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Afghanistan, une société décomposée


Quand les communistes prennent le pouvoir en Afghanistan en 1978, par le biais d’un coup d’Etat militaire, ils s’attaquent à une société dont le visage peut être perçu sous deux angles très différents. A leurs propres yeux, la société afghane, asservie à un pouvoir qu’ils qualifient de féodal (un film projeté à Kaboul à cette époque, "les jours difficiles", en donne une image caricaturale) est arriérée et corrompue. Le taux d’analphabétisme est particulièrement élevé (de 80% à 90% selon les estimations); les bacheliers du système éducatif ne trouvent pas tous de place à l’Université et se sont souvent réduits au chômage; la démocratie est insuffisante, surtout depuis que le président Daoud a instauré un parti unique et semble vouloir bannir les communistes qui l’ont aidé à prendre le pouvoir ; les inégalités se creusent entre une population rurale, qui vit sur des parcelles de terre s’émiettant au fil des héritages, et une bourgeoisie qui commence à s’enrichir.

D’autres se montrent plus indulgents. Aux premiers rangs desquels les touristes qui, après avoir lu Les Cavaliers de J. Kessel, viennent de plus en plus nombreux visiter un pays dont ils tombent souvent amoureux. A cause non seulement de la beauté du paysage, mais de l’accueil hospitalier des habitants et d’un artisanat de qualité toujours vivace. Les statisticiens relèvent les progrès spectaculaires accomplis dans de nombreux domaines. La scolarisation des enfants, garçons comme filles, connaît une croissance exponentielle, seulement freinée par la difficulté de recruter des professeurs compétents. Des usines sont créées, des routes modernes sont construites grâce à l’aide étrangère, l’agriculture entreprend de se moderniser.

Les tensions politiques, dans un pays à 90% rural, ne semblent pas telles qu’une explosion soit prévisible. Les diverses ethnies du pays coexistent apparemment sans problèmes, et le sentiment national progresse, grâce aux deux creusets que sont l’école publique - où l’on apprend dès les premières leçons : "nous sommes tous des Afghans"- et l’armée. Peu à peu, le qualificatif d’"afghan" perd son sens premier de "pachtoun" pour désigner tous les ressortissants de l’Afghanistan. Les religieux réactionnaires, très minoritaires, se contentent de quelques manifestations - parfois violentes - contre les minijupes. Quant aux étudiants islamistes, leur influence, qui fait contrepoids à celle des communistes, demeure modeste, car le pays semble aspirer à une modernité sans complexe. Le soulèvement tenté par Ahmad Chah Massoud - alors inconnu - au Pandjchir n’a donné aucun résultat.

«Notre pays n’est plus l’Afghanistan»

Il est important de revisionner ces quelques images du passé pour analyser la situation actuelle. Il serait trop long de retracer toutes les étapes de la descente aux enfers d’un pays qui, certes, n’était pas un paradis et connaissait ses contradictions, mais respectait le minimum de règles communes qui font que la vie est vivable et l’atmosphère respirable. Rappelons simplement la terreur instaurée dès 1998 principalement par les communistes du khalq, qui éliminèrent des milliers d’intellectuels, d’hommes politiques ou de simples citoyens à l’esprit indépendant; la révolte des paysans suffoqués par la violence avec laquelle on voulait les contraindre à abandonner leurs traditions; l’appel au "grand frère" et la répression féroce menée par le rouleau compresseur soviétique; la déliquescence du pouvoir communiste et les alliances contre nature de Massoud; les atroces rivalités entre modjahedin, alliés à tour de rôle avec le sinistre Dostam; les pillages et la destruction de Kaboul dans ces combats entre "frères" ; le rôle pervers du Pakistan; l’arrivée des Tâlebân en même temps pacificateurs, instaurateurs de règles insensées censées plaire à Dieu, coupables de crimes ethniques, et finalement complices d’actes terroristes inqualifiables. Tout cela avec son cortège de morts, d’amputés, de réfugiés, de victimes de la sécheresse. "Notre pays n’est plus l’Afghanistan" m’ont souvent dit des Afghans réfugiés en France. "Les jeunes n’ont connu que la guerre, le seul gagne-pain de beaucoup c’est de combattre. Il y a eu trop de viols et de violences. L’afghanité, l’art de vivre de nos ancêtres a disparu ".

Ils souffrent de leurs contradictions

J’appréhendais donc le jour où, en 1998, je repris le chemin de Kaboul. De ce bref voyage quelques images, elles aussi contradictoires, me restent. Celle d’un groupe de professeurs partageant de manière conviviale un repas dans une tchaykhana tristounette. Le même groupe contraint de faire la prière au soleil couchant, sous mes yeux méditatifs, puis un mollah furieux de la présence d’un étranger qui se dresse devant les professeurs craintifs et exige de manière agressive de voir mes papiers. Ou bien l’arrivée à Kaboul, où des Tâlebân à la sortie de la mosquée tentent en ricanant d’exciter un chien contre moi. Image bientôt compensée par le sourire de la sœur de mon compagnon et l’empressement chaleureux de son mari, - on dirait Abraham accueillant un hôte céleste. Non, il n’est pas nécessaire de gratter beaucoup pour retrouver, masqué par l’idéologie de quelques groupes sectaires ou par les frustrations de pauvres gosses grandis dans la guerre, le beau visage de l’hospitalité afghane, qui confond tant elle est excessive, dans son trop plein de délicatesse et d’humanité. Il est d’ailleurs là toujours intact, chez ses familles de réfugiés, attendant avec anxiété la décision de l’OFPRA dans les modestes studios des foyers d’accueil, et qui réussissent l’exploit de préparer de succulents repas pour ceux qui voudraient les aider, accueillant ainsi ceux qui devraient les accueillir.

Il serait vain d’opposer, dans cet art de vivre, campagne et ville ou bien Nord et Sud. Même, si l’on en excepte les excités et les radicaux qui, hélas, ont tenu le haut du pavé ces dernières années, Tâlebân et non Tâlebân. En ce sens, il est clair que chez beaucoup de personnes qui ont fait du chemin avec les Tâlebân, par opportunisme, ou par rancœur à l’égard de l’autre bord, demeure cette part de l’âme afghane accueillante, souriante, proche de la terre en même temps que du ciel.

Comme nous tous, mais plus que nous tous peut-être, les Afghans souffrent de leurs contradictions. Ils souffrent non seulement de la dureté de la vie - plus âpre que dans la plupart des pays du monde -, de la guerre, des ingérences étrangères et de la famine, mais ils souffrent aussi du décalage qu’ils constatent entre l’image que leur culture leur donne d’eux-mêmes et qui se retrouve largement diffusée dans l’imaginaire occidental, et la réalité. L’Afghan est fier et indépendant, mais il est de notoriété publique que le Pakistan a pavé la voie aux Tâlebân en subventionnant largement de valeureux commandants qui se sont évanouis du jour au lendemain dans la nature. Nul doute que les Américains fassent de même pour retourner d’autres commandants, sinon les mêmes. L’Afghan ne peut pas tolérer de combattants étrangers sur son sol, mais il accepte les kalachnikov russes et les Stinger américains. On pourrait continuer une telle litanie grinçante. Elle n’a pas pour but de dévaloriser un peuple, mais plutôt d’aider à comprendre combien le décalage entre un idéal élevé et une réalité somme toute ordinaire peut être source de frustration et d’amertume, en même temps qu’il n’aide pas à un pragmatisme permettant de trouver les solutions politiques les moins mauvaises possibles. "Nous, les gens d’Afghanistan, nous sommes devenus mauvais", ai-je plusieurs fois entendu à Kaboul. En s’exprimant ainsi, les personnes révèlent en fait la pureté de leur cœur en même temps que leur infinie tristesse. J’ai cependant le sentiment que les intellectuels et les hommes politiques n’ont pas fait d’effort pour poursuivre ce début d’introspection, et préfèrent en général se limiter à une mise en cause, justifiée mais insuffisante, des pouvoirs étrangers pour expliquer la débâcle afghane.

Un pays exsangue

L’Afghanistan d’aujourd’hui semble détruit, exsangue. Les membres de l’intelligentsia ont disparu, les uns tués, les autres en exil. Les infrastructures sont en ruine - à présent pilonnées pour le peu qu’il en reste. Les routes sont redevenues des pistes, ornées souvent de débris de chars, les hôpitaux délabrés sont sans médecin. Depuis vingt ans dans les campagnes, dix ans dans les villes, les écoles sont fermées ou ne délivrent plus un enseignement digne de ce nom. Les atrocités à caractère ethnique commises dans les différents camps, les discriminations de toutes sortes, les scandaleuses pratiques de mariage forcé ont développé dans la population à la fois des haines et un abattement profond et sans espoir. Plus personne n’a confiance en personne et ne s’aventure à parler librement en public.

Certains parfois s’étonnent que la population ne se soit pas révoltée. Mais une révolte suppose un minimum de lien social. Or les possibilités de communication sont réduites au minimum - très peu de téléphones, un unique vague journal totalement contrôlé, l’interdiction de s’associer et de se rassembler. Même les solidarités familiales ou de voisinage ont été mises à mal par les départs à l’étranger, les emprisonnements, les deuils, les déplacements de population. Il n’existe pas de statistique précise à ce sujet, mais la majeure partie de la population actuelle de Kaboul n’y résidait pas il y a dix ans.

La société afghane est-elle donc si profondément touchée dans sa culture et blessée dans son âme au point qu’elle n’ait plus la possibilité de se reconstruire un avenir de justice et de concorde ? La réponse doit être négative, me semble-t-il. Il s’agit là bien sûr d’une sorte d’acte de foi : les civilisations ne s’effondrent pas si facilement, et, au-delà des vicissitudes historiques, la transmission familiale est là pour maintenir les valeurs les plus essentielles. Cet acte de foi est conforté non seulement par les quelques images que j’ai rapidement évoquées, mais aussi par tous les récits qui nous parviennent et tous les reportages qui nous montrent des hommes et des femmes dignes et courageux dans le malheur. Dans les images prises à la sauvette par les caméras cachées des journalistes, il n’est pas rare de surprendre un sourire, un silence ou un geste qui révèlent une profonde humanité. Il n’est pas de guerre de trente ans, voire de cent ans qui puisse détruire l’âme d’un peuple.


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