodiversité pourra-t-elle mobiliser pour s’adapter ? À un premier niveau, celui des individus, les réactions peuvent être physiologiques ou comportementales. Ainsi, les espèces végétales bloquent les échanges gazeux par fermeture des stomates lorsque la température devient trop élevée. Les poissons augmentent leurs mouvements operculaires pour mieux capter l’oxygène de l’eau. De même, on pourra observer des modifications des dates de floraison (notamment pour les arbres fruitiers) ou des périodes de reproduction (date de ponte des oiseaux ou des poissons). Sur un plan comportemental, les individus pourront modifier leur cycle d’activité (passage à une activité nocturne) ou migrer vers des habitats a priori plus favorables. Les réactions ne tiendront pas forcément à l’influence directe des changements climatiques, mais parfois à celles d’autres espèces, qu’elles constituent des ressources alimentaires ou, à l’inverse, des prédateurs, des parasites ou des agents pathogènes. Un tel phénomène est donc difficilement appréhendable par des expérimentations au laboratoire.

À un second niveau, la réaction des populations et des espèces par le mécanisme de sélection darwinienne leur permet de s’adapter génétiquement à de nouvelles conditions de vie. Ainsi, à la suite des hivers de plus en plus doux, des espèces migratrices d’oiseaux, comme la fauvette à tête noire ou le pouillot véloce, sont devenues sédentaires. Les facteurs clés sont la diversité génétique, la durée de génération des populations et la vitesse de changement des paramètres du milieu : plus le changement est graduel, plus la sélection a le temps d’opérer. Ce mécanisme présente deux propriétés « contradictoires » : il est susceptible d’aboutir à des réactions de beaucoup plus grande ampleur ; en revanche, il présente une inertie beaucoup plus grande et très variable d’une espèce à l’autre. Des unicellulaires, dont les générations se succèdent en quelques heures, aux arbres et aux grands mammifères, qui ne bouclent que quelques générations par siècle, la sélection darwinienne jouera un rôle soit majeur, soit négligeable.

Un troisième niveau est celui des écosystèmes. Dans une première phase d’adaptation fonctionnelle, l’écosystème conserve ses principales caractéristiques (une forêt reste une forêt, un lac reste un lac), même si certaines espèces varient en abondance ou sont remplacées par d’autres ayant une écologie similaire. Dans une seconde phase, l’écosystème est remplacé par un autre, sensiblement différent : l’étang s’assèche et devient une prairie, la forêt fait place à la savane. Cette distinction est importante lorsque l’on examine les services écologiques liés à ces écosystèmes, qu’il s’agisse des ressources que l’on y prélève ou de leur rôle dans la régulation du cycle de l’eau ou du climat. La dynamique de ces successions sera d’ampleur au moins égale à ce que peut permettre la sélection darwinienne, parfois plus rapide. Par exemple, si la température de l’eau des rivières de plaine augmente, le remplacement des truites par des cyprinidés (carpes, gardons) se fera sans doute plus vite que l’apparition de truites adaptées à des températures élevées.

Ces trois modalités ne sont pas indépendantes, mais font système : les individus de la même espèce ou d’espèces différentes sont en interaction permanente et les réactions des uns constituent un « système de contraintes » pour les autres. Si une espèce d’arbres forestiers possède une capacité de réaction individuelle forte pour grandir plus vite sous l’effet d’une augmentation de la température, de la pluviométrie ou des apports d’azote atmosphérique et capter ainsi davantage l’énergie solaire, elle « obligera » les autres espèces à s’adapter à un milieu plus sombre. Aussi bien, les écosystèmes « recomposent le jeu des contraintes ». Un facteur de pression sur une espèce, par exemple l’effet de la température sur la période de prolifération des chenilles, se traduira par un autre facteur de pression sur d’autres espèces, comme la nécessité d’un accouplement précoce des oiseaux insectivores.

Dès lors, l’évolution d’un écosystème peut difficilement être prévue à partir de la simple connaissance des capacités de réaction de ces différentes composantes. Il n’est pas surprenant de constater que les évolutions des écosystèmes, en particulier la modification de l’aire de répartition des espèces, apparaissent parfois « inférieures » à celles que prédisent nos modèles. Ainsi, l’enrichissement en espèces méridionales de la faune d’oiseaux française au cours des vingt dernières années serait deux fois inférieur à celui prédit par les modèles de niche.

Enfin, dans le cas de changements rapides, il ne faut pas surestimer la capacité de la sélection darwinienne à adapter les écosystèmes dans leur intégralité : les espèces ayant des vitesses de réaction « insuffisantes » seront certainement supplantées par d’autres. Ainsi, avec la modification de la durée d’enneigement, le caractère adaptatif que constitue le fait de changer de plumage (lagopède) ou de pelage (lièvre variable) perd quelque peu de son intérêt car les individus passés au blanc en période hivernale sont alors des proies plus aisément repérables.

Les réactions sont-elles adaptatives ?

Certaines réactions individuelles ne semblent pas constituer pour l’espèce des « stratégies d’adaptation » viables à long terme. Ainsi, le hêtre en condition de sécheresse produira moins de biomasse, car la période cumulée de croissance sera plus faible. L’espèce pourra se maintenir dans un premier temps. Mais elle sera en concurrence avec des espèces plus adaptées à de faibles pluviométries, d’autant plus si l’homme décide d’éliminer des forêts une espèce désormais sans intérêt. Autre exemple : le débourrement plus précoce des bourgeons des arbres reflète leur capacité de réaction individuelle mais peut les exposer davantage aux gelées tardives. De même, le passage d’une activité diurne à une activité nocturne expose les animaux à d’autres prédateurs…

Ou encore, la plus grande précocité sexuelle de poissons marins exploités se traduit par une réduction de la taille adulte. Cette réponse darwinienne à la capture sélective des gros animaux les expose à une prédation accrue par des espèces de taille supérieure.

Il nous semble nécessaire de distinguer deux questions. La première est celle de l’adaptation des individus et des espèces aux facteurs de pression, en termes de survie ou de succès reproducteur. À cette problématique purement biologique on peut, si les paramètres pertinents sont mesurés, apporter une réponse « objective ». La seconde est celle de l’adaptation des écosystèmes, via les successions écologiques. Les nouvelles biocénoses sont-elles mieux « adaptées » que les précédentes ? On peut certes mesurer la vulnérabilité ou la résilience d’un écosystème pour voir s’il est plus ou moins susceptible de résister à une perturbation, mais pourra-t-on le qualifier de qualitativement inférieur, ou de « moins adapté » ? Sauf dans le cas extrême de disparition de toute vie, il nous semble nécessaire, pour porter un jugement, de relier leur évolution à un « système de valeurs » qui définit les critères de référence du caractère adaptatif ou non des évolutions observées.

On distinguera ici deux références extrêmes. Les systèmes « biocentriques » accordent une égale valeur aux différentes espèces vivantes. La réaction sera jugée adaptative si elle conduit à préserver l’existence d’un maximum d’espèces. Les systèmes « anthropocentriques » mettent l’accent sur les interactions entre l’homme et les écosystèmes et sur la notion de « service écologique ». On considérera la réaction comme adaptative si elle contribue à préserver, voire à améliorer, à court ou long terme, les services écologiques contribuant au seul bien-être de notre espèce. Une analyse de l’effet des changements climatiques sur la biodiversité devra expliciter le système de valeurs auquel elle fait référence. Il est par exemple évident qu’une approche par les coûts économiques des « pertes » de biodiversité suppose implicitement une philosophie anthropocentrique.

Quels principes et modalités d’action ?

Nous proposons de retenir cinq principes d’action, dont pourraient découler des actions concrètes.

Appliquer le principe de précaution

De fortes incertitudes caractérisent les évolutions à venir : l’ampleur du réchauffement climatique, les variations de paramètres comme la pluviométrie ou le régime des vents et, surtout, la déclinaison de ces phénomènes aux échelles locales. Les évolutions de la biodiversité qui en résulteront sont difficilement prévisibles : fortes incertitudes, mais dommages potentiels considérables. On se trouve à l’évidence dans le champ d’application du principe de précaution : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage.3 » Le rapport de Nicolas Stern évalue entre 5 et 10 % du produit intérieur brut mondial les pertes susceptibles d’être induites par les changements climatiques, et l’économiste indien Pavan Sukhdev estime à 3100 milliards d’euros par an les pertes liées à la réduction de biodiversité d’ici à 2050.

Développer les connaissances

Il ne s’agit pas de subordonner l’action à l’acquisition de compétences nouvelles mais d’engager simultanément des actions pour gérer les risques et des opérations visant à une meilleure connaissance. Par exemple, en créant ou en renforçant des « observatoires du changement », afin de repérer les modifications visibles de la biodiversité, comme des déplacements d’espèces, mais aussi des changements plus discrets (réduction de la diversité génétique au sein des espèces, diminution de la connectivité entre milieux, etc.), en impliquant y compris des bénévoles, afin de développer une « pédagogie des changements climatiques » au sein de la société. On pourra aussi stimuler les recherches sur les capacités d’adaptation des espèces, en privilégiant les approches au sein de leur écosystème. Des dispositifs devront enfin favoriser l’interaction entre connaissance et gestion : expérimentation de stratégies de gestion alternatives, zones témoins de « non-gestion », organisation de retours d’expérience. L’ampleur et la rapidité des changements qui s’annoncent incitent à la mise en place de « systèmes d’apprentissage » assurant une circulation efficace des informations recueillies.

Privilégier des stratégies « sans regrets »

Les stratégies « sans regrets » sont des mesures que l’on estime utiles quelles que soient les évolutions à venir. Une première consiste à minimiser les autres pressions s’exerçant sur la biodiversité (les pollutions, la fragmentation ou la disparition d’habitats favorables, l’introduction d’espèces ou l’exploitation excessive de certaines populations) et les « synergies négatives ». Ainsi, le maintien des débits réservés des cours d’eau, même face à une réduction des débits globaux, évitera le renforcement des effets des substances polluantes.

Une seconde stratégie sans regrets consiste à favoriser au maximum les capacités d’adaptation « sur place » de la biodiversité, plutôt que de miser sur sa migration vers le Nord. L’efficacité opérationnelle de la trame verte et bleue4 – sa capacité à permettre les déplacements des différentes espèces – n’est pas assurée (elle a été conçue surtout pour connecter des écosystèmes similaires et proches et assurer aux espèces des domaines vitaux de taille suffisante). Quant aux « délocalisations » d’espèces (dans un écosystème jugé plus favorable), elles ne pourront en concerner qu’un nombre limité. Le risque est de conduire à des échecs – fréquents dans les introductions d’espèces – ou à des invasions incontrôlables.

Il ne s’agit pas de maintenir « à tout prix » la biodiversité là où elle se trouve. Mais une certaine « assistance » à la biodiversité est non seulement possible en termes d’efficacité5, mais nécessaire en termes éthiques. Car l’homme ne peut se dédouaner en permettant seulement à la biodiversité de se déplacer « à ses risques et périls » sur la planète. Nul besoin de faire appel à des philosophies biocentriques, reconnaissant des droits égaux à toutes les espèces vivantes. La simple logique du développement durable suppose de transmettre aux générations futures, en tout point de notre planète, un capital écologique aussi préservé que possible.

Faire de la biodiversité une solution

La préservation de la biodiversité représente-t-elle, par rapport aux changements climatiques, une contrainte supplémentaire reléguée au rang de seconde priorité ? Des arbitrages pourraient être nécessaires entre la préservation de la biodiversité et d’autres priorités comme la santé humaine, la fourniture d’énergie ou d’eau potable, le maintien de la production agricole. De tels arbitrages sont parfois inévitables, mais une autre vision est possible, qui considère la biodiversité comme une composante des stratégies d’adaptation. Par exemple : l’utilisation de la biodiversité pour contribuer à la capture et au stockage de CO2 ou pour limiter la propagation d’agents pathogènes pour l’homme, les animaux d’élevage ou les cultures ou pour contrôler leur prolifération ; l’utilisation des zones humides ou des forêts pour réguler le cycle de l’eau et limiter l’impact des événements extrêmes (crues, sécheresses) ; le recours aux végétaux en ville pour limiter la pollution atmosphérique ou le réchauffement. Un véritable « génie écologique » de l’adaptation au changement climatique est à développer, fondé sur les savoir-faire de la biodiversité : une telle approche, si elle bénéficie également à la biodiversité, peut se révéler moins coûteuse et plus durable que des solutions mobilisant les seules technologies humaines.

Établir une gouvernance adaptée aux enjeux

Les défis posés par les changements climatiques s’inscrivent dans le long terme : les politiques à mettre en œuvre devront se décliner, sans discontinuité, sur plusieurs décennies. Aussi est-il indispensable d’identifier des « lieux de gouvernance » dédiés à cette question et de préciser leur cahier des charges. Pour assurer une continuité de la vision et de l’action et donc une bonne inertie, au sens positif du terme, par rapport aux aléas politiques, on connaît les réponses concrètes : agences dédiées dotées de l’autonomie administrative, pluralisme de la gouvernance (représentation des niveaux politiques nationaux, régionaux, locaux et de la société civile, renouvellement par parties).

Certains aspects sont à traiter au niveau international (gestion des grands fleuves transfrontaliers), d’autres relèvent des niveaux nationaux ou régionaux (la trame verte et bleue), d’autres concernent principalement les acteurs locaux (biodiversité des sols, gestion des pollinisateurs). Les lieux de gouvernance s’inscriront donc dans une démarche de « subsidiarité montante » (ne transférer à un niveau de gestion supérieur que ce qui, à l’évidence, ne peut être géré à un niveau donné) et constituer les pôles d’un réseau cohérent pouvant prendre en charge collectivement des actions au niveau national, voire supranational. Enfin, la gestion de la biodiversité ne saurait être disjointe de celle d’autres ressources naturelles, en particulier les sols et les eaux. Ces lieux de gouvernance devront englober les problématiques de gestion durable de la biodiversité, des sols et des ressources en eau.

S’adapter ou être adaptable ?

Pour aborder la question difficile de l’adaptation de notre société aux changements climatiques, deux attitudes s’offrent aux décideurs. La première consiste à considérer que l’on peut prévoir finement ce que sera le futur, puis à élaborer une politique planifiant les différentes étapes et les mesures à prendre pour assurer la transition entre la situation actuelle et la situation future. La seconde consiste à reconnaître que l’on ne peut avoir du futur qu’une idée insuffisamment précise pour en fixer des contours permettant d’organiser une transition déterministe. L’objet des politiques est alors de conduire les évolutions pas à pas, en les maintenant dans un champ des possibles permettant d’infléchir la trajectoire au fur et à mesure que les connaissances sur le futur se précisent : il s’agit d’une stratégie adaptative de la situation présente.

La plupart des « décideurs » tendent à favoriser la première approche, qui se justifie dès lors que la connaissance de ce futur est suffisamment précise, qu’il est relativement proche ou que les paramètres déterminant sont peu nombreux et prévisibles. Mais la seconde solution doit être privilégiée si le futur ne peut raisonnablement faire l’objet d’une connaissance fine, en particulier lorsque le terme visé est lointain ou que les paramètres sont particulièrement nombreux, interagissant et mal maîtrisés. Nous sommes clairement dans la seconde configuration lorsqu’il s’agit d’intégrer à moyen et long terme les nouvelles conditions climatiques et leurs conséquences sur la biodiversité.

Pour un renforcement des liens sociaux

Si notre espèce joue un rôle spécifique et majeur dans les changements climatiques actuels et à venir, il faut rappeler qu’elle est également une partie de la biodiversité. À ce titre, elle n’est pas épargnée par les facteurs d’érosion de la biodiversité, qu’il s’agisse de l’effet des polluants sur la santé ou des introductions d’espèces, bactéries, virus et leurs vecteurs. Et nos mécanismes d’adaptation puisent dans les mêmes registres – physiologique, comportemental, voire génétique – que ceux évoqués pour les autres espèces : les « réfugiés climatiques » ne sont qu’un triste exemple de la recherche, par toutes les espèces, d’une nouvelle niche écologique favorable en cas de modification des habitats et l’on pourra s’interroger de même, pour beaucoup d’humains, sur le caractère réellement adaptatif de ces comportements.

Notre espèce a « choisi » un mode d’évolution fondé sur la sélection des instincts sociaux et la solidarité au sein de groupes plus ou moins étendus (couple, familles, « tribus »)6. Cette sélection a produit des biens et des institutions – morale, éducation, droit, protection des faibles – qui, sans être totalement le propre de notre espèce (on en trouve des prémices chez les grands singes), ont sans doute contribué à sa survie. Les changements climatiques risquent de mettre durement à l’épreuve ce lien social, tissé au fil du temps et de donner, au moins à court terme, un avantage à des stratégies de survie beaucoup plus individualistes et défensives. Conserver et même renforcer ces liens sociaux et en développer de nouveaux, du niveau local au niveau international, est sans doute, à moyen terme, l’une des composantes clés d’une véritable stratégie d’adaptation aux changements climatiques.



1 Cet article est une version révisée de B. Chevassus-au-Louis, Jacques Trouvilliez, « Biodiversité et changements climatiques : un changement peut en cacher un autre », dans Collectif, Humanité et biodiversité. Manifeste pour une nouvelle alliance, Ligue Roc/Descartes & Cie, 2009, pp. 135-152.

2 Nous donnons ici un sens large à la notion de biodiversité, assimilée à l’ensemble du « compartiment biologique » de notre planète : sous son aspect qualitatif (la diversité au sens strict) et sous son aspect quantitatif, c’est-à-dire l’abondance absolue des êtres vivants et les propriétés qui en résultent.

3 Article 5 de la Charte de l’environnement, intégrée en 2005 à la constitution française.

4 La trame verte et bleue est un des projets issus du Grenelle de l’environnement de 2007. Elle est constituée d’un ensemble de zones écologiques pour préserver la biodiversité [NDLR].

5 Des mesures relativement simples, comme les jachères apicoles, qui fournissent aux pollinisateurs des ressources alimentaires pendant l’été, peuvent parfois suffire à corriger un facteur limitant et à maintenir des populations à un niveau satisfaisant.

6 Charles Darwin, La filiation de l’homme et la filiation liée au sexe, Champion, 2013 [nouvelle trad. sous la dir. de Patrick Tort]. Cet ouvrage a été publié en anglais en 1871 et traduit en français dès 1872.


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1 réactions pour « Climat : ça chauffe pour la biodiversité ! »

Wannsee Erich
03 May 2015

Est-ce que l'on est capable de dire si le reverdissement du Sahel est lié ou non au réchauffement climatique ?

Cécile Dardel : « Nous n'observons donc pas de désertification du Sahel sur les 30 dernières années mais bien une reprise généralisée de la végétation qui suit globalement le rétablissement des précipitations » : Université Paul Sabatier - Toulouse III, 2014 : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00944267/

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