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Une suprématie indiscutable


Projet – Les divisions révélées par la guerre d’Irak entre Europe et États-Unis et à l’intérieur de l’Europe sont-elles seulement conjoncturelles ?

Michel Rocard – Cette guerre a révélé de profondes différences d’approches. Pour les comprendre, il faut aller au-delà de la conjoncture. La société américaine ne s’est jamais montrée impérialiste au vieux sens du mot. Elle n’a pas élaboré ni fait triompher militairement des revendications territoriales. Elle a grandi, par un simple effet géographique : puissance, ressources, population considérable, grâce à l’accueil d’immigrants durant trois siècles. Pendant ce temps, les Européens ont été assez fous pour s’autodétruire en deux guerres mondiales. En 1945, les États-Unis sont au sommet de leur puissance militaire quand commence une épreuve formidable : durant presque un demi-siècle, une compétition pour la direction du monde et son organisation.

Deux modèles se confrontent : celui de la société de libre entreprise et de marché, acceptant un certain degré d’inégalité sociale pour que le marché fonctionne, et privilégiant l’efficacité et la responsabilité individuelle, et en face un système qui s’affirme égalitariste, mais dont l’organisation sociale repose sur une forme d’oppression.

Cette confrontation a concerné à peu près le monde entier. Et chacun des commandements politiques et militaires mettait de l’ordre dans son camp. Les conflits régionaux étaient canalisés… Même les premières explosions de l’empire soviétique ont été maîtrisées avec l’accord des Occidentaux, qui n’ont pas cherché à profiter du drame ni à Berlin-Est ni en Hongrie, ni en Tchécoslovaquie. Grâce à la logique rationnelle de la dissuasion nucléaire, la confrontation est restée « froide ».

La dernière phase de cette compétition militaro-économique, « la guerre des étoiles » , a provoqué l’implosion économique de l’Union soviétique, incapable de tenir. La société américaine était totalement victorieuse et convaincue de son invincibilité. Si les Américains considéraient la guerre comme l’état presque naturel de l’espèce humaine, celle-ci se déroulait toujours à l’extérieur de leur territoire.

Après l’implosion du monde communiste, toutes les tensions réfrénées ont ressurgi. La grande tension Inde/Pakistan n’est toujours pas réglée, le problème du Moyen-Orient non plus. Emerge surtout une cristallisation terrible de l’humiliation musulmane, arabe principalement. La décolonisation, dans la deuxième moitié du XXe siècle, a laissé les pays d’islam dans la pauvreté, sans perspectives de sortie. Ainsi s’est nourri peu à peu un extrémisme destructeur, violemment hostile à la civilisation occidentale, débouchant sur une montée du terrorisme, jusqu’à l’invention d’un concept de guerre sans territoire, et sans État pour la conduire.

Le 11 septembre 2001, l’Amérique découvre qu’elle est vulnérable. A ses yeux, toute la civilisation chrétienne occidentale est menacée. Mais elle se considère comme la seule armée pour faire face : c’est sa responsabilité exclusive, les Européens ne sont plus faits pour exercer des responsabilités mondiales, à la limite, ils sont dangereux.

Projet – Mais il existe des outils juridiques, des instruments, pour réguler la planète et faire face à ces tensions.

Michel Rocard – C’est en effet la question du rôle de l’Onu, et de la nécessité, après le 11 septembre 2001, de dresser l’inventaire de ce qu’elle a permis de réaliser.

Malgré la guerre froide, elle était parvenue à faire émerger une pratique de la régulation mondiale négociée au moyen de traités, complétés par les agences. Des accords internationaux, parfois très pointus, concernent bien des domaines, y compris le commerce et la finance. La suppression du Fmi se traduirait par la faillite d’une quinzaine de pays, et, pour la moitié d’entre eux, par une situation de famine. Il y a de grands succès mondiaux : le travail épidémiologique de l’Organisation mondiale de la santé, le bannissement des armes biologiques et chimiques, le Traité de non-prolifération nucléaire.

Or le 11 septembre pose aux États-Unis la question de l’efficacité du système. Le pouvoir est alors entre les mains d’une équipe contestée, mal élue. Celle-ci réagit en se raidissant : « Ce système est trop lent dans ses décisions. La nature de la menace qui pèse sur la civilisation occidentale appelle des réactions rapides. Par ailleurs, le chapitre 7 de la Charte des Nations unies, qui prévoit l’emploi de la force pour maintenir la paix, ne traite que de crises ouvertes et de menaces avérées. Chaque dictateur a donc le droit de massacrer son propre peuple. L’Onu n’est pas un tribunal, mais la collection de souverainetés nationales, quels que soient le cynisme, la brutalité, avec lesquelles elles s’exercent. Peut-on lui faire confiance ? ».

L’Amérique s’est ainsi embarquée dans une politique de maîtrise militaire face aux réseaux terroristes. Mais, au-delà de ceux-ci, la nouvelle doctrine considère comme une menace l’existence d’« États-voyous », aux intentions malveillantes pour leurs voisins. Voici donc lancée une opération de maintien de l’ordre international, en négligeant, en fragilisant, voire en détruisant tout le travail de régulation mondiale négociée.

Projet – L’Europe se trouve divisée par rapport à une telle évolution.

Michel Rocard – L’Europe est née de l’évidente volonté de faire la paix entre ses membres. A partir de la levée des barrières douanières internes, en 1956, les échanges intra-européens ont augmenté pendant vingt ans deux fois plus vite que ceux avec le reste du monde. L’Europe est devenue un espace de paix : personne ne pense plus qu’il puisse y avoir une guerre entre la France et l’Allemagne. Et c’est en même temps un espace de prospérité fondé sur des règles communes.

Nous sommes passés des six pays initiaux à quinze aujourd’hui et à vingt-cinq l’an prochain. Cependant, aucun gouvernement n’a accepté de mettre en commun ce qui concerne la politique extérieure et la défense. L’Europe, puissance économique, a une véritable autorité pour traiter ses affaires, mais elle se montre divisée jusqu’au grotesque quand la Yougoslavie éclate, elle est impuissante au Moyen-Orient… L’idée émerge de la nécessité pour l’Europe de s’occuper de politique étrangère et de sécurité. Mais les gouvernements européens vont briser cette idée dans les négociations des traités successifs à Maastricht, à Amsterdam, à Nice, dans les travaux de la Convention européenne. Seule rescapée, une amorce de réponse se cherche avec l’Eurocorps et le poste de représentant extérieur de l’Europe.

Les pays d’Europe ont toujours en tête que leur sécurité stratégique, en cas de conflit vital, est d’abord assurée par le Traité de l’Alliance de l’Atlantique nord. Quelle que soit l’importance de nos intérêts communs, économiques, financiers, technologiques…, quel que soit aussi le poids des valeurs culturelles que nous partageons, cela est pour chacun de nos peuples objectivement moins déterminant que leur relation stratégique avec les Etats-Unis, seuls garants de leur sécurité.

Reconnaissons aussi, et bien peu le font, que la gestion de la guerre froide a laissé, entre les pays d’Europe, d’immenses méfiances. Dès 1947, le traité américano-britannique autorise la Grande-Bretagne à recourir à l’armement nucléaire si elle juge les intérêts vitaux du Royaume menacés. La France, elle, a désarmé à peu près complètement, et le poids du parti communiste (près de 28% aux élections de 1948) suscite une énorme méfiance de ses alliés. Les recherches nucléaires aboutissent quand le général de Gaulle devient chef de l’État. Quand la première bombe est expérimentée en 1960, au Sahara, l’armement nucléaire français demeure au service de l’Alliance, dont la doctrine nucléaire est encore celle des représailles massives.

Avec le développement des moyens électroniques et de surveillance de l’espace, le secrétaire américain à la Défense, Mac Namara, fait évoluer cette doctrine : on passe des représailles massives à la riposte flexible. Cette évolution signifiait que l’Europe pouvait être de nouveau envahie ! On était ramené à une guerre conventionnelle. Personne n’a jamais mis en doute qu’en cas d’invasion par les chars soviétiques, les Américains viendraient nous libérer. Mais après, et cela coûterait quelques millions de morts et infiniment de souffrances.

Projet – Cela influe sur la manière dont on réagit aujourd’hui ?

Michel Rocard – J’y arrive. Pour disposer de la même faculté diplomatique que les Anglais, le général de Gaulle est obligé de sortir l’armée française du dispositif de l’Otan en temps de paix : la France doit avoir la liberté du tir nucléaire si nécessaire. Sans reconnaître que nous voulions faire la même chose qu’eux, et nous doter de la même précaution de sécurité, les Anglais ont dénoncé le mauvais élève de la classe Otan. Et nos partenaires européens, non-nucléaires, n’ont ni compris ni accepté un choix qu’ils considéraient comme une atteinte au lien de confiance avec les États-Unis.

Jusqu’en 1990, la France va ignorer les non-nucléaires européens, sans consentir un véritable effort pour s’expliquer. Pourtant, le fait que l’Union soviétique soit libérée du risque d’une première frappe américaine ouvrait au commandement soviétique la possibilité en Europe d’une invasion conventionnelle. Le maintien par la France d’un facteur d’imprédictibilité sur une éventuelle première frappe a contribué à l’équilibre du système.

Pendant cette période, l’Europe a considéré qu’on ne pouvait pas parler avec les Français, qui d’ailleurs jugeaient superflu de le faire. Nous avons créé ce réflexe chez tous les autres, de voir les Français comme se jugeant assez grands pour avoir une relation d’amour-haine avec les États-Unis, fragilisant leur sécurité aux yeux des autres Européens.

Projet – Le modèle français est-il de construire une Europe-puissance, distante des États-Unis, quand d’autres imaginent un tout autre modèle ?

Michel Rocard – L’idée d’Europe-puissance est surtout un concept français. Aucun autre membre de l’Union européenne ne parle ce langage.

L’Europe aujourd’hui est un espace de haute civilisation, régi par deux blocs juridiques, l’un autour des droits de l’homme et l’autre organisant la production et l’échange. Ces deux blocs juridiques, les plus perfectionnés au monde, assurent un espace de paix et de prospérité. Pour un continent aussi belligène que l’Europe, c’est un immense progrès historique; mais où est le projet politique ? Les affaires de régulation mondiale, de gestion de la paix et de la guerre, de rapports diplomatiques et militaires avec d’autres parties du monde se traitent toujours à travers les diplomaties nationales, à l’Onu, ou par la force. Seul le commerce est régulé par des négociations conduites par l’Europe.

Pour les Français, l’Europe est en compétition avec les Américains, mais pour les Tchèques, Polonais ou Danois, elle est un voisinage pacifié. Pourquoi se prendre pour ce qu’on n’est pas ? Voilà la philosophie dominante en Europe, il vaut mieux s’en apercevoir. C’est parce nous allons dans cette direction que je crois qu’il faut élargir l’Europe à la Turquie tout de suite. Nous montrerons ainsi que ce corps de règles s’applique aussi à des pays d’islam.

Projet – Le diagnostic du secrétaire d’État américain à la Défense est-il juste, opposant la « vieille » et la « nouvelle » Europe ?

Michel Rocard – Il s’est un peu amusé. À court terme, il dit juste – la pression américaine aggrave les clivages –, mais à long terme il dit faux, car la nature a horreur du vide. Pour ce « deuxième empire romain », tout ne va pas si bien se passer. Le besoin d’une autre manière d’agir à la face du monde va être irrépressible. La diplomatie du Conseil de Sécurité devra être revalorisée. L’Europe peut y contribuer. Elle le fera avec la Russie, peut-être avec la Chine, beaucoup avec l’Afrique. Les 54 pays d’Afrique s’étaient mis d’accord sur une position unique pour condamner l’intervention en Irak ! Mais l’Europe a laissé passer la possibilité d’en prendre conscience, et de le faire dans sa structure institutionnelle.

Nous nous sommes gravement contredits entre Européens sur des affaires concernant la vie et la mort de nos nations. Cet accroc à la solidarité, auquel tous les autres pensent que la France a contribué, est gravissime. Mais je crois que l’histoire européenne est plus dense et plus lourde.


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