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Itinéraire : Albert Rouet


Resumé Albert Rouet, evêque auxiliaire de Paris, président de la Commission sociale des évêques de France, vient de publier « La chance d’un christianisme fragile ».

Projet - Vous êtes originaire d’un monde rural, que vous évoquez comme une société stable. Qu’en retenez-vous ?

Albert Rouet -Je suis originaire de la vallée de la Creuse où, avant la révolution, sur 39 kilomètres, on comptait onze abbayes et neuf châteaux. La nuit du 4 août, l’abolition des privilèges avait signifié «A nous la terre !» pour les paysans. Ce transfert de propriété s’est effectué vers les intendants pour servir les intérêts d’une bourgeoisie qui n’était pas «églisière», comme on disait. L’Eglise était loin, elle faisait peur. Les gens étaient déistes, ils se soumettaient à un Dieu de l’ordre. Il faut garder la terre, il faut garder les biens. Dieu fournissait les raisons : pour que la vache n’aille pas dans le pré voisin, pour une morale sociale. Ce christianisme ne bouleversait pas le cours de l’histoire. Les premiers syndicalistes furent mal vus. Il régnait un sentiment de fatalité, qu’on ne peut pas changer le cours profond des choses, qu’on ne se bat pas pour des idées. Le paysan est toujours resté le petit paysan, même si les maîtres ont changé. On pouvait avoir une religion de rites (baptêmes, confirmations…), mais c’était une religion aseptisée.

Ma génération a connu l’exténuation de ces sortes de rites mais aussi du pouvoir de l’Eglise. Quand, dans mon enfance, l’évêque de Bourges et ses deux vicaires, tous trois en soutane violette, sont venus dans mon village, les rues se vidaient devant eux. Une fois évêque, de retour au village, quand j’ai reconnu devant les paysans que l’Eglise les avait fait souffrir, j’en ai vu deux se mettre à pleurer. Deux siècles après… Ce fait minuscule m’a touché profondément. J’ai mesuré la crainte devant le pouvoir que l’Eglise a pu exercer.  Dans cette religion, le rapport à l’au-delà était décisif. Le Dieu du déiste remplit trois fonctions : il est un explicateur, certes pas très clair, du big bang originel, un avaricieux pourvoyeur de miracles et surtout il doit garantir l’immortalité de l’âme. Les grands conflits ont lieu autour des obsèques. Il y a les convenances et la sagesse qui invite à ne pas les heurter. Quand l’Eglise refuse d’enterrer un suicidé, c’est un excès. Mais refuser d’être enterré à l’église est un autre excès. De même, pendant la guerre, les choix se sont faits ainsi, par raison et par affection. Face à l’ambiguïté de la figure de Pétain, il est resté la fidélité au vainqueur de Verdun, choix affectif suivi d’un autre choix affectif d’être fidèle aux petits gars partis dans les bois. Une sagesse prudente qui invite finalement à ne pas s’engager.

Projet - Ce déisme, qui était aussi une religion de la peur, vous a marqué…

Albert Rouet Ce déisme, c’est mon histoire, et pourtant j’en suis sorti. Trois faits m’ont profondément marqué. Comme tous ceux de ma génération, j’ai passé trente mois sous les drapeaux durant la guerre d’Algérie. J’avais été envoyé aux «affaires indigènes», parmi des nomades, une population des plus pauvres du monde. Le revenu moyen par personne était moindre qu’en Inde. Pour garder deux enfants vivants, il fallait en mettre cinq ou six au monde. J’ai aidé deux enfants à naître. L’un d’entre eux, à 15 mois, était atteint d’une maladie de la misère. Il perdait ses cheveux, arrêtait de marcher. Il avait l’aspect d’un homme de 90 ans. Je l’ai soutenu, lui ai donné des vitamines. Il est mort dans la nuit et le lendemain son père m’a dit «t’en fais pas, on en fera un autre». Il existe un degré de misère tel que la vie d’un enfant ne compte pas, qu’une personne si petite n’a pas d’espoir, que l’on ne peut pas accorder crédit à un enfant qui a plus de chance de mourir que de vivre, que la seule solution pour que la vie triomphe est de «faire des gosses». La misère m’a sauté aux yeux après avoir porté ce petit enfant mort. Elle façonne les mentalités et pas seulement les conditions de vie, elle est aussi dans la tête. Quand des années plus tard je me suis occupé de questions de développement, j’ai retrouvé cette constante de la misère, comme si on n’arrivait pas à la vaincre. Aujourd’hui, alors qu’en France on consomme sans compter médicaments et équipements, à huit heures d’avion on retrouve la même pauvreté. Une telle disparité entre les hommes peut-elle nous laisser tranquilles ? Il y a des causes, des moyens de traiter cela, on ne peut pas dire que l’on ne sait pas. Cette année, huit millions d’enfants vont mourir de faim, un chiffre énorme. Je suis pris d’une sorte de révolte intellectuelle et affective. Je ne peux pas vivre tranquille en sachant cela.  Le troisième fait remonte à mes vingt ans. J’étais chrétien par le baptême, de naissance, je suis allé au catéchisme. Mais c’est avec des amis étudiants que j’ai découvert l’évangile. Ce fut un choc pour moi. J’ai toujours cette espèce de tremblement qui ne s’efface pas, devant le fait que le Christ «a été ressuscité». Cet aoriste m’a sauté aux yeux : Dieu s’engage dans l’Histoire. Voilà qui était bien différent du déisme que j’avais connu; celui-ci est né d’une coupure entre le matériel et le spirituel, un arrangement que le 18e siècle finissant a été obligé de consentir. Mais si Dieu ne s’occupe que du spirituel, cela veut dire qu’il ne s’occupe que de lui-même, que l’histoire des hommes ne l’intéresse pas, qu’il ne s’est pas engagé dans la vie des hommes. Il y a une sorte de logique de la foi chrétienne qui est pour moi une exigence fondatrice. Cette découverte m’a mis en route. Je n’ai plus pu supporter les jeux philosophiques de la Sorbonne. C’était le temps du premier Derrida, de la philosophie en jeux de mots, qui me semblait futile. J’ai donc arrêté pour entrer au séminaire, aux Carmes. Ordonné prêtre en 1963, j’ai eu ensuite à m’occuper d’une manière ou d’une autre de jeunes, lycéens et étudiants. A partir de ces trois faits, cette misère qui m’a sauté aux yeux alors que j’étais responsable d’un secteur de cent kilomètres sur quatre-vingt, la misère que vingt ans plus tard j’ai à nouveau rencontrée à l’échelle de pays entiers et cette expérience d’un Dieu qui s’engage dans l’histoire, il m’était impossible de penser de la même manière, de penser Dieu indépendamment de son engagement premier. Une vie, c’est très simple à résumer.

Projet - Vous êtes aumônier au moment où, dans les années 60, l’université française se développe. C’est un vrai bouleversement. En a-t-on conscience à l’époque ?

Albert Rouet En 63-68, je m’occupais de lycéens. On assiste à un véritable changement de vitesse, de régime. L’éducation s’ouvre largement. Je garde de cette époque l’impression de questions posées non résolues. On a voulu ouvrir très largement l’éducation. Mais cela donnait des groupes humains qui ne se parlaient pas, des ségrégations fortes entre les sections, entre les cours et les matières. Entre des jeunes de milieux sociaux différents, les diversités de langage étaient telles que chaque aumônerie se spécialisait auprès d’une catégorie. Quand un milieu devenait dominant, les autres s’excluaient. Une autre observation importante, c’était que l’on pouvait parler de tout sauf de Dieu. Ces jeunes héritaient de ce que j’avais connu dans mon enfance : comment parler de ce qui était à distance ? Mai 68 n’a fait que révéler à ces jeunes ce qui était au fondement de la société dans laquelle ils vivaient. Et l’on a assisté à une irruption de la parole, comme disait Michel de Certeau. Finalement, la question posée était celle de la sécularisation, de l’autonomie du monde par rapport aux puissances théologiques. Elle n’a pas trouvé immédiatement de réponse. Car nous sommes tombés dans un double piège : d’un côté, un sécularisme un peu simplet, qui se contente parfois de réaffirmer la dimension religieuse de l’homme ; ou, à l’inverse, un pentecôtisme qui fait prévaloir le sentiment sur la raison.

C’était l’époque du règne du structuralisme. Celui-ci cherchait les conditions à partir desquelles un texte pouvait porter du sens, sans véritablement chercher quel était le sens du texte. Le sujet s’est vengé en allant chercher du sens en lui-même, c’est-à-dire dans l’individualisme. Toute une part d’un intellectualisme subjectiviste n’est-elle pas le contre coup du structuralisme qui ne s’est guère interrogé sur ses propres fondements ou présupposés, sur la mort de l’homme, la suppression de l’auteur ?  La troisième question, celle de la mort de Dieu, a effleuré les consciences . Mais on ne l’a pas prise davantage au sérieux. Osborn, par exemple, nous invitait à une longue méditation sur l’ontologie, à une distinction entre Dieu et l’être. On n’a pas perçu l’importance de la question qui ressort aujourd’hui avec le fondamentalisme. On a vraiment manqué de sérieux. Certains, Michel de Certeau en particulier, ont pris le taureau par les cornes, mais les vrais penseurs ont fait défaut. De toute cette époque, je retiens surtout que notre premier devoir est un devoir de penser.

Projet - Comment répondiez-vous à l’époque aux questions des jeunes ? En référence au personnalisme ou à d’autres ?

Albert Rouet Pour les jeunes, le personnalisme n’existait plus. Dans les groupes d’amis que je fréquentais, il comptait encore beaucoup. Le mouvement personnaliste m’a marqué personnellement, mais il ne correspondait déjà plus à la génération que je rencontrais. Car il s’attachait aux questions existentielles premières : la responsabilité, la liberté, la conscience, la constitution de la personne en relation avec d’autres. Deux vagues, deux courants d’air se faisaient sentir. Emergeait d’abord un attrait pour le social, le collectif, le global. Le marxisme fascinait. Ce n’était plus tant la personne qu’il importait de bâtir, mais la pâte du monde qu’il fallait travailler. A la même époque, dans le texte du Concile Vatican II, Gaudium et spes, le grand mot était aussi «ensemble». L’autre vague qui portait les jeunes correspondait à leur désir de parler de la drogue, des relations garçon-fille, de sexe... Les questions n’étaient plus celles du personnalisme, mais celles d’individus qui perçoivent des institutions en mutation et s’interrogent sur une morale personnelle. Face à ces questions éthiques, le personnalisme m’a grandement aidé. Mais si les jeunes étaient sensibles à cet accent, la réponse était sans doute trop forte pour ce que leur itinéraire les avait préparés à porter. Le personnalisme disait «sois maître de ta vie, sois fidèle à ta parole et à tes exigences». Et la famille disait «passe ton bac d’abord». Cette disjonction se termine toujours du côté le plus confortable. Pourtant, il faut du courage, de la ténacité. Le monde paysan me l’a appris. Cette année la récolte a été mauvaise. L’an prochain, on tracera un sillon de plus. Recommencer. Tenir sa vie en main, tenir à sa parole,… il y a un socle pour la construction que je dois au personnalisme auquel j’ai fait appel comme éducateur.

Projet - Vous disiez que vous étiez intéressé au développement. Depuis quand ?

Albert Rouet Cet intérêt n’est pas sans lien avec mon premier travail : il y a un lien entre le fait d’apprendre à quelqu’un à devenir maître de son histoire et de le faire pour un peuple. Depuis quarante ans, nous sommes passés de l’époque du tout politique à celle du tout économique.

Le développement était alors une question d’abord politique. L’enjeu de la décolonisation m’avait fortement intéressé. J’avais lu les livres de Tibor Mende, de René Dumont. Dans l’affrontement des blocs, il fallait choisir. A l’inverse d’aujourd’hui, depuis la chute du mur de Berlin, où prime le tout économique, les pauvres étaient alors, en un sens, l’objet d’un véritable enjeu politique...

J’ai rencontré très tôt des Africains, au sein de groupes étrangers. Ce fut pour moi une ouverture d’esprit considérable, la découverte d’autres mentalités, d’autres logiques. Aimé Césaire était un poète, mais il a eu le génie de penser la démocratie dans une culture qui n’était pas occidentale. J’ai connu des étudiants qui témoignaient d’une puissance semblable de synthèse intellectuelle et affective. Ils percevaient que la négritude, comme disait L. Senghor, la spécificité de leur culture, pouvait emprunter à l’occident la technique et les formes de la démocratie, mais que leur particularité culturelle était appelée à féconder cette synthèse. Cette effervescence était prodigieuse. Elle n’a pas certes donné tous ses fruits, mais elle fut un véritable temps de fermentation. Pourquoi cela n’a-t-il pas marché ? Pourquoi l’Afrique ne décolle-t-elle pas ? Pourquoi cette urbanisation galopante, Dakar, Lomé ? L’effort de développement a été pris de vitesse, car la politique n’a pas suivi. Comment, d’une part, dire à un pays «on veut la démocratie chez vous» et, de l’autre, ignorer tellement les élus et les responsables au point qu’ils s’en désintéressent ? On tenait d’un côté un discours politique en termes de démocratie et de l’autre un discours sur le développement qui ne tenait pas compte de ce que les intéressés désiraient. Le système ne pouvait qu’exploser. Il existe un jacobinisme de la pensée terriblement meurtrier. En veut-on un exemple plus proche ? On compte un certain nombre de gens du voyage en Poitou. Or notre démocratie à la française se révèle tout aussi incapable de comprendre les chefs des gens du voyage que les chefs traditionnels en Afrique. Elle sape leur autorité. La structure du clan est ignorée par les responsables qui devraient en faire des interlocuteurs. Dans toutes les communes de plus de 5000 habitants, on a prévu des aires de stationnement. Mais comme on les a conçues sans eux, ils passent leur temps à les détériorer. De même a-t-on traité certaines questions de développement sans les intéressés. On a plutôt favorisé le clientélisme et une corruption invraisemblable. C’est aussi le choc de deux cultures qui ne s’accordent pas et dont l’une va plus vite que l’autre. Ma génération a été témoin de cette rupture. Elle explique notre désappointement face aux questions de développement. Pourtant, on ne saurait s’arrêter là : il en va de la survie de la planète.

Projet - Vous vous êtes intéressé au développement, puis aux questions sociales. Est-ce le rôle d’un évêque ?

Albert Rouet Je ne prétends pas être expert en développement ni en économie. Mon rôle est de dire où il y a du souffle, où il y a de l’espoir, où il y a de l’espérance. Quand je travaillais au centre Jean Bart, le centre de pastorale sacramentelle, j’ai été sensible à cet élément essentiel, qui déborde le cadre de la liturgie et de l’Eglise : la puissance du symbolique. Le jour, où un acte, une expression, disent quelque chose et évoque plus grand qu’eux, c’est une parole de feu. C’est une parole qui justifie l’engagement de quelqu’un : elle donne envie, elle donne «du désir». On a aplati l’humanité et on ne lui a pas donné de souffle. On s’est recroquevillé.  Si, à mon sens, les Eglises ont un rôle, c’est dans cette évocation du symbolique. C’est ainsi que je lis le paradoxe actuel. Les attentats de New York font peser sur les religions un soupçon considérable. Au même moment, l’explosion de Toulouse s’accompagne d’une grand messe à la cathédrale. N’est-il pas étrange qu’une même société soupçonne les religions de fanatisme et fasse célébrer des grands messes pour les morts, président de la République en tête ? Sauf qu’à Toulouse, il s’agissait d’un acte symbolique public dans un acte de foi. On a demandé à la religion ce qu’elle est, de l’avis majoritaire des Français, la plus capable de faire, poser cet acte symbolique devant la mort. Or il n’y a pas de politique, pas d’utopie, sans symbolique.

Projet - Durant votre présidence de la commission sociale, celle-ci s’est penchée sur un certain nombre de dossiers. Avec quelle méthode et dans quelle optique ?

Albert Rouet Nous avons engagé une réflexion sur le travail, sur le sida, sur le tourisme et les loisirs, sur le logement. Nous invitions des personnes concernées d’origine diverse à réfléchir ensemble pour préparer la rédaction d’un rapport. Puis, nous organisions une seconde consultation où chacun était invité à renvoyer une note brève.  L’Eglise n’est pas compétente pour juger le travail d’un urbaniste ou du concepteur du Plan d’occupation des sols (Pos) dans une commune. Mais elle peut aider à réfléchir sur les significations. Par exemple, est-ce que habitat et logement sont équivalents ? On peut loger dans un clapier, mais on habite dans un endroit qui est à sa ressemblance. Ces préoccupations se situent en apparence au deuxième degré mais elles commandent la manière dont on agit par la suite. Une ville française a réfléchi à son plan de logement social à partir du document de la Commission sociale et s’est demandée en quoi un logement est humain et humanisant ? L’Eglise peut poser des questions à condition de ne pas être seulement celle qui donne des leçons mais de vouloir mêler sa parole à celles des autres, à condition d’être capable d’entendre ce que les entrepreneurs disent sur le prix du mètre cube de béton, ce qu’un maire dit à propos du Pos de sa commune.

Dans ce travail, que la Commission a accompli avec ardeur, elle était obligée de s’engager. Il s’agissait souvent de dégager le réseau de significations attachées à des pratiques. Ce qui se dessinait, c’était les contours d’une anthropologie, d’une défense de l’homme. Sur tous ces thèmes, il y a toujours quelque chose d’une épreuve car la réalité de l’homme fait question.

Projet - Quelle conception de la présence de l’Eglise dans la société est en jeu dans cette méthode ?

Albert Rouet Qui est le maître de l’histoire ? Ce sont des forces, des violences, des intérêts, des pouvoirs qui s’accompagnent d’usages précis et de stratégies. L’Eglise n’aura pas de paroles au milieu des hommes si elle n’est pas elle-même présente là où violence et pouvoir vont s’exercer, les conflits d’intérêts s’engager. C’est cela qu’il faut accepter, et essayer de mettre le doigt sur les aspects très concrets des enjeux dont on parle. Par exemple, les oppositions au logement social parce que l’on ne souhaite pas qu’ il se construise dans son voisinage, parce que son petit appartement perdra de sa valeur… Ces oppositions conduisent à des stratégies d’intérêt qu’il faut combattre. On ne peut s’en tenir aux nobles principes et ignorer des pratiques inacceptables. Certains groupes dans l’Eglise estiment suffisant d’énoncer des principes évangéliques. Mais la manière dont on traduit des ambitions légitimes doit être conforme à ces exigences : toutes les alliances, les compromissions, les moyens ne sont pas possibles. Sinon, sous couvert d’une pensée évangélique, on s’accommode d’un conservatisme hallucinant. Plus vous parlez d’évangile, moins cela changera ! Comme si, en dessinant une voiture, on s’arrêtait à la carrosserie et au volant, sans se préoccuper ni du moteur, ni des roues. Les idées forces qui entraînent l’action doivent être inscrites dans une vigilance quotidienne pour que les actes ne viennent pas contredire les objectifs.

Projet - Et en politique, l’Eglise intervient peu ?

Albert Rouet - Dans l’Eglise, est-on au clair sur la politique ? Là aussi, on n’a pas suffisamment réfléchi sur les formes. Aujourd’hui la démocratie risque d’être très extérieure et de se contenter de son propre fonctionnement, sans tricherie. Peut-on être homme sans s’engager dans la vie commune ? Les régimes forts, les dictatures, qui affirment faire le bien des gens sans eux, sont une atteinte à l’homme, qui est maître de sa propre vie. Là-dessus, on ne peut pas transiger. Le principe de la démocratie n’est pas dans la forme mais dans la structuration d’un peuple comme peuple, comme le lieu où chacun des individus, en participant à une histoire commune, construit sa propre histoire. Les gens d’Eglise sont-ils vraiment convaincus que chaque homme possède une fécondité propre ? Quel est le sens du respect de la vie ? Un naturalisme simple ou le fruit de la personne ? L’homme se constitue dans l’inachèvement qui l’engage à se bâtir en entrant en contact avec les autres. Sinon, il n’y pas d’humanité. Sous couvert d’une liberté totale, on se retrouve coincé par des réalités économiques, par des symboles intangibles. L’homme se défend et se replie sur sa sphère privée. On ne prend pas au sérieux la liberté des gens ! On les amuse. Les gens ne savent pas le dire, mais ils ne savent plus où jouer leur vie, où est leur élan moteur.

Projet - N’est-ce pas un tableau très noir ?

Oui, parce que j’ai probablement de l’homme une idée plus haute. J’ai beaucoup d’espérance, même si j’ai été très souvent déçu. En fait, je ne sais pas si je suis noir, ou lucide… On touche à un lieu de vérité, qu’on ne saurait cerner. J’ai ce même sentiment devant tant de balivernes, depuis toujours, de discours sur l’homme. Mais je garde une espérance forte. Je crois toujours que les gens feront ce qu’ils disent. Si j’avais à décrire Dieu, c’est sans doute de ce mouvement, de cette attitude que je parlerais.


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