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Itinéraire : Larbi Kechat


Larbi Kechat est responsable de la mosquée Adda’wa, installée rue de Tanger, dans le 19e arrondissement de Paris, et de son centre culturel.

Projet - Comment devient-on responsable de la mosquée de la rue de Tanger ? Comment êtes-vous arrivé ici ?

Larbi Kechat - Notre existence, à chacun, n’a de sens que lorsqu’elle concrétise notre attachement à Dieu et notre ouverture aux autres. Ce que nous sommes, en effet, ainsi que ce qui favorise le plein épanouissement de notre totalité est pur don de Dieu, ce qui revient à dire que nous appartenons à Dieu et que notre retour se fera vers Lui.

Dans une telle perspective, l’appartenance dont il est question doit être conçue avant tout comme un « état d’être », en diapason avec la Vérité qui libère, le Bien qui affine, la Beauté qui émerveille. Pour que ces trois perles ne soient pas jetées aux pourceaux, l’homme sensé n’épargne aucun effort pour les harmoniser en vue de trouver un sens à sa vie.

Projet - Cela, vous en avez fait l’apprentissage ?

Larbi Kechat - L’apprentissage que vous évoquez est à concevoir sous forme relationnelle avec trois dimensions. La première est relative à Dieu ; elle est adoration ou amour inconditionnel et discipline intériorisée dont l’effet s’appelle tout simplement dépassement. La seconde concerne l’environnement : elle est co-création, exploration, développement et protection. La troisième est intersubjectivité humaine : elle est bienveillance favorable à une complémentarité fécondante et à une solidarité réconfortante.

Garder à l’esprit ce ternaire à peine effleuré, c’est rendre grâce au Créateur qui nous a octroyé gracieusement la capacité de connaître le Vrai, de faire le Bien et d’aimer le Beau. Ces trois facultés sont identifiables à une énergie, et celle-ci ne cherche qu’à être manifestée, mais il est important de dire aussi que l’actualisation de cette potentialité demeure tributaire de deux facteurs, environnemental et psychologique. Quelle bonne aubaine d’avoir vu le jour sous un ciel pourvoyeur de sens, dans une ambiance aimant à faire rimer la croyance avec la pratique, la décision avec l’exécution et les préceptes de la foi avec les étapes de la voie !

Quelle bonne aubaine d’avoir été initié à voir la poutre dans son propre œil pour ne pas voir la paille dans l’œil de son voisin ! Quelle bonne aubaine d’avoir grandi dans un milieu qui éprouvait de la répugnance pour toutes les dissonances, que ce soit dans le tableau du « moi vertical » ou dans celui de son écran horizontal. Là, l’accomplissement des œuvres cultuelles étaient à la fois expression d’amour, reconnaissance envers le Bienfaiteur et assistance psychosociale à nos semblables. C’est cette main tendue qui permet de maîtriser l’ego, d’exprimer sainement les émotions et d’orienter heureusement nos pas sur la voie ascendante de la fraternité en Dieu, laquelle prime les liens de parenté ! Quelle bonne aubaine d’avoir appris le Coran par cœur ! Le plus beau fleuron de la couronne d’un enfant ne consiste-t-il pas à être porteur de la Parole divine ? Parallèlement aux séances coraniques, la fréquentation de l’école française m’a incité à entendre plus d’un son de cloche. Quelle bonne aubaine d’avoir été formé et guidé par un Maître versé dans les disciplines de la culture arabo-islamique, et qui était théophanie d’une présence forte, aimante, doué d’un pouvoir fantastique d’éducation et d’orientation ! Quelle bonne aubaine d’avoir parcouru les premières étapes du Chemin de la vie en compagnie de quelques frères faisant ensemble l’expérience d’être responsable de soi-même et du groupe. Après avoir entamé des études de littérature comparée en Algérie, je me suis retrouvé à Paris, subjugué par les grâces de la Ville lumière. La Sorbonne (Paris III, I et V) n’a pas tardé à mobiliser toutes mes énergies pour la linguistique, l’histoire, la philosophie et la sociologie. Cependant, dès mon premier jour parisien, j’ai décidé de relier le quartier latin à celui de Belleville, et ceci pour initier mes frères à la connaissance de la langue du Coran et à la culture islamique. Cette insertion en milieu ouvrier, avec des hommes aux poches vides mais aux cœurs pleins d’une sagesse pénétrante et d’un amour qui exclut tout pragmatisme et tout calcul, m’a permis d’inscrire ma culture dans la réalité sociale. Ne s’agit-il pas là de remercier Dieu pour ses bienfaits et de partager avec ses frères la joie de cultiver la vertu de la gratitude ?

Le noyau fondateur d’une salle de prières

Projet - Ces gens, dont vous parlez, qu’avaient-ils de particulier pour vous retenir ainsi ?

Larbi Kechat - La réponse à cette question s’enracine dans le contexte des années 60. Devant la pénurie de lieux de prière, un vieil Algérien, complètement illettré mais sage, propriétaire d’un hôtel situé 15, rue de Belleville, avait prêté un local à quelques ouvriers immigrés se réunissant régulièrement ; ce groupe fondateur, solide et affectueux, est à l’origine de la mosquée de Belleville qui a vu le jour quand le nombre de fidèles est devenu trop important pour la petite salle de l’hôtel. Et il faut bien avoir en tête que toutes les salles de prière existant en France sont dues à la démarche dévotionnelle des ouvriers et non pas des intellectuels. Chez certains, l’idée d’une fixation de l’islam en France était déjà là. Qu’il nous soit loisible de rappeler que notre façon de voir est limitée par le temps, l’espace et les vicissitudes de la vie. Lorsque le quartier de Belleville a été rénové, les fidèles se sont retrouvés sans salle de prière. Ils ont été accueillis alors par la paroisse catholique de Ménilmontant, qui a ainsi permis que cette communauté naissante ne soit pas dissoute. Ces fidèles représentaient le microcosme du macrocosme musulman en France. Dans ce groupe fondateur maghrébin, les Algériens étaient les plus soudés et les plus nombreux.

Profonde, simple, efficiente et accueillante, la foi de ce noyau d’hommes vertueux se manifestait essentiellement en posture dévotionnelle, crainte révérencielle et amour débordant d’espoir. Dans une telle atmosphère, la foi n’est rien si ce n’est la vérité vécue, et les œuvres accomplies sont à l’antipode des vices du cœur (jalousie, orgueil, vanité et mesquinerie) et la vertu ne se dissocie point des œuvres prescrites comme attitude intégrale adorative et service offert sans contrepartie. C’est cela qui inspire de combler le fossé qui sépare l’action de la méditation et la conduite de l’inspiration. L’expérience de la vieillesse et la réceptivité de la jeunesse ont abouti ainsi à une synthèse bénéfique et fructueuse, au sein de cette famille spirituelle, les rôles se sont distribués en fonction d’aptitudes et de compétences, lesquelles, guidées par Dieu, ont réalisé la transformation d’une ancienne usine textile en une mosquée en 1979 : ce fut la naissance de la mosquée Adda’wa.

Projet - Qu’est ce qui distingue cette mosquée des autres lieux de culte musulman à Paris ?

Larbi Kechat - Ici, la priorité est donnée à la pédagogie ; elle est primauté de l’intelligence du cœur sur les élucubrations mentales, de la qualité morale sur la fulguration intellectuelle. Cependant, il ne s’agit pas de déprécier ni la raison sensée ni la culture cultivatrice. Ajoutons que les deux appellations arabes de « mosquée » évoquent et la notion de prosternation et celle de l’unification. Le ton, la langue de communication (arabe-français) et les thèmes sont à l’image d’une échelle, laquelle favorise chez nos fidèles, très nombreux, l’élévation spirituelle, la promotion intellectuelle et l’intégration constructive.

Pour aller plus loin, un centre culturel

Projet - Pourquoi avez-vous créé dans ce cadre un centre socio-culturel ?

Larbi Kechat - C’est plutôt un mouvement profond ; il répond à deux exigences conceptuelle et socio-culturelle. L’idée centrale en islam s’articule autour de l’unicité de Dieu, Créateur, Ordonnateur, Aimant et Pardonnant. Il n’est pas superflu de notifier que le bonheur de l’homme ne s’obtient qu’au prix de l’amour de Dieu, de sa crainte révérencielle et de l’amour du prochain, générateur d’indulgence et de respect. Ce qui exige, vis à vis de Dieu, connaissance transformante et méditation stimulante, et vis à vis des autres, libéralité et compréhension. Ces derniers sont évidemment frères en Dieu et en humanité. Foncièrement, ils constituent une unité, fonctionnellement ils sont pluralité. Celle-ci témoigne de la grandeur incommensurable et de la miséricorde intarissable de Dieu, qui nous commande de mobiliser toutes nos énergies pour faire de nos différences non un obstacle mais un tremplin pour un monde fraternel et solidaire.

Projet - Le programme du centre socio-culturel invite à des rencontres sur des thèmes comme la famille, ou la citoyenneté. Quels axes privilégiez-vous ?

Larbi Kechat - Ce n’est pas aux lecteurs de votre revue qu’il faut rappeler que l’espace public est le théâtre où nous assistons au spectacle des mutations sociales ; en réalité, les modes de vie, les valeurs culturelles, politiques et économiques ne sont que la projection de ce qui siège dans les têtes. Si la pièce théâtrale ne plaît pas, la sagesse consiste dans le fait de changer non pas les apparences mais leurs mobiles et leurs objectifs. Quant aux axes privilégiés dans nos programmes, ce sont le changement des mentalités, l’écoute mutuelle, la complémentarité des vues relatives, la connaissance de soi et celle de l’autre, accompagnée d’une reconnaissance assumée, capable de dissiper la confusion de nos imaginaires essoufflés et de stimuler la lucidité de nos imaginations créatrices.

Projet - Quel est le public de ces rencontres ? Est-il plus large que les fidèles musulmans ?

Larbi Kechat - A la diversité thématique répond celle des attentes, et à la variété des auteurs fait écho celle des interlocuteurs. Cela n’a rien de nouveau dans cette France qui s’appelle « plurielle ». Le merveilleux, c’est que les uns et les autres ont découvert que le sang qui coule dans leurs veines est de la même couleur. Notre auditoire, composé de Français chrétiens, laïcs, agnostiques, musulmans et autres, reflète admirablement la France miniaturisée.

Projet - Que faudrait-il faire demain ? Sur quels enjeux faut-il avancer plus vite ?

Larbi Kechat - Le plus urgent, à mon humble avis, c’est la dépollution de l’air, métaphoriquement parlant, nécessaire à la survie et à la résurrection de notre monde assoiffé de sens, lequel ne doit pas perdre de vue que le « pourquoi » doit primer sur le « comment » et que les changements omniprésents exigent avant tout l’éveil de la conscience, non de faire mais d’être.

Une mosquée engagée

Projet - Ce centre, autour de la mosquée, a un double rôle. Quel est l’équilibre entre le rôle que la communauté joue dans le quartier et celui qu’elle joue vis-à-vis du public plus large qui vient pour les séminaires du centre socio-culturel ?

Larbi Kechat - Quoique localisé dans le xixe arrondissement, ce haut lieu de spiritualité humanisante et de culture spiritualisante tend à tonifier les âmes à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur de Paris. Dans le quartier, nous nous sommes engagés avec différentes institutions religieuses et laïques à réaliser des projets centrés sur une socialisation saine et une insertion valorisante ; par exemple, la journée mondiale de lutte contre le sida, la fête annuelle du quartier, le groupe mosaïque avec les Scouts de France...

Quant au public plus large qui honore nos séminaires, il a principalement réussi l’expérimentation de vivre au pluriel en accordant les spécificités culturelles des composantes fonctionnelles avec l’intérêt général de la communauté nationale.

Projet - On pourrait imaginer que la mosquée ne serve qu’à la prière et qu’elle renvoie les fidèles pour qu’ils s’engagent personnellement. Or, ici, l’engagement, la présence, ne sont pas individuels mais collectifs. Est-ce votre plus grande originalité ?

Larbi Kechat - La mosquée est la confluence de la verticalité et de l’horizontalité, sa fréquentation permet de se ressourcer, et ce en vue de se donner à Dieu en l’aimant d’avantage d’un amour qui passe nécessairement par l’amour de la vie et de tous ceux qui la vivent. Si la mosquée s’apparente spontanément à la spiritualité, celle-ci ne doit pas être réduite en contemplation stérile, alors qu’elle est dévotion, partage et don (quotidiennement, la mosquée offre pendant le Ramadan entre 800 et 1 200 repas aux nécessiteux). C’est à la mosquée que la foi s’affirme, de la façon la plus profonde et la plus réconfortante, comme dépassement incitant à purifier sont intention, ajuster sa parole et rendre opérante son action.

Projet - La communauté de croyants est-elle alors considérée comme une passerelle ?

Larbi Kechat - Evoquer la communauté, c’est évoquer son opposé, le communautarisme. Affinité de vision, la communauté permet à chacun de ses membres de développer ses potentialités, vivifier sa spiritualité, alimenter ses motivations et donner suite à ses convictions. C’est se former à vivre sa vie et à se réjouir de voir les autres également vivre à leur manière, sans restriction aucune si ce n’est l’engagement de tous à respecter les principes d’une convivialité nécessaire à l’équilibre et au bonheur de la collectivité globale.

Les jeunes et l’avenir de l’islam

Projet - Elargissons la réflexion, si vous le voulez bien, au regard que vous portez sur l’islam en France. Comment va-t-il évoluer ?

Larbi Kechat - Je vous répondrai en termes de propositions, qui sont les suivantes.

- Se défaire de l’idée selon laquelle l’islam en France constitue un bloc monolithique.

- Délaisser les scénarios de la gestion sécuritaire, de l’investigation policière et de la suspicion. C’est cette approche positive et réaliste de l’islam en France qui chassera tous les spectres de la radicalisation, et de la haine et de la réaction.

- Eviter de confondre représentation de l’islam et organisation du culte musulman.

- Poser des questions de fond et s’adapter avec lucidité et réalisme dans un cadre républicain ne doivent en aucun cas permettre aux politiques ni d’édicter ce qu’il faut accomplir ni d’en déterminer les modalités.

- Que les musulmans en France puissent élargir le débat sur la pratique et l’expression islamiques à la totalité de notre communauté ; cela n’est possible qu’à la condition d’accorder nos querelles et de s’appliquer à questionner les universaux islamiques pour vivre en bonne intelligence avec la collectivité globale, multiconfessionnelle et multiculturelle, dont la floraison de chaque partie nécessite la présence non pas d’une seule mais de plusieurs hirondelles. En outre, la permanence du printemps français ne sera possible que par l’essor des diversités françaises en harmonie avec l’intérêt général.

Projet - Vous insistez beaucoup sur les jeunes. Avez-vous des rapports avec les quelques associations de jeunes musulmans de France ?

Larbi Kechat - Les jeunes musulmans de France vivent l’islam non pas par imitation mais par conviction ; pour eux, l’islam est une foi capable d’intégrer toutes les parties de l’être et de l’aider à trouver sa place parmi ses semblables. Les efforts qu’ils déploient se centrent sur leur fidélité à l’islam et sur les moyens à utiliser pour une pratique concordante avec les principes immuables et les contextes sociaux en perpétuelle mutation.

Mes rapports avec cette nouvelle génération de musulmans se tissent grâce à une écoute fraternelle, compréhensive, encourageante et accueillante, et aussi par la mobilisation de leurs énergies autour des projets donnant une valeur à ce qu’ils sont et les préparant ainsi à assumer leur présent pour que leur avenir soit meilleur qu’aujourd’hui. Ils sont capables de connaître le Vrai pour éviter le faux, de choisir le Bien pour affaiblir le mal et de se détourner du laid pour embrasser le Beau.


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