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Violence et pratiques éducatives


Entre les jeunes des quartiers, des accès de violence se produisent sans qu’on en comprenne toujours l’origine, ni qu’on en mesure les conséquences. Elles semblent suivre une logique de territoires : le fait même d’habiter une autre ville ou un autre quartier lorsque la ville est très grande, suffit à être désigné comme ami ou ennemi. La rencontre d’individus appartenant à des quartiers différents acquiert du sens en fonction de la connotation positive ou négative d’événements et de relations qui s’inscrivent dans une histoire plus ou moins éloignée.

Faire société : cadre et transcendance

Pour que l’éducateur puisse jouer son rôle, tous les autres acteurs qui œuvrent au maintien de la sécurité publique doivent véritablement remplir leur fonction de veille pour la bonne application d’un certain nombre de règles de base. Tous, quelle que soit la place occupée, sont amenés à sanctionner, mais avec des modalités particulières. Ainsi, pour la police, la manière de faire prendre acte – son mode spécifique de sanction –, c’est la répression. A ce titre, la police aide à la socialisation.

Mais le rapport à une référence, à une « transcendance » qui englobe les jeunes et le monde des adultes, est un outil symbolique essentiel pour le travail de socialisation. C’est le cas tout simplement du code de la route, apprentissage pour conduire et donc bien se conduire, dans un espace déterminé.

Les difficultés dans la relation entretenue par les éducateurs avec les jeunes reposent sur le fait que cette transcendance est difficile à préciser. Bien se conduire dans la vie renvoie nécessairement – et c’est heureux – à une pluralité. Celle-ci peut être marginale, déviante, tolérable ou intolérable. Elle n’entraîne donc pas nécessairement des jugements de valeur défavorables. Le code de la route est l’équivalent de la définition de normes fortes. Il ne laisse qu’une très faible marge d’interprétation. Et le moniteur de l’auto-école est le passeur incontournable.

Que gagner dans l’insertion ?

La vie en vraie grandeur suppose à l’inverse une autonomie plus importante dans un espace de finalités bien plus large. On pourrait penser que les jeunes sont perdus et angoissés dans la vraie vie parce que la norme est insuffisamment prégnante et qu’ils sont rassurés sur la route parce que la norme est forte et claire. Mais c’est oublier que sur la route, la norme est acceptable parce qu’elle renvoie à une égalité de statuts. Dans la « vraie vie », aucune égalité de statuts ! La norme, c’est plutôt la différence de statut, avec ce que cela suppose de capacités à accéder à la consommation. La difficulté est liée aux promesses qui seront tenues par le corps social, en échange des efforts pour se socialiser. Que gagne-t-on à s’imposer des contraintes ? Les jeunes accepteront de s’impliquer dès lors que l’on aura été suffisamment convaincant et qu’on leur aura permis d’en expérimenter les retombées positives.

L’accompagnement des jeunes, pour les aider à venir sur le terrain de la socialisation qu’on leur propose, doit s’accompagner d’une reconnaissance de leur propre socialisation et du terrain social dans lequel ils se meuvent et ont été « formatés ». Il s’agit d’une double acculturation, celle des jeunes et celle des éducateurs. Ainsi, recueillir des entretiens bruts de la part des jeunes et les organiser dans un bel objet s’apparentant à une publication revêt la forme d’une possible transition entre deux mondes.

Symboliquement, les jeunes acceptent de s’inscrire dans un cadre, celui de la norme écrite. Ils rendent possible la mise en forme d’une pensée conformément aux codes d’un espace social auquel ils participent très faiblement. En retour, ils nous invitent à regarder avec bienveillance certaines de leurs aspirations. Que leur donner pour leur permettre d’accéder à la visibilité publique ?

Mais jusqu’où les éducateurs doivent-ils contrôler la bonne application des normes à respecter pour faire société ? La provenance de l’argent (propre ou sale ?) lors d’une inscription à «l’auto-école des éducateurs» doit-elle être contrôlée ? Le boulanger ne cherche pas à savoir d’où vient l’argent qui lui est remis contre une baguette ; il n’est intéressé que par la plus-value à réaliser. Certes, ce rapport marchand socialise, il est même le ressort essentiel de notre société. D’ailleurs, les jeunes, qui cherchent à être des « vainqueurs » envers et contre tout, ont sans doute bien intégré cette réalité. Mais les éducateurs font le pari que le rapport marchand ne peut qu’être au service d’un échange dans lequel l’argent n’a de valeur que s’il résulte d’une interaction avec d’autres, contribuant à l’édification sociale. II ne peut être utilisé s’il est le produit de la négation d’autrui.

Action éducative et cadre de référence

Les éducateurs techniques font appel à un cadre normatif auquel ils se soumettent au cours de l’exercice de leur métier et qu’ils proposent comme ensemble de valeurs de référence aux jeunes qu’ils accompagnent. En revanche, les éducateurs « non techniques » travaillent sur la définition d’accords originaux pour mieux vivre ensemble.

A l’occasion des chantiers et des activités qu’ils conduisent, ils font en sorte de préciser un espace social dont les règles tiennent à l’organisation qu’ils mettent sur pied. Les accords ainsi déterminés ont une valeur provisoire. Le pari, cependant, est que ces ajustements soient transférables à d’autres situations sociales que les jeunes auront à vivre. C’est à cette condition qu’ils pourront définir leur place.

Elever le niveau sur du long terme

A plus long terme, il s’agit d’élever leur niveau de conscience et de connaissance générales. L’éducateur doit pouvoir parler d’humanité, être capable de parler du droit, de santé, mais aussi de morale, etc. Il est un généraliste et c’est une vraie richesse. En même temps, cela signifie que son intervention peut souffrir de ses carences sur ces questions. Personne n’est censé disposer de compétences dans tous les domaines pour améliorer les connaissances des autres. Il faudrait pouvoir mettre sur pied des actions de formation pour ces jeunes avec l’aide de spécialistes (médecins, juristes, sportifs, religieux). Mieux faire connaître la société, mieux informer sur la nature du genre humain, est l’équivalent de ce qui se fait déjà, lorsque les éducateurs permettent aux jeunes d’ouvrir des portes sur le monde artistique et culturel.


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