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L'économie d'« acteurs capables »


L’économiste indien Amartya Kumar Sen s’est vu confier en 2008 par le président Sarkozy, conjointement avec l’Américain Joseph Stiglitz, une mission de réflexion sur le changement d’instrument de mesure de la croissance, réflexion devenue impérative tant l’insuffisance d’un indicateur comme le Pib est criante. Une vaste panoplie d’indicateurs alternatifs existe déjà dans ce sens, auxquels Sen a directement contribué. Pour autant, il n’est pas un « économiste de la croissance » au sens académique. Il s’est vu décerner le Prix Nobel d’économie en 1998 pour sa contribution originale dans le domaine de l’économie du bien-être, située aux confluents de l’économie théorique, des enquêtes de terrain et de la philosophie politique.

Tous ses travaux sont habités par le conflit de l’exigence démocratique et de la conjugaison, dans le champ économique, de l’efficacité et de l’équité. Est-il possible, du sein d’un régime démocratique et libéral, de mettre en œuvre une politique économique à la fois « efficace » et « équitable » ? Le néo-libéralisme anglo-saxon hésite quant au sens à accorder à cette question – Hayek allant jusqu’à prétendre que le concept même d’équité est vide de sens ? 1 – mais il tient la réponse pour évidente grâce aux vertus supposées des marchés. À cette confiance, Sen opposera, en s’appuyant sur l’exemple des famines indiennes, que les marchés peuvent échouer dans leur rôle d’allocation des ressources. De même, alors que le monétariste Milton Friedman se faisait, en 1975, conseiller de Pinochet pour l’inciter à « libéraliser » l’économie chilienne et tenait pour acquis que l’égalité des conditions sur un marché favorisera in fine la promotion de la démocratie , Sen fait valoir face à cet optimisme, qui confine à la naïveté voire au cynisme, qu’il existe des inégalités que le marché ne parvient pas à abolir.

Pour autant, c’est de l’intérieur de la tradition libérale que Sen entend renouveler la difficile articulation de la démocratie, de l’efficacité et de la justice. Son apport tient-il les promesses de ce programme politique, philosophique et économique ? Nous distinguerons trois dimensions dans son œuvre : ses contributions à la théorie du choix social ; les concepts de capabilité et d’ agency ; la construction d’indicateurs de pauvreté.

Un critère, le leximin

Au cours des années 60, ses premières recherches à l’université de Calcutta, puis à Cambridge et, enfin, sa thèse de doctorat sous la direction du démocrate américain John K. Arrow, portaient pour l’essentiel sur la construction d’un indicateur de pauvreté intégrant la distribution des revenus et sur la théorie du choix social. Cette dernière, fondée en grande partie par Arrow lui-même dans les années 50, tente de formaliser la manière dont peuvent s’agréger les préférences des agents économiques : compte tenu de l’hétérogénéité des préférences des ménages à l’égard des biens de consommation, quelle est leur répartition la plus efficace ? Pour répondre à cette question, on peut vouloir former, à partir des préférences individuelles, une « préférence sociale » portant sur l’ensemble des allocations de biens, et dont la maximisation fournira la solution au problème. Or selon le « théorème d’impossibilité d’Arrow », le paradoxe est que la seule manière adéquate d’agréger les préférences d’individus hétérogènes consiste à accorder tout pouvoir de décision à l’un d’entre eux. Ainsi la dictature serait-elle une solution à la question de l’allocation efficace des ressources rares (telle, du moins, qu’elle est envisagée par cette théorie) 2. On voit apparaître, ici, le conflit entre l’exigence démocratique et le souci économique de l’efficacité.

La première contribution de Sen, dans ce contexte, consistera à concevoir des situations particulières (que ne couvrait pas le théorème d’Arrow) où il est possible d’échapper à sa conclusion anti-démocratique. La seconde, inspirée de Rawls, visera à formaliser le critère du « leximin », une manière démocratique et équitable d’agréger des préférences. Rawls avait proposé 3 le maximin (sur la base du « principe de différence ») comme critère permettant à des constituants chargés, derrière un voile d’ignorance sur leur futur statut social, de choisir la société la plus juste, autrement dit, celle qui favorise le système de distribution de biens sociaux le plus équitable possible. À l’aune de ce critère, une société qui favorise davantage le sort de ses citoyens les plus défavorisés est davantage conforme à la justice comme équité. Mais ce critère souffre de trois faiblesses aux yeux des économistes : il ne permet pas de sélectionner la société la plus juste entre deux sociétés qui accordent le même sort à leurs membres les plus mal lotis ; il ne conduit pas nécessairement à des allocations efficaces ; il exige des comparaisons interpersonnelles de bien-être qui sont difficilement acceptables d’un point de vue éthique. En effet, pour comparer le sort des plus défavorisés, il faut bien, d’une manière ou d’une autre, mettre en balance leur bien-être respectif. Qu’est-ce qui nous y autorise ?

Pour Sen, le leximin répond aux deux premières difficultés : il consiste à appliquer de manière itérative le critère du maximin, d’abord aux citoyens les plus défavorisés, puis aux « avant-derniers » sur l’échelle sociale, et ainsi de suite. Il permet donc de réduire considérablement l’indétermination laissée ouverte par le maximin sur le nombre de sociétés considérées comme équitables, et conduit à des allocations efficaces de biens sociaux. En revanche, il fait toujours appel, comme le maximin, à des comparaisons intersubjectives. Certes, l’équité et l’efficacité sont réconciliées mais au prix d’un déficit éthique inacceptable aux yeux du libéralisme démocratique : chaque personne n’est-elle pas unique, et donc incomparable ? Les trois difficultés rencontrées par le maximin ont été récemment levées par deux économistes héritiers du « premier Sen » 4. On regrette la lenteur de la réception de leur résultat pourtant fondamental par le milieu académique !

Droits d’accès et capabilités

Le « tournant » du deuxième Sen est marqué par un ouvrage, où l’auteur explique que la famine est compatible avec des greniers pleins 5. À neuf ans, en effet, Sen avait été le témoin de la famine du Bengale au cours de laquelle moururent trois millions de personnes. Il montre que la production de denrées alimentaires y était plus élevée en 1943 qu’au cours des années précédentes qui n’avaient pourtant pas connu de famines. La cause était à chercher, d’après Sen, dans le fait que certaines catégories de la société (par exemple, les travailleurs ruraux) avaient perdu leur emploi et donc leur capacité à acheter de la nourriture. Ce n’est pas tant, comme le croient les théories « de l’offre », parce que la production est insuffisante qu’il y a famine mais parce que certains n’ont plus la capacité d’accéder à la nourriture. Les droits d’accès ( entitlements) aux biens de consommation ne sont pas spontanément accordés à tous : ils dépendent de facteurs économiques et sociaux comme la distribution des salaires, le chômage, la hausse des prix de la nourriture (éventuellement entretenue par la spéculation) ou la vétusté des systèmes de distribution de denrées alimentaires.

L’approche des capabilités, inaugurée par Sen 6, généralise le concept d’accessibilité à tout type de bien social et celui de capacité à toute forme de « fonctionnement ». Un fonctionnement (functionings), c’est ce que toute personne peut faire ou être (faire de la bicyclette ou être médecin). En combinant des fonctionnements l’individu devient capable de faire, d’être et de devenir : c’est sa capabilité (effective et potentielle). Cette manière de décrire le développement et l’accomplissement humains comme la « possibilité » de choisir différents états de vie et différents fonctionnements est fidèle à la tradition libérale car elle refuse de se prononcer sur une définition substantielle du « bien commun ». C’est à chacun de choisir individuellement ce qu’il sera et fera dans l’éventail des fonctionnements auxquels sa capabilité lui donne accès. Œuvrer pour le développement, ce n’est pas décider à la place d’autrui sa manière de vivre au monde, mais c’est lui permettre d’augmenter ses possibles.

Il y a bien là un changement de paradigme anthropologique. Tout d’abord, Sen met l’accent sur la « liberté positive » d’une personne – son aptitude à être ou à faire –, plutôt que sur la liberté négative comprise comme l’absence de contraintes de la part d’autrui. C’est un libéralisme optimiste que défend l’anthropologie des capabilités. Le lien social est une promesse faite à chacun de grandir (de devenir davantage « capable ») plutôt qu’une menace dont il s’agirait de se protéger en instaurant des garde-fous entre tous et chacun. Du point de vue politique, cette théorie implique aussi une critique des philosophies dites « des droits de l’homme » qui se contentent d’exiger l’égalité des droits de tous. Ainsi, le droit de vote universel est loin de signifier, souligne Sen, que tous ont la capacité effective de voter. Il faut un minimum d’instruction, la disponibilité pour se rendre attentif aux débats, l’aptitude à se déplacer jusqu’au bureau de vote, autant de fonctionnements qui sont loin d’être acquis dans beaucoup de pays en développement.

Du point de vue de la théorie économique, enfin, les capabilités ont vocation à se substituer aux « utilités » inventées depuis deux siècles par les économistes pour rendre compte du bien-être que retire une personne de l’usage de biens de consommation. L’homme n’est plus, désormais, une « machine » à consommer mais un être destiné à accroître le champ de ses différentes manières de vivre au monde. Pour autant, la théorie des capabilités ne rompt pas avec « l’utilitarisme » dans la mesure où ce dernier n’est pas la simple réduction de la condition humaine à une maximisation d’utilité. L’utilitarisme, dans le contexte de la théorie du choix social, est une solution, parmi d’autres, au problème de l’agrégation des préférences individuelles : elle consiste à prendre pour « préférence collective » la moyenne arithmétique des préférences individuelles. La rupture avec l’utilitarisme se situe plutôt dans le choix du leximin comme critère d’équité sociale. La capabilité, quant à elle, demeure un concept individuel et son agrégation au niveau collectif se heurte aux mêmes problèmes que ceux qu’avait révélés le théorème d’impossibilité d’Arrow.

La capacité d’acteur

On peut discuter sur la question de savoir si l’accent mis plus tard par Sen, devenu entre-temps professeur à Harvard, sur les libertés individuelles constitue un second « tournant ». En effet, le versant « potentiel » ou « en puissance » de la capabilité peut facilement s’interpréter en termes de liberté de choix. À la limite, ce qui importe, c’est la capacité d’acteur (l’ agency) d’un individu : son aptitude à décider et à agir, éventuellement dans un but autre que son seul intérêt mais par compassion, par engagement (pour les autres, pour la justice, pour la planète...), etc. 7. Ainsi Development as Freedom préconise-t-il un mode de développement qui favorise la capacité des acteurs sociaux 8. Pour Sen lui-même, cet accent mis sur la liberté est une manière de dépasser le cadre introduit par la théorie de la justice de Rawls. L’égale liberté de tous entre, en effet, dans la définition rawlsienne de l’équité, et y jouit même d’une préséance à l’égard du maximin. Néanmoins, l’autre critère rawlsien de l’attribution des « biens primaires » à tous peut être vu comme une ultime concession à l’anthropologie du consommateur rationnel. Désormais, pour Sen, ce sont les libertés et non plus les biens, fussent-ils primaires, qui importent en premier lieu.

Bien sûr, cette théorie des capabilités, et son prolongement en termes d’ agency, ont fait l’objet de multiples critiques. Mettre l’accent sur la possibilité d’être et d’agir, sur la liberté de choix, davantage que sur la réalisation effective des fonctionnements d’une personne, fait courir le risque d’un certain formalisme libéral. Par ailleurs, la capabilité comme la capacité d’être acteur devraient concerner aussi une collectivité : le développement d’une communauté, n’est-ce pas aussi l’aptitude de ses membres à entreprendre des projets collectifs et à les mener à bien ? Sen, enfin, peut se voir reprocher un certain optimisme. Rendre tout homme davantage « capable » est un programme politique préférable à celui qui consiste à lui faire consommer toujours davantage. Mais que dire des hommes et des femmes que la misère, la souffrance, ont radicalement brisés, fragilisés au point qu’ils ne sont plus « capables de rien » ? Des travaux comme ceux d’Emmanuel Renault ou d’Axel Honneth pourraient constituer un antidote au risque d’en rester à la vision d’un sujet déjà « fait », sourde aux blessures, aux manques qui façonnent l’identité d’une personne autant peut-être que ce dont elle est capable.

L’indice de développement humain

Sen est aussi un économiste « appliqué » qui a passé beaucoup de temps à étudier l’économie réelle des pays en développement. Ses études empiriques sur le développement ont exercé une grande influence sur la formulation du Rapport sur le Développement humain, publié chaque année par le Pnud. Cette publication doit beaucoup, en effet, aux contributions de Sen à la mesure économique de la pauvreté et des inégalités. En 1990, celui-ci a dirigé l’équipe qui est à l’origine de l’Indicateur de Développement humain (IDH) : cet indicateur combine taux d’alphabétisation, espérance de vie, Pib en parité de pouvoir d’achat, etc.

Mais l’IDH a d’abord été conçu pour les pays en développement. Les critères retenus, comme l’espérance de vie, ne sont pas forcément les plus pertinents dans des pays « avancés » comme la France. Il importe donc, et c’est le sens de la mission confiée à Sen par le Président français, de réfléchir à un nouvel indicateur qui permette de rendre compte des raisons pour lesquelles certaines catégories de personnes dans les pays riches ne voient pas leur capacité d’acteurs s’améliorer alors que le Pib national augmente 9. Gageons que la pression exercée sur les conditions de travail salarié par la présence durable d’un chômage de masse et de longue durée constituera un facteur privilégié de la détérioration de la capacité d’un grand nombre.

Quoi qu’il en soit, cette mission s’inscrit dans la continuité des lignes de force qui traversent l’ensemble de son œuvre : montrer qu’il est possible de conjuguer démocratie, efficacité et équité. Il va de soi, en effet, que la promotion de l’ agency d’hommes et de femmes capables passe tout autant par la mise en place de règles du jeu démocratique que par l’amélioration des conditions de vie matérielle ou la réduction des inégalités. Elle est inextricablement une question politique, économique et éthique, tout comme l’est le problème de la revalorisation du « capital social » de chômeurs de longue durée en France, ou encore de salariés contraints par la menace du chômage à des conditions de travail inhumaines. La théorie des capabilités et de la capacité d’acteur ne fournit pas de réponse définitive à ces questions mais elle en indique, à coup sûr, une voie prometteuse.



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1 / Cf. Philippe Légé, « Critique de la justice sociale selon Hayek », Projet n° 303, mars 2008.

2 / Gaël Giraud, La Théorie des jeux, Garnier-Flammarion, coll. Champs U, 2005 (2 de éd).

3 / John Rawls, Théorie de la justice, Seuil, 1987.

4 / Marc Fleurbaye et François Maniquet « Fair social orderings », Economic Theory , 2006. Leur travail consiste à élaborer une axiomatique convaincante du critère du leximin, qui ne fasse appel à aucune comparaison entre individus et réussisse cependant à contourner le théorème d’impossibilité d’Arrow. Il met définitivement fin au procès instruit à l’égard des théories de l’équité par les libertariens – à commencer par Hayek –, au motif qu’elles souffriraient toutes de lacunes qui les vident de sens.

5 / Poverty and Famines : An Essay on Entitlements and Deprivation, Oxford, Clarendon Press, 1982.

6 / “Right and Agency”, Philosophy and Public Affairs , 1982, vol.11 n°1, pp.5-29 et « Quelle égalité ? » in Ethique et économie, et autres essais , 1993, Puf, pp. 189-213, coll. Philosophie morale, trad. fr. de “Equality of What?” in On Ethics and Economics (1987).

7 / A ce titre, le « dernier Sen » n’est pas non plus très éloigné d’un J. Stuart Mill dont la doctrine philosophique excède amplement le sens restreint que donne à l’utilitarisme la théorie du choix social, cf. Cécile Renouard, La Responsabilité éthique des multinationales, Puf, 2007, chap. 3.

8 / Oxford, Oxford University Press, 1999. Trad. française, Un nouveau modèle économique : développement, justice et liberté , Odile Jacob, 2000,

9 / Cf. F. Comim, M. Qizilbash et S. Alkire (eds), The Capability Approach : Concepts, Measures and Applications , Cambridge, Cambridge University Press, 2008.


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