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Politique, jeunesse et répression


Resumé Exclure les jeunes de la sphère politique et les traiter administrativement : la tentation insidieuse de la répression.

L’inventaire des politiques de la jeunesse traite rarement de la répression comme d’une orientation possible de l’action des pouvoirs publics nationaux ou locaux. En France, le thème s’en rapprochant le plus est celui de la justice qui ouvre sur la dimension pénale mais dans le cadre d’une politique de protection de la jeunesse et plus généralement de prévention sociale. De plus, la répression, dans l’imaginaire politique, et à plus forte raison dans le contexte mémoriel actuel de mai 68, est souvent personnifiée par le policier casqué et par un objet fétiche, la matraque. Dans ce cas, elle signifie le fait d’arrêter un mouvement de révolte. Cette représentation décrit une forme effective de répression mais en oublie bien d’autres comme, par exemple, la répression des fraudes, de l’alcoolisme, des jeux clandestins… Pourtant, il semble que les quinze dernières années aient vu apparaître, avec la problématique de l’insécurité, des processus et des phénomènes qui permettent de décrire une nouvelle forme de répression en direction de la jeunesse des milieux populaires. Ces nouveaux modes d’opposition aux jeunes sont hétérogènes et ne s’ancrent pas dans un discours explicite, ils constituent, cependant, une orientation politique. Celle-ci désigne le « jeune des cités » comme un opposant criminel, tout en l’excluant de la sphère politique. Autrement dit, la politique de répression est d’abord une forme de dépolitisation d’un conflit social récurrent avec une classe d’âge, subissant des maux multiples comme les inégalités scolaires, la précarité, le chômage, le racisme, le sous-équipement en services publics (dont les transports) et la dégradation des espaces de vie.

La répression est ainsi une politique de la jeunesse qui s’inscrit dans le projet paradoxal de sortir du registre politique des questions et des populations, pour les faire relever de la seule compétence d’une police des jeunes. Le terme de « police des jeunes » ne renvoie pas tant à la brutalité de la répression qu’à un mode d’action qui consiste à ne plus se situer dans le gouvernement des personnes mais dans le traitement administratif des choses. Cet article présente cette nouvelle répression à partir de plusieurs éléments : les incivilités, la rupture, la défiguration et le dégagement.

Les incivilités

Depuis le début des années 90, le terme « incivilités », employé au pluriel, a fait fortune pour qualifier spécifiquement les turbulences juvéniles. Les incivilités ne désignent pas des actes en particulier mais des comportements qui ont un statut particulier : ils ne sont pas assez graves pour relever de la qualification pénale mais ils créent suffisamment de troubles pour ne pas échapper à une forme de sanction 1. Dans des établissements scolaires, sportifs, culturels, etc., les incivilités peuvent relever d’un règlement intérieur qui permettra de relier le fait à une infraction mais, dans les espaces publics, la démarche est moins évidente et trouve ses limites. Plusieurs étapes ont marqué le parcours de cette notion.

La notion a été popularisée par Sebastian Roché, qui l’illustre par des faits relevant de la dégradation des espaces collectifs ou de relations empreintes d’agressivité. Les incivilités sont mineures mais indiqueraient des ruptures d’ordre : sans relever d’infractions caractérisées, elles rendraient la vie quotidienne insupportable. Reprise dans la politique de la ville, la notion d’incivilité devient peu à peu le terme idéal pour évoquer le sentiment d’insécurité, en désignant souvent les familles comme responsables d’une mauvaise éducation, voire d’une absence totale de socialisation de leurs enfants.

Le mot « incivilités » ne se contente pas de désigner des actes mais il expose une catégorie de population à un regard stigmatisant qui peut s’appuyer sur un continuum de désordres et mettre sur une même pente la petite bêtise et le pire des crimes, le non-pénal et le pénal.

La rupture

Dans la même période, la notion polysémique de rupture a gagné du terrain politique et médiatique en ouvrant un fort potentiel au traitement de la délinquance. La rupture est vécue par la classe d’âge des jeunes à différents niveaux. Il y a d’abord la rupture qui affecte les sphères familiale, scolaire et territoriale. Cette rupture est pensée comme une pathologie sociale subie par les jeunes. Il y a ensuite la rupture créée directement par le jeune du fait de son comportement délinquant qui l’isole dans le monde de la déviance. Enfin, il y a la rupture envisagée comme une forme de traitement judiciaire, consistant à placer le jeune à l’extérieur d’un milieu qui le perturbe et/ou qu’il perturbe.

L’exemple des Centres éducatifs renforcés (CER), créés à partir de 1993, a illustré de façon significative ce traitement paradoxal de la rupture sociale par une rupture judiciaire 2. Le dispositif est fondé sur le déplacement du jeune, retiré de son lieu d’origine pour être transféré vers un lieu « naturel ». Cet espace, situé dans des régions relativement isolées, est illustratif d’une volonté de rupture grâce à un travail éducatif marqué par la proximité et la continuité, sur une durée de 3 à 5 mois. Souvent, le séjour comprend des formes de rupture dans la rupture avec, notamment, en début de session, la participation du jeune à un « séjour de rupture ». Il s’agit en général d’un camp itinérant qui permet d’éprouver dans des conditions difficiles, voire extrêmes, la solidarité du groupe, la solidité du lien institutionnel, la reconnaissance de la règle adulte. Le séjour de rupture a pour objectif l’adaptation à de nouvelles dispositions comportementales, en termes de sociabilité, de morale, de discipline, etc.

La logique de rupture du CER concerne un travail éducatif d’internat, peu en lien avec la vie antérieure du jeune. Quand celui-ci retrouve son milieu originel, l’absence de suivi ne permet pas d’articuler la rupture avec des liens territoriaux. En bref, l’image de la rupture est prise dans l’imaginaire d’un aller simple et d’une mise à distance définitive. Au pire, la rupture permet de penser qu’il existe un « ailleurs » où ces jeunes pourraient être pris en charge, permettant de vivre sans eux.

La défiguration

Même si le procédé est antérieur, c’est surtout dans le contexte des élections présidentielles de 2002 que s’est développée une forme télévisuelle du discours sécuritaire : la présentation modifiée du visage pour garantir l’anonymat lors de reportages sur la délinquance juvénile. Cette modification est une forme de masque dont la cause renvoie à la protection judiciaire des mineurs et, éventuellement, au respect de la présomption d’innocence 3.

Les formes de masquage du visage relèvent de diverses techniques mises en œuvre soit directement au moment de la prise de vues, soit a posteriori, au montage du reportage. Ainsi pour faire disparaître le visage des jeunes, on peut placer un bandeau sur les yeux, décomposer la tête en la transformant en une série de carrés pixelisés, ne filmer que sous le menton ou au niveau des chaussures ou encore de dos. Ce n’est pas seulement la vision qui est en jeu mais ce peut être aussi la voix qui, par le biais de procédés d’échantillonnage, peut devenir méconnaissable.

La technique, qui vise matériellement la protection de la personne, crée de façon involontaire mais effective une forme de défiguration, au sens d’une perte des qualités humaines dues à l’absence de visage, symbolique de l’humain. La perte de propriétés individuelles humaines renvoie à des conséquences collectives. La personne défigurée devient une silhouette que l’on n’identifie pas de près mais que l’on reconnaît de loin : celle du « jeune de banlieue ». Affublée d’une panoplie vestimentaire typique, de l’» accent » facilement repérable des cités, d’une gestuelle proche de celle des rappeurs, la silhouette défigurée est dotée d’une caractéristique supplémentaire : elle se déplace en bande. Dans ces reportages, l’impression de dangerosité est augmentée par l’effet de groupe avec la mise en avant de sociabilités plus ou moins choquantes par le côté lapidaire ou grossier des réponses et les concurrences plus ou moins vives entre locuteurs. Parfois, la défiguration technique n’a pas lieu d’être car les jeunes se masquent d’eux-mêmes en se cachant derrière leurs capuches de sweat-shirts. Ce processus de défiguration nous habitue à une jeunesse sans visage, inaudible et systématiquement orientée vers le mal.

Le dégagement

Le dégagement est un processus visant les jeunes, qui se définit par leur évacuation des espaces publics 4. La forme la plus évidente de dégagement renvoie à des espaces de regroupement choisis par les jeunes mais servant à d’autres fonctions comme les arrêts de bus ou les cages d’escaliers. Le fait de chasser les jeunes de ces espaces entre souvent dans le registre de la répression des incivilités, voire de délits plus graves comme l’obstruction, qui prive les habitants d’un droit de passage dans leur propre immeuble.

Une autre forme de dégagement, employée seulement en temps de crise, fait appel au matériel non-létal. Ces moyens, encore rares ou expérimentaux, peuvent se présenter comme des armes. C’est le cas du flash-ball qui tire des balles de caoutchouc, ou du taser, pistolet qui lance des flèches électriques. Dans le registre répulsif, est apparu récemment un appareil vendu aux particuliers, qui envoie des ultrasons douloureux pour les moins de 25 ans, afin d’empêcher toute fixation dans les espaces publics. Enfin, on peut noter, toujours dans le registre expérimental, le drone équipé de caméra : ce petit avion télécommandé peut approcher et filmer des zones problématiques, surtout en cas d’émeutes. Plus généralement, l’implantation de caméras facilite le repérage et la dispersion de groupes indésirables.

Ce matériel de dégagement a plusieurs caractéristiques. Il autorise la répression à distance et ne nécessite plus un contact rapproché. Ses utilisateurs sont des policiers ou des particuliers. L’usage de caméras, mobiles ou fixes, place les jeunes observés dans un espace de surveillance télévisuelle et non plus de regard direct.

Répression et action publique

La répression, qui s’opère par le biais des incivilités, de la rupture, de la défiguration ou du dégagement, est certes le plus souvent un produit de l’action publique mais on est encore loin d’une politique cohérente, systématique et typique d’une société totalitaire. On peut certes identifier des figures emblématiques dans les différentes sphères que sont les médias, les politiciens et les policiers. Cependant, ces processus et ces objets sont pris dans des expérimentations, des temporalités, des autorités différentes et des succès parfois plus que contrastés. La répression n’est pas – encore – une politique publique, mais plutôt un axe de pouvoir dont les moyens ne sont pas stabilisés, hésitant entre des effets d’affichage et une diffusion généralisée. Pourtant, même à titre expérimental, la répression repose sur des manipulations de langage, d’images, d’objets et de populations qui, utilisées dans la durée, finissent par trouver une place « naturelle » dans le paysage de la France de ce début de siècle. Parfois, ces représentations s’appuient sur des comportements juvéniles qui s’approprient les stigmates qu’on leur attribue, comme dans le style Gangsta du rap 5. Les constantes de cette nouvelle forme de répression renvoient les jeunes hors du domaine de la reconnaissance et du débat, bref de la démocratie. Le problème est que cette action publique crée une exclusion symbolique qui masque mal son impuissance à résoudre de lancinantes questions de fond.



1 / Alain Vulbeau, « Émergence et usages sociaux des incivilités », Réalités familiales , n° 73, 2004.

2 / Alain Vulbeau, Évaluation de deux services de suite Post-CER , recherche-action non publiée, Direction de la Protection judiciaire de la jeunesse, 2003.

3 / Mohammed Darmame et Alain Vulbeau, « Figuration et défiguration des jeunes scolaires des banlieues télévisées », Les Cahiers de l’École , n° 2, revue en ligne : www.u-paris10.fr, 2005.

4 / Alain Vulbeau, « Rue, jeunesse et institutions : de l’appropriation au dégagement », Innovations et Sociétés , n° 3, 2007.

5 / Ndlr - Où dominent les thèmes de la violence, de la drogue et de l’argent.


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