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L'Europe devant la tragédie américaine


Par son attitude après les attentats de New York et de Washington, l’Union européenne a prouvé que dans les circonstances graves, elle savait trouver les chemins d’une politique commune. Sa réaction fut immédiate. En visite à Yalta pour un sommet Ukraine – Union européenne lors des événements, les responsables de l’Union, Romano Prodi, Guy Verhofstad, Louis Michel et Javier Solana ont manifesté ensemble leur sentiment d’horreur devant cette tragédie. En même temps, partout en Europe, les chefs d’Etat et de gouvernement ont tous publié des déclarations très fortes. Le ton était donné : une immense émotion et une grande compassion. Mais la cacophonie pouvait s’installer.

Des réactions communes

Au contraire, les élans d’unanimité se sont succédés : réunion extraordinaire des ministres des Affaires étrangères pour le lendemain mercredi 12 septembre, assemblée le soir même du Conseil de l'Atlantique Nord invoquant l’article 5 du traité de fondation sur le principe de défense collective, pour la première fois de son histoire, pour déclarer que l'agression subie par les Etats-Unis était une agression contre tous les membres de l'Otan. Dans différentes capitales, des équipes de secours ont été rassemblées pour être envoyées sur la côte Est des Etats-Unis. Finalement, elles n’ont pas été utilisées, mais le geste est symptomatique. Le vendredi 14 septembre à midi, à l’initiative de la Belgique qui préside l’Union, l’Europe tout entière s’est tue, à la même heure et dans la même émotion. Moment symbolique fort qui unit l’Europe dans la solidarité avec les Etats-Unis. Les 20 commissaires européens et les ambassadeurs des 15 Etats membres de l'Union ont participé à un bref service en plein air. L'Union européenne se montrait présente face à cette tragédie. A leur tour, les chefs d’Etat de l’Union, réunis à Bruxelles le 21 septembre, ont rédigé un document très élaboré exprimant leur solidarité mais aussi leur différence. C'est encore le sens que prend la démarche tout à fait unique de la rencontre, le 26 septembre, entre le président Bush et Guy Verhofstadt accompagné de Romano Prodi. Que les responsables de l’Europe viennent parler directement au Président des Etats-Unis est sans conteste une nouveauté ! Ils venaient apporter aussi bien leur soutien que leur différence. Le voyage de la «troïka» européenne responsable de la politique étrangère de l’Union (Louis Michel, Chris Patten, Javier Solana) accompli dans six pays musulmans du 25 au 30 septembre relève de la même volonté : détourner les Américains d’une réaction primaire qui ne ferait qu’envenimer une opposition puissante dans de nombreux pays musulmans. Seule l’Europe unie et forte ensemble peut peser sur les orientations de la première puissance mondiale.

Le gouvernement américain a été visiblement reconnaissant de ce soutien immédiat et vigoureux, mais l'unité de l'Union européenne pourrait aussi s'avérer significative à un autre égard. Si la décision de l'Otan d'invoquer l’article 5 a été vue par certains comme une déclaration de guerre, elle signifie également que la riposte des Etats-Unis aux attaques terroristes est liée aux prescriptions du droit international. Elle ne peut pas être menée en solitaire comme bon il semblerait aux Etats-Unis. Les Européens ont ainsi pu discuter d'une réaction appropriée avec leurs homologues américains et les exhorter à la modération.

Les attentats du 11 septembre ont donc servi de catalyseur pour la manifestation d’un  nouvel acteur politique, l’Union européenne. Nombreux sont ceux qui, dans le passé, ont mis en doute l'efficacité de la politique étrangère de l'Union. A juste titre d’ailleurs car, en Bosnie comme au Proche Orient, elle n'a pas réussi à coordonner une action commune efficace. Malheureusement pour la Bosnie hier comme pour la Palestine aujourd'hui. Au moins, cette fois-ci, l'Union a fait la preuve que dans une situation de crise, ses membres étaient capables de travailler ensemble. D’ailleurs, Colin Powell, le secrétaire d'Etat américain, a mentionné le soutien de l'Union européenne, sans citer individuellement chaque Etat membre. L’Europe existe, et elle s’est exprimée.

Plus que cela, elle a pris des décisions : l'Union européenne a été très rapide à réagir à la crise financière provoquée par les attentats du 11 septembre. La Banque centrale a immédiatement abaissé d'un demi point ses taux directeurs et insufflé massivement des capitaux dans le système financier, alors que du côté des Etats européens, ce fut l'attentisme pendant plus d'un mois. Mais c’est dans le domaine judiciaire que l’accélération a été la plus visible : le 13 septembre la Commission européenne a proposé l’établissement d’un mandat d’arrêt européen. Il reste bien des difficultés à dépasser pour y arriver mais, dès le 7 décembre, le Conseil des ministres des Affaires intérieures devrait adopter des mesures communes contre le terrorisme, qui mèneront à ce mandat d’arrêt européen. Le travail de plusieurs années aura été réalisé en quelques semaines. Au mois de janvier 2002, Eurojust sera opérationnel. Il s’agit d’une unité de procureurs et d’experts issus des différents Etats et qui pourront communiquer entre eux et avec les autorités nationales. Ce groupe coopérera directement avec Europol, la police européenne, où une unité spéciale s’occupera des mesures anti-terroristes. En outre, les directeurs des services secrets de Etats de l’Union se rencontreront régulièrement comme ils le font pour la première fois le 1er novembre. L’accélération dans ce domaine judiciaire est impressionnante.

Un autre secteur a aussi été relancé par l’attentat, le processus de Barcelone, terme consacré pour désigner le dialogue culturel et politique entre les deux rives de la Méditerranéen. Réunion des ministres de l’Union avec les douze Etats riverains, débat extraordinaire au Parlement européen, ce dialogue qui dormait dans les dossiers depuis son lancement en 1995 est enfin reparti d’un bon pied.

Le temps des différences

Doit-on pour autant parler d'unanimité en Europe ? Pas vraiment. Le début des frappes, presque un mois après l’attentat, le 7 octobre, a commencé à révéler les lézardes dans l’unanimité. Les Britanniques ont été particulièrement actifs et démonstratifs dans leur soutien à Washington. D’abord parce que, comme l’a dit Tony Blair, cet attentat est le plus grand qui ait frappé des citoyens de sa Majesté depuis la deuxième guerre mondiale. Dans cette approche, on retrouve aussi l’amitié traditionnelle entre Londres et la capitale américaine. L’engagement de Tony Blair est donc logique. Il a manifesté moins de précautions que les autres pays de l’Union dans son soutien à l’Amérique, sans pour autant les contredire.

Chaque chef d’Etat européen a aussi développé sa propre dynamique dans ces circonstances, mais sans chercher explicitement à nier ou à se démarquer des initiatives européennes. Au-delà de l'unité qu'elle a manifestée, l’épreuve des attentats a donc révélé une attitude nouvelle de l’Union, sensiblement différente de celle des Etats-Unis. L’Europe appelle à une politique globale de dialogue, qui respecte les identités, à une politique de développement qui efface les injustices. On ne supprimera pas le terrorisme par la guerre mais en supprimant les causes de cette violence extrême et désespérée. L’Union soutient son partenaire atlantique sans état d’âme, mais fait entendre sa différence. La rhétorique sur la guerre a été beaucoup moins forte sur le continent européen. Les analyses ont été autrement sophistiquées. La réflexion sur les motivations s’est développée partout, notamment concernant le Proche Orient. Il n’y aura pas de règlement du terrorisme sans le traitement de ces causes. Les déclarations de M. Jospin à l'Assemblée nationale le 9 octobre, deux jours après les premières frappes américaines, accentuent les divergences et les distances : "Si la situation devait conduire à nous entraîner dans un engrenage que nous ne jugerions pas souhaitable, je ne m'y prêterais pas".

L’unité et la détermination de l’Europe dans cette voie seront certainement mises à l'épreuve dans les semaines qui viennent. Le début d’opérations militaires laisse paraître des variantes dans les discours, d’autant que les Etats-Unis ont bien dit qu’ils choisiraient les partenaires de leurs actions. Ils ont choisi en effet la Grande-Bretagne en première ligne et la Russie comme soutien lointain, laissant les autres Européens sans voix et sans influence.

De ces événements récents, une nouvelle image de l'Europe apparaît : elle est devenue une puissance qui consulte, qui prend des initiatives, qui s'exprime. Autant elle a des doutes sur elle-même quand il s'agit de se définir ou de trouver des modes de gouvernement, autant elle sait réagir quand des événements graves la sollicitent sur la scène internationale. Le travail de Javier Solana, présent sur tous les fronts depuis sa nomination comme Haut Représentant de l'Union commence à porter ses fruits. Mais la limite est tracée : quand le temps des opérations militaires est venu, l’Europe reste encore peu efficace. Les options à prendre soulèvent trop de difficultés pour obtenir rapidement un consensus.

On a découvert aussi que l'Europe est souvent mieux située que les Etats-Unis pour dialoguer avec de nombreux interlocuteurs, notamment au Proche orient, même si elle a bien des faiblesses. Cette petite avancée manifeste tout ce que l'Europe pourrait faire si elle s'en donnait les moyens, y compris jusqu’aux moyens militaires. Elle indique une tâche à accomplir. Beaucoup plus proche de nombreux Etats musulmans que ne le sont les Etats-Unis, elle a pu rendre visite à six Etats liés à la crise pour entendre ce qu'ils avaient à dire. Elle se découvre ainsi une vocation de médiateur, elle qui a été le théâtre de tant de violences. Autant d’indications sur les voies à emprunter pour l’avenir.


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