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Prostituées à Lille, désirées mais indésirables


L’épidémie de sida a amené depuis 1994 des volontaires lillois de l’association « Aides » sur le terrain complexe de la prostitution. Un bus sillonne plusieurs fois par semaine, de jour comme de nuit, les lieux « chauds » de l’agglomération. Un local, cogéré avec une association lilloise, accueille également les prostituées tout au long de la semaine. La ligne directrice de l’action est la réduction des risques d’infection pour les personnes prostituées comme pour leurs clients. Les règles de confidentialité et de non-jugement permettent d’instaurer un dialogue avec celles et ceux qui ne s’adressent plus à des acteurs sociaux jugés trop dirigistes, ou des associations caritatives estimées trop moralisatrices.

Jusqu’à l’adoption de la loi du 18 mars 2003 sur la sécurité intérieure, un relatif équilibre avait été trouvé à Lille entre les forces de l’ordre et ces femmes, entre répression et tolérance, rafles occasionnelles et présence silencieuse de la police. Bref, on sévissait « un peu », et on fermait « un peu » les yeux. Tout le monde y trouvait son compte, même si cela nécessitait une renégociation permanente du positionnement de chacun.

En effet, les prostituées n’ont jamais refusé la présence policière sur leur lieu d’activité. Au contraire, cette présence est synonyme pour elles de sécurité. Les violences subies de la part de certains clients, malheureusement fréquentes, sont parfois atroces. Le « détraqué » – et non le policier ! – est la hantise première de la personne prostituée. Du côté des forces de l’ordre, la relative visibilité de la prostitution dans un endroit donné de la ville (l’avenue du Peuple belge) est synonyme de contrôle, de canalisation relative d’une population qu’il y aurait tout à craindre de voir se fondre dans la nuit.

C’est ce fragile équilibre que la nouvelle loi risque de perturber, en pénalisant le racolage, y compris passif. La clandestinité forcée, avec son augmentation inévitable des violences subies (agressions, racket, viols…), des prises de risques en tout genre, n’est certainement pas une chance pour les prostituées. Dans le cadre de la lutte contre le sida, cette clandestinité rend difficile le travail des volontaires qui ont de plus en plus de mal à délivrer leurs messages de prévention.

Or, si la part traditionnelle de la population prostituée a bien intégré ces messages, ce n’est pas le cas d’une part plus récente, en particulier d’origine étrangère (à Lille, surtout africaine). Cette nouvelle population accepte des rapports non protégés à n’importe quel prix. Les derniers indicateurs montrent une recrudescence des demandes en ce sens de la part des clients. Le taux de contamination du sida au sein de la population prostituée est difficile à établir, mais les volontaires croisent régulièrement certaines filles de la nuit dans le service des maladies infectieuses du CHR de Lille, où Aides est également présent. Même atteintes par le virus, ces femmes ne changent pas de vie. Parfois enceintes ou mères, accoutumées aux viols, en état de dépression ou affaiblies psychologiquement, elles éprouvent de réelles difficultés à suivre leurs traitements. Enfin, la consommation d’alcool, d’antidépresseurs et de produits psychotropes, courante chez les prostituées, ne favorise pas non plus le suivi et l’efficacité des traitements.

Dans ces conditions, quel peut être l’impact d’une loi uniquement répressive ? Si la séropositivité, avec le risque de développer un jour la maladie, ne détourne pas les prostituées du trottoir, un arsenal policier ne sera pas plus dissuasif. On peut agiter tant que l’on veut le spectre des sanctions : il n’est rien de plus effrayant que ce qui est déjà vécu, quotidiennement, dans la rue. Depuis le vote de la loi, le nombre de prostituées n’a pas diminué, mais elles sont devenues plus mobiles dans le temps et dans l’espace, s’adaptant aux descentes de police et décalant leurs jours et heures de travail. Certaines permanences de Aides sont ainsi désertées en fin d’après-midi, alors que d’autres sont plus fréquentées qu’avant, en nocturne. Le local est également préféré à l’unité mobile.

L’un des effets pervers de la loi est qu’elle a introduit un fait nouveau : les prostituées sont désormais considérées comme des délinquantes. Face au risque d’exposition au virus du sida, elles n’osent plus se présenter à l’hôpital pour recevoir un traitement d’urgence. De même, face aux agressions dont elles sont victimes, elles n’osent plus porter plainte. Or l’on note une augmentation de la violence, devenue omniprésente dans notre travail de prévention. Plus mobiles, les prostituées sont plus isolées, donc plus vulnérables. Non seulement elles changent régulièrement d’emplacement dans l’agglomération, mais elles changent dorénavant de ville. Il n’y a plus d’entraide possible entre elles.

On parlerait volontiers de jeu du chat et de la souris. Mais il n’y a pas lieu d’ironiser sur une situation humainement de plus en plus difficile.


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