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L'expérience d'un principal


Projet – Vous êtes le fondateur du collège expérimental public Clisthène, à Bordeaux, qui existe depuis sept ans. Quels sont le sens et la visée de cette expérimentation?

Jean-François Boulagnon – Au départ, l’idée était de faire bouger la forme du collège, figée depuis plus d’un siècle, et de dépasser les questions soulevées avec la naissance du collège unique, en tenant compte des acquis de la recherche depuis une trentaine d’années. Nous sommes donc partis sur trois axes de problématique : diversifier la pédagogie pour à la fois intéresser les meilleurs élèves, mais aussi lutter contre l’échec scolaire ; prévenir efficacement la violence ; permettre un véritable apprentissage de la démocratie ou, pour reprendre les mots de Ricœur, de « l’inter-argumentation rationnelle » au fondement de la démocratie. Tout le projet a été conçu dans cette perspective : le rythme scolaire adapté, les trois tiers-temps pédagogiques, la double insertion de l’élève dans un groupe classe « classique » et dans un groupe de tutorat, la pédagogie différenciée, le temps d’accueil conçu comme un sas entre la famille, le quartier et le collège, etc. Pour chaque dispositif adopté, nous avons été aidés par des chercheurs. Par exemple, nous avons repensé le rythme scolaire avec le docteur Hubert Montagner et Françoise Testu, deux spécialistes de la chronobiologie des adolescents.

Projet – Concrètement, que changent ces dispositifs pour l’élève? Par exemple, les élèves de Clisthène savent-ils en sortant de troisième d’autres choses que les élèves d’un collège « classique »?

Jean-François Boulagnon – Ma conviction première, c’était que le collège français était en faute. Marie Duru-Bellat et François Dubet le montrent très bien : la structure pédagogique du collège accroît les écarts et ne permet pas à l’ensemble d’une classe d’âge d’étudier dans de bonnes conditions, en particulier à cause de l’hétérogénéité des élèves. Notre question était d’abord technique : comment faire pour que la pédagogie s’adapte à chaque élève ? Je me prononcerai difficilement sur ce que doit savoir un élève à la sortie du collège, ce serait présomptueux. Mais en fonction de ce qui est décidé nationalement, comment faire, nous, pour s’assurer que chaque élève acquière les compétences demandées en fin de classe de 3e ? La précision est importante, sinon nous sortirions de la logique de départ, une logique d’innovation à l’intérieur du système, et non une logique de la marge, de la création de notre propre système. Je pense qu’à la fois notre travail sur les compétences réalisé depuis le début, et que nous développons en permanence, et la diversification des moments pédagogiques conduisent à cette technicité pédagogique favorable à tous les élèves… La deuxième conviction est que le type d’individu que réclame la société d’aujourd’hui est susceptible de parler, de s’exprimer face à d’autres adultes, d’avoir un rapport de confiance ; c’est je crois ce que vise l’ensemble de notre dispositif. Grâce aux semaines interdisciplinaires, par exemple, les élèves se seront exprimés durant l’ensemble de leurs années « collège » 24 fois devant un jury d’adultes, sur un projet ou sur un dossier thématique qu’ils auront bâti. De même, toutes les semaines, chacun fait son bilan de la semaine devant les autres membres du groupe de tutorat. Chacun, aussi, a un rôle dans la classe et hors de la classe, et cette prise de responsabilité progressive doit le conduire à un rapport différent à l’adulte. Le troisième point est la volonté de répondre à toutes les questions que se posent les parents sur le collège. Ce ne sont pas des questions nécessairement très innovantes, par exemple « à quelle heure mon enfant sort du collège le soir ? » Mais chez nous, ils sont sûrs que les enfants quittent l’établissement seulement en fin de journée, quoi qu’il arrive, puisqu’il y a un remplacement annualisé des profs ; et il n’y a pas d’heure de permanence, la journée n’est pas « à trous »…

Projet – Personnellement vous changez de poste cet automne : quel bilan tirez-vous de l’expérience?

Jean-François Boulagnon – Indépendamment d’une certaine usure que je peux ressentir, j’ai le sentiment que nous sommes plutôt dans le vrai dans la manière d’appréhender les élèves, par la place qu’on leur donne dans la structure et par le type de rapports qu’on a créé. Clisthène, c’est à la fois original et pas original : on se situe dans la lignée de nombreux exemples en Europe, avec des enseignants qui sont davantage présents, qui ne se contentent pas d’être des professionnels libéraux dans un cadre public mais qui assument un rôle éducatif. Ces questions touchent l’ensemble du collège français : les enseignants doivent-ils rester plus dans l’établissement ? Que doivent-ils faire à l’intérieur du collège ? Quelle place accorder aux élèves ? Quel doit être le type de pédagogie ? Le système du « 9x1 heure » est-il le bon système ? C’est à ces questions-là que nous essayons de répondre, très modestement et dans notre petit cadre. Personnellement, au bout de sept ans, je pense que nous n’avons réalisé que 30 % de ce que j’aurais voulu. On est encore en deçà du projet de départ, car l’on s’est heurté d’abord à la réalité, à la méfiance de la hiérarchie, aux problèmes de financement : une organisation atypique, notamment avec le tiers-temps des ateliers, a beaucoup de mal à exister. Et le vivier de professeurs avec qui j’ai commencé réunissait peut-être des personnalités souvent débutantes. Nous avons manqué au départ de la présence de deux ou trois militants « pédago » un peu plus âgés…

Projet – Vous dites n’avoir réalisé que 30 %. Qu’est-ce qui n’a pu être réalisé?

Jean-François Boulagnon – Beaucoup de choses, mais surtout celle-ci : au départ, l’expérimentation devait concerner 100 élèves la première année, et 200 la deuxième. L’objectif était d’arriver à 300 élèves avec toutes les combinaisons que permet un tel effectif, en termes de groupes de niveau et de différenciation pour les élèves. Les travaux de l’Institut national de la recherche pédagogique en 1985-1986 montraient que c’est la taille idéale pour le collège. Or nous sommes toujours en deçà, en étant bloqués à 100 élèves… C’est la hiérarchie qui bloque, et nous en payons un peu le prix. La structure est trop familiale : même si cela présente des avantages, en termes pédagogiques les inconvénients sont nombreux.

Projet – Pourtant Clisthène est un succès et obtient de bons résultats!

Jean-François Boulagnon – Certes, nous avons de bons résultats, mais j’ai toujours préféré qu’on parle plutôt de collège « épanouissement ». On a beaucoup communiqué sur les résultats au début, parce que dès la première année nous avons été remis en cause. J’étais, certes, pour une évaluation, mais il fallait nous laisser le temps de nous installer – deux ou trois ans. Or, d’entrée, on nous a évalués (une douzaine d’IPR), et vraiment, la pression a été très forte pendant quatre ans. Mais le fait que Clisthène ait de bons résultats au début, ça voulait juste dire que pour les élèves, en une ou deux années de fonctionnement, on n’avait pas abîmé ce qui s’était fait avant… ! Aujourd’hui, j’ai envie qu’on se préoccupe des fondamentaux, et en partant, je veux dire que l’on a bâti un collège épanouissement, où la place faite aux élèves leur permet de concevoir les apprentissages d’une manière différente et de sortir de la fin de troisième confiants par rapport aux adultes et à l’institution… C’est le plus important pour moi. Ne regarder que les chiffres, dont on a usé et abusé, cela a des limites.

Quant à la demande que nous avons rencontrée, on ne s’y attendait pas ! On est donc ravi, et on se bagarre pour qu’elle demeure, même si l’on se trouve face à deux tendances contradictoires. S’il y a eu une sur-demande des classes sociales aisées pendant 3-4 ans, c’est que notre manière d’encadrer plaisait, un peu comme dans le privé finalement. Mais il y a eu aussi une sur-demande d’élèves en difficulté, venus d’autres collèges, pour qui on devenait la solution ! Aux deux bouts de la chaîne, l’attente était phénoménale, jusqu’à sept demandes pour une place. Aujourd’hui, elle se tasse un peu : ceux des catégories favorisées, voyant qu’ils n’étaient pas pris, reviennent sur des schémas plus traditionnels, car nous limitons énormément les admissions, et pour les élèves en difficulté, nous posons aussi des limites sinon, on ne ferait que ça, et on craindrait le ghetto. Quant à penser que ce genre d’expérience devrait être généralisé, je pense que, bien sûr, il peut être dupliqué par ceux qui veulent prendre des bonnes idées pour leur propre projet, mais imposé, certainement pas !

Projet – Parlons des origines de votre projet. La cofondatrice de Clisthène, Géraldine Marty, alors CPE, disait « Un jour Jean-François m’a dit : ‘on n’a qu’à monter un collège expérimental. J’ai dit oui, sans savoir tout ce qui allait venir après… » Comment peut-on un jour lancer une telle phrase à un collègue? Et comment passe-t- on de l’idée à la réalité?

Jean-François Boulagnon – C’est une longue histoire. Je suis un enfant gâté de la campagne. J’ai fait mes études notamment au Puy, chez les Frères des écoles chrétiennes ! En 1985, je commence ma carrière de prof au lycée expérimental public d’Anduze qui fermera ses portes deux ans plus tard à cause de conflits de pouvoir, qui à l’époque m’avaient échappé (quand on expérimente ça crée toujours des tensions). Mais j’ai découvert qu’on pouvait être un prof à double casquette, et c’est un souvenir extraordinaire. J’ai été muté ensuite à Marseille en centre-ville, mais je trouvais ça trop facile. J’ai voulu connaître une autre facette de l’enseignement et suis devenu CPE en Zep à ma demande, à Marseille puis à Paris. À Paris, j’ai travaillé aussi à France Culture. Le degré d’enfermement dans l’Éducation nationale me donnait envie de faire autre chose, et le « culturel » me passionnait aussi. Ce qui est sûr, c’est qu’arriver avec la casquette France Culture pour dire : « je voudrais monter un établissement expérimental », c’est beaucoup plus facile que d’être seulement « Jean-François Boulagnon, originaire de Saint-Privat d’Allier en Haute-Loire » ! En 1996, un appel est lancé à des « Volontaires pour travailler autrement à l’école » 1. L’idée correspondait assez bien à ce que je pensais, j’ai donc répondu. Après une ou deux réunions à Paris, on s’est dit à plusieurs « pourquoi ne pas monter un établissement expérimental ? » Au départ, nous avons travaillé à quatre sur cette idée pendant un an, remontant jusqu’au cabinet du Ministre. Puis, il a fallu trouver un établissement, et cela a été le début du chemin de croix. Car nous n’étions pas assez coordonnés entre nous pour que ça n’explose pas. Il y a eu d’ailleurs un essai (raté) de prise de pouvoir sauvage de l’une d’entre nous. Enfin, on était pris dans un maelström de forces qui nous soutenaient mais n’aidaient pas vraiment à bien nous situer (divers écologistes, des tendances du PS, etc.), si bien que j’ai arrêté l’expérience.

Je suis arrivé ici à Bordeaux, pour rejoindre ma compagne, en septembre 1999. J’avais décidé de travailler au collège, pour modifier les choses, mais en intégrant la fonction de personnel de direction car je pensais que c’était le niveau efficace. Et en 2000, Jack Lang créait le Conseil national de l’innovation pour la réussite scolaire (Cnirs). Comme j’avais noué des liens professionnels forts avec Géraldine Marty – nous étions tous deux formateurs « prévention de la violence » sur l’Académie –, que j’intervenais au ministère au sein du Comité national anti-violence, dans un groupe qui bâtissait des formations pour répondre aux médias quand un établissement était en crise…, tout ce contexte m’a donné l’idée, avec Géraldine, d’essayer de faire quelque chose. Nous avons monté un projet en un mois et demi, et nous l’avons immédiatement envoyé au Cnirs. J’ai pu profiter un peu du réseau de France Culture, et nous sommes montés à Paris voir le Cnirs, en contournant les instances locales.

Projet – Pourquoi cette manœuvre de contournement? La chance a-t-elle joué?

Jean-François Boulagnon – Mes expériences précédentes m’avaient persuadé qu’en commençant par l’échelon local, nous serions disséqués dès les premiers pas. Nous avions déjà rencontré un ou deux IPR qui avaient très vite commencé à pinailler. La capacité des échelons intermédiaires à normaliser les choses est très forte !

Je m’étais résigné à l’idée que, si je bougeais les choses, ce serait dans l’établissement où j’étais. Le Cnirs a représenté un appel d’air formidable. Cependant, nous pensions n’avoir aucune chance, car il y avait un autre projet dans l’Académie. Mais nous avons eu un très bon contact avec la présidente du Cnirs, Anne-Marie Vaillé, ainsi qu’avec d’autres membres de la commission. De retour à Bordeaux, nous avons remonté les échelons au niveau local, beaucoup plus sûrs de nous, puisque nous avions déjà l’accord parisien. Le problème était de convaincre la hiérarchie intermédiaire, puis de trouver un lieu. Pour convaincre la hiérarchie intermédiaire, nous avions l’avantage d’être reconnus pour notre travail sur la prévention de la violence, pour lequel nous étions soutenus par l’Inspecteur d’Académie adjoint. Avec un peu d’aide, nous avons pu rencontrer rapidement le Recteur. Nous lui avons présenté le projet et les quelques membres de l’équipe qui étaient déjà avec nous, devant toute une palette d’IPR, et avec beaucoup de naïveté. C’est ce qui a dû nous sauver… Le Recteur a trouvé ça très bien,… et donc les inspecteurs aussi. Dès lors, le recteur Boissinot a été pour nous un soutien constant. Quant au lieu, jusqu’au dernier moment, il a été incertain. Nous souhaitions nous installer dans la zone la plus difficile de l’Académie, sur la rive droite de la Garonne, mais cela n’a pas été possible. Finalement, c’est l’Inspecteur d’Académie adjoint qui nous a proposé les locaux de l’ancienne SEGPA, où nous sommes. Mais il a fallu que le conseil d’administration l’accepte, et je peux vous dire que nous avons bien craint d’être mis en minorité. Entre les délégués représentant les différents syndicats, la bataille fut rude. La victoire a tenu à pas-grand-chose et je crois que pour beaucoup d’établissements expérimentaux, le projet a échoué en conseil d’administration. C’est vraiment compliqué, même si nous étions pourtant dans de bonnes conditions puisque venant de cet établissement. Voilà comment a démarré Clisthène, avec 20 voix sur 22.

Projet – Comment expliquer que vous êtes un des seuls projets « expérimentaux » validés par le Cnirs et qui ait perduré?

Jean-François Boulagnon – La chance est sans doute la raison principale ! Le recteur Boissinot, qui nous soutenait au printemps 2002, est devenu directeur de cabinet du ministre Ferry. Il n’allait pas revenir en arrière et dire « je ne suis pas d’accord avec ce que j’ai souhaité construire comme Recteur »… Et nous avons tenu à la fois pour de bonnes et de mauvaises raisons. La bonne raison, c’est le besoin, dont témoigne le nombre de demandes. Mais il y a aussi une mauvaise raison. Le courant positif qu’on sentait de l’extérieur s’est estompé d’un seul coup. Tout est arrivé concurremment… le changement de recteur en 2005 et, du coup, du jour au lendemain on voulait nous enlever 25 % de nos moyens, l’évaluation qui devait être positive devenait négative. J’ai vraiment eu alors la sensation d’être trahi par la hiérarchie intermédiaire, et je considère qu’ils ont manqué de l’éthique la plus élémentaire. À partir de ce moment-là, nous avons dû clairement jouer la carte médiatique. Les médias se sont intéressés rapidement à cette expérience atypique, et comme je connais les codes de ce milieu, ils ont eu tendance à revenir…, et en plus à Clisthène, c’est portes ouvertes tout le temps. Voilà la « mauvaise raison ».

Projet – Expérimenter crée des tensions. Comment cela s’est-il passé avec l’équipe enseignante?

Jean-François Boulagnon – Il y a eu trois phases dans l’histoire du collège : une phase un peu fondatrice, comme dans tous les établissements expérimentaux, où pendant 2-3 ans tout est beau dans le meilleur des mondes, où le travail effectué est considérable… Ensuite, il y a une phase de régulation, où les gens se positionnent plus professionnellement, où le rapport au pouvoir devient plus sain, et non sans passer par des crises – ça nous est arrivé aussi, comme à tous les établissements expérimentaux à peu près au même moment, et après les choses se stabilisent… La dernière phase, de stabilité, n’a pas duré très longtemps car depuis deux-trois ans, il y a eu des erreurs dans le recrutement et que dans une équipe de douze personnes ce n’est pas sans conséquences… Erreurs, parce que nous n’avons pas eu le choix, c’est-à-dire qu’à chaque fois, on a pris les gens que le Rectorat nous envoyait. Or certains ne savaient même pas qu’il s’agissait de poste à profil et ont été parachutés dans l’équipe comme ça, bizarrement ! Clairement, cela ne va pas et l’équipe en a discuté ensemble, afin d’améliorer les choses pour cette rentrée. J’espère qu’ils vont pouvoir démarrer avec un tiers de l’équipe renouvelé.



1 / Marie-Danielle Pierrelée et Gabriel Cohn-Bendit, « Volontaires pour travailler autrement à l’école », Libération , 27 février 1996


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