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Histoire de l'Autre


Resumé Sami Adwan, palestinien, enseigne l’éducation à l’Université de Bethléem. Dan Bar-On, israélien, enseigne la psychologie à l’Université Ben Gourion de Beer-Sheva. Ensemble, ils ont fondé et dirigent Prime, « Peace Research Institute of the Middle East ». Leur projet « Learning Each Other’s historical Narrative » porte sur l’enseignement de l’histoire du Proche-Orient aux élèves Israéliens et Palestiniens. Propos recueillis par Clémence Bosselut et Stephan Clauss, volontaires en Palestine.

Projet – Comment est né votre désir de travailler ensemble ?

Sami Adwan – Tout a commencé en 1997, lors d’une rencontre israélo-palestinienne organisée en France. Dan et moi avons fait connaissance. Il avait six enfants et petits-enfants, moi six enfants, et ce fut comme si nous avions partagé une façon similaire de ressentir les choses, comme si cela nous avait permis, directement ou indirectement, de nous écouter mutuellement « de l’intérieur ». Cette rencontre a enclenché la mobilisation qui a mené à la création de Prime.

Dan Bar-On – Prime a été fondé en 1998, avec l’aide de la Banque mondiale, et avec la mission de promouvoir des projets de recherche israélo-palestiniens. Nous étions encore dans la période des accords d’Oslo et nous croyions être en train de nous acheminer vers la paix.  Nous avons bien failli tout arrêter en octobre 2000, quand les violences ont repris. Beaucoup d’initiatives similaires ont cessé. Mais nous nous sentions engagés. Nous pensions qu’un jour la violence s’interromprait, et qu’alors, quelque chose de neuf adviendrait. C’est ce temps futur que nous voulions préparer.

Sami Adwan – Décider de poursuivre n’a pas été facile. Il nous a fallu transformer des objectifs de court terme en objectifs de long terme. Aujourd’hui, nous sommes très heureux d’avoir fait ce choix même si, par moments, il était devenu presque impossible pour Dan et moi-même de nous rencontrer. Nous avions pris l’habitude de nous retrouver aux check points, de téléphoner pour prendre des nouvelles lorsqu’il y avait des tirs d’obus ou des échanges de tirs autour de ma maison de Beit Jalla (près de Bethléem, un endroit particulièrement exposé).

Projet – Comment a démarré le projet « Learning Each Other’s historical Narrative » ?

Sami Adwan – Nous savions juste que nous voulions travailler sur des récits historiques. Nous avons réuni six enseignants israéliens et le même nombre d’enseignants palestiniens. Trois groupes ont été constitués, comprenant chacun deux Palestiniens et deux Israéliens. Chaque groupe a dressé une liste d’une dizaine de questions les intéressant en tant que professeurs d’histoire : on s’est retrouvés avec une quarantaine de questions ! Que faire de tout cela ? Nous leur avons demandé de se mettre d’accord sur cinq événements. Il leur a fallu négocier, car un événement important pour l’un ne l’est n’est pas forcément pour l’autre. Finalement, chaque groupe a retenu un événement parmi les cinq. Un groupe a choisi 1917, l’autre 1967, le troisième 1987.

Dan Bar-On – Jusqu’à ce jour, nous avons organisé quinze rencontres : elles réunissent une quinzaine d’enseignants, deux historiens, des observateurs pour évaluer le processus, et nous-mêmes. L’objectif est de rédiger les récits pour les manuels scolaires. Le deuxième manuel est en chantier actuellement, et le troisième en projet. Chaque ouvrage se concentre sur trois événements historiques. À terme, nous souhaitons éditer un livre qui couvrira la période allant de 1917 à 2000, accompagné d’un guide de l’enseignant.

Sami Adwan – L’habitude a été prise de nous réunir tous les trois mois environ, durant deux ou trois jours. Chaque groupe travaille sur un événement : les enseignants palestiniens écrivent leur récit avec leur propre perspective et leurs collègues israéliens écrivent le leur avec leur perspective. Puis ils se présentent mutuellement leurs récits avant de les retravailler chacun de son côté. Nous maintenons aussi des réunions entre nationaux, car les enseignants ont besoin d’entendre comment leurs compatriotes qui étudient d’autres événements réagissent à leur récit. En outre, nous démarrons toujours nos rencontres par un échange entre tous. À cause du conflit, ils ont besoin de se raconter ce qui leur est arrivé depuis la dernière session. Ce temps d’ouverture peut prendre une heure ou deux, parfois même une demi-journée.

Projet – Quel est votre rôle auprès des enseignants ?

Sami Adwan – Nous sommes là pour faciliter les rencontres, pour la logistique mais aussi pour assurer un soutien moral et psychologique. Travailler au milieu d’un conflit n’est pas facile ! Au début d’une session, un participant palestinien le disait : « Il y a quelques heures à peine, j’étais humilié au check point, frappé, obligé d’attendre plusieurs heures en plein soleil. Et maintenant, je dialogue avec des Israéliens pour essayer de développer une meilleure compréhension… Je ne sais plus vraiment qui je suis ». C’est seulement lors des toutes dernières rencontres que les enseignants ont commencé à se dire : « J’ai trouvé une bonne référence pour ton récit, prends-la », ou bien : « Comment présenter ton récit à mes élèves d’une façon qui te conviendrait ? ». C’est un processus très lent et notre rôle est de l’accompagner. Certains nous demandent : pourquoi ne pas inviter 200 enseignants supplémentaires ? Mais pour l’instant, nous préférons un nombre réduit, qui soit véritablement engagé dans le processus.

Dan Bar-On – L’objectif, en effet, est qu’ils s’impliquent personnellement. Personne ne prépare les récits pour eux. Ils les rédigent, se les présentent, en parlent. Ensuite, on traduit chaque texte en arabe et en hébreu afin qu’ils les testent auprès de leurs élèves. À partir des réactions des ces derniers, les enseignants reformulent certains éléments de leurs récits. Nous réfléchissons soigneusement à ne pas utiliser des mots qui suscitent des angoisses, à penser, dès la rédaction, que les « autres » élèves les liront aussi. « C’est de la propagande ! », entend-on parfois dans la bouche des élèves. Les enseignants doivent être capables de faire face à ces réactions.

Sami Adwan – Pour les élèves comme pour les enseignants, accueillir à l’intérieur même de leur classe le récit de l’autre, le récit de l’ennemi, est très exigeant. Je pense à ces questions d’élèves palestiniens : « Pourquoi nous enseignez-vous cela maintenant ? Cela fait-il partie de la normalisation ? ». Ce mot a une connotation très négative pour des Palestiniens ! « Croyez-vous que ce qu’ils racontent soit vrai ? Sinon, pourquoi l’enseignez-vous ? ». Ce sont de très bonnes questions, que nous devons prendre en compte sans renoncer à notre projet. Nous ne sommes pas là pour délégitimer le récit de l’autre, nous voulons ouvrir une porte, ouvrir un espace pour penser l’existence de l’autre : que soit considéré comme naturel le fait qu’il n’existe pas un récit unique. Or tous, Palestiniens et Israéliens, nous avons grandi en apprenant qu’il n’en existait qu’un seul, légitime et véritable : le nôtre ! C’est pour cela que nous ne voulons pas d’un récit commun, unificateur. Nous avons laissé, dans le livre, une colonne blanche entre les deux textes. Cet espace est là pour que chaque élève puisse y développer son propre récit. Peut-être le fera-t-il de façon unificatrice, peut-être pas ? Il s’agit aussi d’aider les enseignants à comprendre que nous renonçons à changer le récit de l’autre. Les seuls commentaires que nous leur autorisons sont des questions d’éclaircissement : qu’est-ce que cela ? Pourquoi est-ce important pour vous ? Pourquoi Rothschild est-il important ? Qu’est-ce qui n’est pas important ? Qui est Amin Al-Husseini ? Les commentaires sont limités à des explicitations, sans jamais dire « ceci est vrai » ou « cela est faux ». Ce n’est pas du tout évident. Prenons l’exemple des réfugiés palestiniens : ont-ils été expulsés ou ont-ils fui ? Ou bien quand les Palestiniens parlent des Moudjahidin comme des « Pères de la Liberté », les Israéliens répondent : « Ce sont des terroristes ! ». Au départ, les enseignants n’ont pas accepté de renoncer ainsi à convaincre l’autre. Mais après une, deux, trois rencontres, ils ont réalisé que l’enjeu est fondamental de permettre à l’autre de disposer d’un espace pour livrer son propre récit, dans sa totalité.

Projet – Quel est le statut de votre projet par rapport aux programmes officiels d’enseignement de l’Histoire dans vos deux pays ?

Sami Adwan – Notre travail se fait directement avec des enseignants et des écoles. Nous avons choisi de ne pas passer par les Ministères pour quelque agrément que ce soit ; et jusqu’à maintenant, nous avons réussi à tenir cette ligne. De même, nous avons préféré éviter les médias locaux car nous ne savions pas quelles seraient leurs réactions. Ce projet est fondamentalement le projet des enseignants. Ce sont eux qui décident de la façon dont ils le mettent en œuvre : certains travaillent en cours, certains travaillent l’après-midi, après la fin des cours, d’autres invitent les élèves chez eux pendant les vacances…

Dan Bar-On – Placés au cœur d’un conflit violent, comment attendre un soutien des autorités ? Elles sont supposées soutenir leur camp, pas le processus de paix. Or tout notre travail est tourné vers le processus de paix ! Quelle sorte de matériel peut-on préparer dès aujourd’hui pour une situation post-conflictuelle ? Quand le processus de paix aura abouti, nous approcherons les ministères de l’Éducation. Et nous serons prêts à assurer la formation des enseignants en nous appuyant sur notre expérience.

Projet – Comment votre engagement a-t-il été accueilli dans vos communautés respectives ?

Dan Bar-On – Sami a subi la plus forte pression, car la société palestinienne réagit de façon plus négative vis-à-vis des personnes qui participent à des projets israélo-palestiniens. Les Palestiniens se sentent plus profondément attaqués. Lorsque le projet a démarré, j’ai dû apprendre à entendre ses réserves.

Sami Adwan – La réaction des voisins et de toute la communauté pose un vrai problème. Sont-ils capables de voir plus loin que leur environnement immédiat pour entrer dans une perspective d’avenir ? Quand on est pris dans un conflit, on ne pense qu’à sa sécurité immédiate ! Mon engagement a aussi des conséquences du côté des mes enfants. Un jour, en 2001, cela tirait de tous côtés à Beit Jalla et mon petit garçon m’a demandé : « Est-ce que Dan tire aussi ? Et s’il ne tire pas, est-ce qu’il peut faire cesser cela ? » Une autre fois, alors que Dan avait fait cadeau de jeux vidéo à mes enfants, ils ont refusé de les prendre. Quand la menace de la mort passe, ne serait-ce que quelques secondes, comment comprendre l’importance de travailler sur un projet de long terme ? Cet équilibre entre un engagement et ce que l’on vit au quotidien n’est pas simple. Pris au milieu d’un affrontement violent, retrouver de l’énergie et se remobiliser n’est pas naturel. Avec les couvre-feux, l’interdiction de se déplacer, les check points… il nous arrive de perdre le sens de notre action. Mais quand on voit les enseignants tellement engagés dans le projet, quand on reçoit des encouragements, que l’on sait que le manuel est utilisé dans des écoles françaises ou italiennes, on « recharge ses batteries » et l’on se dit que notre mission est importante.

Projet – Quel a été l’impact de ce projet sur chacun de vous ?

Dan Bar-On – J’ai beaucoup appris en écoutant comment Sami ou d’autres Palestiniens voient leur propre histoire et je pense que c’est réciproque. J’ai pu réviser un certain nombre d’idées avec lesquelles, en tant qu’Israélien, j’ai grandi. Je crois que, de leur côté, les Palestiniens comprennent mieux les racines de nos peurs, en écoutant nos craintes au sujet de l’existence du peuple juif, et découvrent comment l’Holocauste affecte toujours nos sentiments et notre capacité à prendre des risques. Accueillir les histoires racontées par des réfugiés palestiniens sur la Naqba, mesurer comment cet événement est, encore aujourd’hui, si douloureux pour eux, a le même effet sur nous.

Sami Adwan – Pour ma part, j’ai réalisé que si l’on ne prend pas en considération l’histoire des Juifs en Europe, nous ne pourrons pas aller plus loin. Le projet a changé ma perspective sur l’Holocauste. Je ne pensais pas qu’il puisse être une part de l’enseignement de l’Histoire en Palestine. Or si les Palestiniens n’affrontent pas ce problème, il leur manquera quelque chose pour comprendre les Juifs israéliens, leur expérience et leurs traumatismes. Mais nous ne voulons pas en rester à une perspective émotionnelle : quand les enseignants écrivent, il est systématiquement demandé de donner leurs références.

Projet – Avez-vous travaillé sur un récit de l’Holocauste ?

Sami Adwan – Non, mais cela viendra. Même du côté israélien, ils ne se sont pas encore confrontés à la question de l’Holocauste dans leurs récits. Peut-être parce que cela concerne les relations entre les Allemands et les Juifs ? Les enseignants palestiniens se sont d’ailleurs étonnés qu’ils n’en aient pas parlé dans le second livre où il est question des années 40. Du coup, il est prévu d’ajouter un paragraphe.

Projet – Dan Bar-On, vous avez mené des rencontres entre des enfants de persécuteurs nazis et des enfants de victimes de l’Holocauste. Cette expérience vous a-t-elle servi dans ce projet ?

Dan Bar-On – J’ai appris que lorsqu’il existe un fossé entre les gens, il est toujours possible de leur proposer de dialoguer au sujet même de ce fossé. Et ce dialogue crée des possibilités nouvelles pour tous. Sans vouloir précipiter les choses, l’ouverture d’un tel processus introduit chacun sur un chemin honnête et honorable de dialogue mutuel. Mais l’Holocauste, même s’il a encore des effets sur les gens, appartient au passé. Ici, la situation est différente : nous avons affaire non seulement à l’histoire, mais au présent. Nous devons trouver des solutions, créer un État palestinien, mais le faire en tenant compte du ressenti les uns et des autres, qui limite les possibilités de résoudre le conflit.

Projet – Selon vous, la sortie du conflit passe par l’existence de deux États ?

Dan Bar-On – Un État unique est une solution à la fois an-historique et a-psychologique : pas d’histoire, pas de problème d’identité ni de problème psychologique… Or on ne peut pas ignorer tout cela ! Même si la réponse à ces questions prendra peut-être 40 ans.

Sami Adwan – Il doit exister une solution pacifique à ce conflit. Mais elle ne passe pas par l’érection d’un mur. Avec le mur, tout sera totalement séparé. Il est un obstacle contre les droits humains, contre les aspirations politiques, contre la dignité sociale et la situation économique des Palestiniens ! On s’engage dans une voie très préoccupante pour tous les Palestiniens et Israéliens qui voudraient vivre en paix dans les années à venir. Le mur est une façon de prolonger le problème, pas de le résoudre ! Même si nos cimetières sont pleins de victimes palestiniennes, je ne veux pas voir l’État palestinien se construire sur des cadavres et le sang des morts. Je ne veux pas non plus que mes enfants vivent dans l’humiliation, en allant à l’école, en revenant de l’école : être interrogés, devoir s’expliquer sans cesse, subir des vexations.

Projet – Seriez-vous capables, tous deux, de développer un récit commun de l’histoire de vos deux peuples ?

Dan Bar-On – Peut-être que Sami et moi en serions capables. Mais la plupart de nos compatriotes n’y sont pas prêts et nous risquerions de nous exclure nous-mêmes de nos sociétés. Si nous voulons les aider, nous ne pouvons pas leur imposer cela.

Sami Adwan – Il n’est pas possible de développer un récit commun tant que des incertitudes demeurent. Les gens ont trop peur de perdre leur propre souffrance, leur propre histoire… leur propre récit. Il faudra d’abord instituer deux États : solides, reconnus, sécurisés, clairement établis. Ensuite, il faudra une ou deux générations pour changer de perspective, des deux côtés. Alors seulement, nous serons capables d’élaborer un récit commun.

Dan Bar-On – Peut-être…

Sami Adwan – Peut-être. Aucune discussion n’avancera si l’on n’affronte pas les traumatismes et les souffrances qui se sont développés depuis tant d’années. Comment les ignorer ? « Ils ont fait cela et ils peuvent le refaire, encore et encore ». Si l’on méconnaît cette face humaine, sociale et politique, il n’est pas possible de se tourner vers le futur.

Dan Bar-On – L’histoire est aussi une arme. Elle peut nous exploser à la face si on ne la désamorce pas. Pour la désamorcer, il est nécessaire de reconnaître exactement ce qui s’est passé. Chacun doit écouter comment l’autre voit l’histoire, comment il construit son identité autour de son propre récit. Les Palestiniens et les Israéliens ne sont pas prêts pour un récit commun mais au moins ils peuvent s’écouter, respecter ce fait qu’il existe une autre manière de voir l’histoire.

Sami Adwan – Les récits ne seront vraiment achevés que lorsque nos objectifs seront atteints. Et nos objectifs sont d’abord de changer la réalité. C’est pour cette raison que nous ne parlons pas d’« histoire » mais de « récits ». Nous savons bien que les récits changent au fur et à mesure que le contexte évolue. Parfois, nous nous interrogeons : « Si nous avions écrit notre récit entre 93 et 2000, aurait-il été différent ? » « Et s’il y avait un accord de paix, notre récit changerait-il ? ». Le récit n’est pas isolable du futur que l’on imagine. Or, avec le mur, la coexistence entre nos deux peuples est devenue un problème très compliqué. Tant qu’il n’y aura pas d’ouverture, peut-être que notre récit, à nous, Palestiniens, restera plus restrictif, plus fermé, plus rigide. Et quand j’espère pour le futur, je pense que notre récit changera.



* / Le premier volet de ce travail a été publié en français sous le titre Histoire de l’autre (éditions Liana Levi, préface Vidal-Naquet, trad. de l’arabe par Richard Akel et de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech). Il traite de trois événements : la déclaration Balfour, la guerre de l’Indépendance / la Naqba, la première Intifada, chacun raconté selon deux versions différentes.


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