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©World Economic Forum/ Flickr/ CC
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Le système Poutine


Resumé Marie Mendras est professeur à la London School of Economics and Political Science et à Sciences-Po Paris. Elle vient de faire paraître Russie. L’envers du pouvoir aux éditions Odile Jacob (334 p).

Projet– Vous décrivez, dans votre dernier livre, la mise en place d’un « système Poutine ». Comment qualifier ce système, et en quoi peut-il faire comprendre l’évolution récente de la Russie ?

Marie Mendras – L’évolution de la Russie depuis 2000, c’est celle des années Poutine : il en est toujours le chef incontesté, Dimitri Medvedev n’exerçant pas la direction réelle du pays. Il importe de souligner la volonté de Vladimir Poutine de prendre le contrôle des principales institutions de l’État, de les affaiblir. Son objectif est d’exercer un pouvoir politique, administratif et économique qui soit concentré dans les organes qu’il dirige et qui ne soit soumis ni au contrôle du Parlement ou de tribunaux indépendants, ni à celui de l’opinion par l’intermédiaire des médias et de la liberté d’expression.

Loin de confirmer et de renforcer les institutions de l’État, au sens où nous comprenons ce terme, Vladimir Poutine a préféré déconstruire les organismes publics et édifier son pouvoir personnel et le pouvoir de groupes autour de lui. Il n’a pas consolidé un État moderne, efficace et démocratique. Pour qualifier ce régime, on peut dire qu’il ne rend de comptes à personne et qu’il n’est soumis à aucune contrainte. Le Parlement est devenu une chambre d’enregistrement, les régions et Républiques qui composent la Fédération de Russie sont très peu associées aux grandes décisions nationales. Cela ne signifie pas cependant qu’elles sont contrôlées par Moscou. On se heurte à un paradoxe : le régime, de plus en plus autoritaire, veut avoir la mainmise sur les institutions, les personnes et les ressources, mais il ne parvient pas du tout à centraliser le pays, ni d’ailleurs à gérer de manière directe la plupart des territoires de Russie. Il en résulte une situation étrange : un système qui a réussi à tout paralyser, y compris les institutions représentatives à l’intérieur des Républiques et des régions (qui ont elles-mêmes leurs assemblées représentatives), mais non à gouverner directement ces territoires et ces régions.

Cette caractéristique importante est souvent méconnue en France et en Europe : le système Poutine atrophie les institutions au lieu de les développer. C’est la raison pour laquelle, face à la crise économique actuelle et à la contraction des ressources de l’État, ce mode de gouvernement sera de plus en plus difficile à poursuivre. Les difficultés de gestion s’accumuleront sûrement dans les mois qui viennent.

Un autre aspect mérite d’être relevé. Puisque le système ne fonctionne pas de manière libre, puisque les principaux médias sont contrôlés, notamment les télévisions, où sont donc les grands acteurs économiques et politiques ? On les trouve dans les groupes économiques et financiers dirigés par des proches du Premier ministre et parmi les associés de ceux qui occupent une place importante dans la machine économique. Un homme comme Igor Setchine, vice-premier ministre, en est représentatif. Cet ancien des services de renseignement, très proche de Poutine, contrôle des pans entiers de l’économie russe. Les ressources sont ainsi concentrées dans les mains de quelques groupes. Mais ces ressources ne produisent plus aujourd’hui la même richesse qu’il y a quelques mois, en raison de la nette baisse du prix du pétrole, du gaz naturel et des autres matières premières, et ces groupes sont confrontés à des choix difficiles. Dans les derniers mois de 2008, la société Gazprom (dont l’empire ne se limite pas au gaz, mais représente un énorme groupe industriel, médiatique et financier) a perdu 75 % de sa valorisation. La crise financière qui touche l’ensemble du monde industrialisé frappe plus durement encore la Russie, car celle-ci avait développé une bulle financière qui s’avère très vulnérable.

Projet– Le fait pour la Russie de disposer d’importantes réserves de pétrole et de gaz expliquerait-il son intransigeance à l’égard des pays voisins, ceux d’Europe en particulier ?

Marie Mendras – La hausse continue du prix du pétrole à partir de 2001 a été la grande chance de Poutine. On ne sait pas ce que serait aujourd’hui le système russe sans la manne pétrolière qui a constitué un formidable ressort de croissance. Au début des années 2000, le gouvernement a plutôt bien géré cette manne, avec des politiques budgétaires et fiscales strictes, rigoureuses, entraînant un mouvement de croissance économique continue (autour de 6 à 7 % par an ces dernières années). Ce mouvement est bien entendu freiné aujourd’hui, puisque la Russie va entrer en récession : elle ne connaîtra plus de taux de croissance positif pour un temps indéterminé.

Quels seront les prix du pétrole et du gaz dans six mois, dans un an, dans deux ans ? Personne n’en sait rien. Pour certains experts, ils finiront par remonter, mais d’autres sont plus réservés. Les dirigeants des grandes entreprises gazières et pétrolières russes font face à cet aléa : ils doivent faire des plans sans connaître le prix des matières premières qui leur assurent la majeure partie de leurs revenus. La dépendance à l’égard de ce marché des matières premières a été une grande chance, c’est aujourd’hui une immense fragilité, pour l’économie russe. Le pays s’est développé grâce à ce marché, non seulement du pétrole et du gaz, mais aussi de la bauxite, du bois, etc. L’État russe en tire aujourd’hui plus de la moitié de ses revenus.

Les économistes évoquent souvent la « maladie hollandaise » ou la malédiction du pétrole. Fort de cette manne budgétaire facile, Vladimir Poutine n’a plus poursuivi de formes structurelles essentielles depuis 2003-2004. La réforme administrative n’a pas avancé, la reconversion industrielle dans certains secteurs a très peu progressé, les infrastructures, surtout dans le transport, n’ont guère été améliorées. Ces réformes n’ont pas été menées à bien, et ce n’est pas en 2009, avec des ressources contractées, que le régime pourra les remettre sur le métier.

Parallèlement, on observe depuis l’été dernier un raidissement, et je ne crois pas que les difficultés économiques actuelles inciteront Poutine et ceux qui l’entourent à se monter plus souples, à laisser la place à des acteurs économiques qu’ils contrôleraient moins. Au contraire. La Russie dispose d’importantes réserves de gaz naturel, elle est devenue le premier producteur de pétrole, et les pays environnants consomment de plus en plus de ces hydrocarbures (la Chine en particulier, mais aussi l’Europe). Tout naturellement, après la perte de prestige et de puissance vécue dans les années 90, les dirigeants russes ont choisi d’utiliser cette ressource comme une arme pour retrouver leur puissance et revenir sur la scène internationale. Cette arme économique est aussi un atout stratégique, pour faire pression sur les anciennes Républiques soviétiques, notamment l’Ukraine. Prise entre la Russie et l’Europe, cette dernière se trouve dans une situation très difficile, beaucoup plus qu’il y a trois ans. Et chacun a pu voir que les dirigeants russes étaient prêts à aller très loin pour asseoir leur position dominante dans la production et la distribution de gaz naturel vers l’Europe.

Pourtant, et cela n’est pas toujours perçu, le gaz est une arme à double tranchant pour les Russes. Car l’Ukraine a quasiment le monopole du transit du gaz naturel russe en direction de nombreux pays de l’Europe (la Hongrie ou la Bulgarie, l’Autriche et l’Allemagne - la France, pour sa part, est beaucoup moins dépendante des Russes que l’Allemagne ou la Hongrie -). Il est essentiel pour les Européens et pour l’UE que les deux gouvernements russe et ukrainien s’entendent. Ceux-ci sont parvenus, en janvier 2009, à signer un accord ; mais des pans entiers de cet accord n’ont pas été rendus publics, donc personne ne sait exactement ce qu’ils contiennent, ni combien de temps ils seront respectés. Ce que l’on sait, c’est que les Ukrainiens ont été obligés d’accepter un prix du gaz beaucoup plus élevé que celui payé jusque-là, et que cela va peser lourd sur leur économie.

Projet – Pour vous, l’image de l’ennemi est structurelle dans la manière dont la Russie perçoit son environnement. Comment cela se manifeste-t-il dans ses relations, notamment avec ses voisins les plus proches ?

Marie Mendras – La Russie n’a pas d’ennemis ! Mais elle construit une image de l’ennemi selon le modèle des années 1920 et 1930 qui distinguait l’ennemi externe, étranger, et l’ennemi interne, la 5e colonne. Tout au long de l’histoire du régime soviétique, le grand ennemi idéologique était le monde occidental. Aujourd’hui, les ennemis sont multiples : d’abord les peuples caucasiens, les Tchétchènes contre lesquels l’armée russe a mené deux guerres (en 1996 et de nouveau à partir de 1999), et les Géorgiens…

En août 2008, un conflit militaire a éclaté, qui est parti d’une provocation en Ossétie du sud (l’un des territoires de la Géorgie). Mais il faut rappeler que la Géorgie est sous pression depuis des années, en raison notamment d’un embargo économique très lourd imposé par la Russie depuis l’automne 2006. Les tensions sont montées jusqu’à franchir la ligne rouge, à savoir une intervention militaire directe d’un pays étranger, la Russie, sur le territoire d’un pays souverain, la Géorgie. Un cap a été dépassé, qui devrait continuer à préoccuper les pays européens, les États-Unis et l’Otan ! Il est certes difficile d’évoquer aussi rapidement le conflit russo-géorgien d’août dernier, mais il faut bien comprendre que l’objectif du gouvernement Poutine demeure d’affaiblir la Géorgie. Affaiblir sa souveraineté d’abord : la Géorgie reste un pays dont l’intégrité territoriale est remise en question, les Russes ayant unilatéralement reconnu les deux enclaves d’Abkhazie et d’Ossétie du sud, pourtant partie intégrante de la République de Géorgie selon le droit international. Déstabiliser son économie ensuite, et donc son gouvernement.

La crise du gaz entre la Russie et l’Ukraine, quelques mois plus tard, est la suite de cette politique d’affaiblissement des anciennes Républiques soviétiques, en particulier celles qui ont caressé le projet d’une candidature à l’entrée dans l’Union européenne. À l’évidence, l’un des objectifs poursuivis par les Russes est de convaincre les Occidentaux que l’Ukraine et la Géorgie sont des pays mal gérés, corrompus, peu fiables, et qu’il est exclu de les faire entrer dans l’Union européenne et dans l’Otan. Et les autorités russes sont malheureusement en train de réussir leur pari !

Projet – Comment verriez-vous s’instaurer à plus long terme une collaboration entre la Russie et l’Europe, et quelle place prendraient ces pays tampons dans une collaboration dénuée de tout sentiment d’hostilité ?

Marie Mendras – Depuis de longues années, l’Union européenne a développé des partenariats tant avec l’Ukraine qu’avec la Russie. Celle-ci est pour l’Europe, il faut le rappeler, un partenaire de plus en plus difficile, et les relations deviennent de plus en plus compliquées dans tous les domaines. Dans les multiples négociations économiques, l’Union européenne ne parvient pas à élaborer une stratégie coordonnée : chaque gouvernement cherche à négocier directement ses échanges, en particulier énergétiques, et cela va durer dans les années à venir. Moscou s’en félicite, car il a toujours privilégié les rapports bilatéraux à la relation avec une grande institution multilatérale comme l’Union européenne, d’autant que celle-ci compte parmi ses membres les trois Républiques baltes (qui faisaient partie de l’Urss) et des États d’Europe centrale anciens membres du Pacte de Varsovie.

Dans d’autres domaines, tels que les droits de l’homme, les relations sont aussi mauvaises : la Russie est un pays de mois en moins respectueux des droits de l’homme et des libertés publiques. Quant à la politique étrangère et la sécurité, on vient de rappeler deux exemples très sensibles et qui le resteront : les liens de l’Europe avec les « pays sandwichs », qui sont pris entre l’Union européenne et l’Otan, à l’ouest, et la Russie de Poutine, à l’est. On y trouve, aux premières loges, la Géorgie et l’Ukraine, mais aussi la Biélorussie, la Moldavie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan. Et même les trois Républiques baltes, qui certes sont devenues membres de l’Union européenne, mais subissent des pressions accrues de la part de Moscou.

Projet – Estimez-vous que les négociations en cours avec l’Europe pourraient peu à peu atténuer le « caractère spécifique » dont certains se réclament en Russie, au profit d’une approche plus universelle des questions des droits de l’homme ou de bonne gouvernance ?

Marie Mendras – Une telle évolution ne viendra pas de négociations entre l’Union européenne et la Russie, dont les relations datent de vingt ans, et certainement pas d’un partenariat entre les deux. Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev ont dit et redit, notamment lors de la crise du gaz et du conflit en Géorgie, que l’Europe ne devait se mêler que de ses affaires, et ne pas essayer d’intervenir dans la sphère d’intérêt russe. Autrement dit : « bas les pattes » ! Le trait principal du régime poutinien aujourd’hui vis-à-vis de l’Europe, est un protectionnisme politique, qui veut préserver la Russie des influences extérieures, en particulier face à toute tentative pour faire avancer l’ouverture, la démocratie, un pluralisme réel, une compétition économique honnête, tant en Russie qu’en Ukraine ou en Géorgie.

Poutine sait que la pérennité de son régime tient à une forme de repli politique de l’élite et de la société russe sur elle-même. En d’autres termes, il s’agit de la proposition inverse de l’ouverture gorbatchevienne. Mikhaïl Gorbatchev a ouvert l’Urss, ce qui a permis une première libéralisation à la fin des années 1980. Mais il n’aurait jamais pu introduire des réformes économiques et politiques d’ouverture s’il n’avait en même temps ouvert l’Urss au monde extérieur. Les deux étaient indissociables. Poutine fait l’inverse, précisément pour assurer la consolidation d’un régime de plus en plus opaque et autoritaire, par une fermeture de la Russie sur elle-même.

Cette politique peut paraître contradictoire. Alors qu’on est en pleine globalisation et que la Russie est touchée par la crise économique mondiale, Vladimir Poutine tente un grand écart : entre une économie qui ne peut pas se refermer sur elle-même (aucune économie, surtout pas celle d’un grand pays, ne peut le faire aujourd’hui), d’une part, et, d’autre part, une société russe et une vie politique intérieure de plus en plus coupées des évolutions qui se produisent ailleurs sur le continent. Combien de temps tiendra un tel hiatus entre les impératifs économiques (qui obligent les dirigeants à rester ouverts sur l’Occident), et une politique fermée à toute interférence extérieure ? Il est difficile de le dire. Poutine ne souhaite pas cette ouverture et cette libéralisation des esprits ; il est particulièrement dur contre les oppositions politiques, contre les Ong, contre les journalistes indépendants. Il refuse que les esprits, en Russie, soient ouverts, curieux, et aillent chercher ailleurs des recettes pour débloquer la situation.


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