Frappée de plein fouet par la crise, l’Espagne voit ses jeunes tenter leur chance ailleurs. Combien ? Difficile de savoir. L’Europe resterait la destination première. Les immigrés et leurs descendants seraient les premiers concernés. Le phénomène, s’il réjouit les partisans d’un marché unique du travail, prospère sur les ruines de l’Europe du Sud.

Conséquence de l’ajustement structurel, le vieux rêve des architectes de l’unité européenne semble devenu réalité : la mobilité intra-européenne s’est accélérée ces cinq dernières années. Stimuler cette circulation était le but des accords de Schengen, afin de pourvoir les emplois les moins qualifiés en se passant de l’immigration extracommunautaire ou en la réduisant à une migration temporaire ou cyclique (quelques technocrates de la Commission s’entêtent d’ailleurs dans cette voie). L’expérience de la mobilité des étudiants est apparue plus tard, de même que l’ébauche d’une consolidation des parcours des chercheurs post-doctorants. Les jeunes du sud de l’Europe (dont le niveau de formation s’est considérablement accru) se sont trouvés privés de l’espérance d’un avenir digne de leur niveau d’études par l’effet des mesures d’austérité. Mais voici qu’ils semblent être venus à bout des entraves séculaires qui bloquaient leur mobilité : la langue et les liens familiaux ne font plus obstacle à la logique du marché. Nécessité faite vertu ?

Les gouvernements des pays sud-européens n’ont pas manqué de saluer dans l’émigration une soupape pour leur excédent de main-d’œuvre et de louer les avantages de ce voyage européen pour les jeunes. Mais ils négligent le gaspillage en capital humain : pour que ce soit un « voyage initiatique », comme pour les élites aux siècles passés, il fallait assurer le retour. Une large partie de l’investissement a été consenti par les familles, aujourd’hui condamnées à la ruine. De leur côté, les pays destinataires se frottent les mains. Ils voient d’un bon œil la migration venue d’autres pays de l’Union, capable de couvrir les besoins conjoncturels (ceux des Jeux olympiques de Londres en 2012, par exemple) ou structurels (comme le manque de travailleurs spécialisés dotés d’une formation professionnelle, en Allemagne), ou susceptible de remédier à terme au vieillissement de la population. Mais cette offre accueillie à bras ouverts se révèle finalement surqualifiée pour les emplois à occuper. Les démographes assistent, perplexes, à cette célébration de la confusion.

Émigration : le peu que l’on sait

En l’absence de véritables statistiques sur le volume et les caractéristiques de cette mobilité, la perception du phénomène passe par le filtre des classes politiques nationales et des médias. D’où un discours qui a pris la forme d’une prophétie auto-réalisatrice. Prenons le cas de l’Espagne.

Face à l’explosion de l’immigration internationale[1], Madrid a su remarquablement affiner ses outils de mesure à propos de l’entrée et de la mobilité des migrants. Ses statistiques sont un modèle, pour leur périodicité, leur couverture, leur fidélité. Or elle s’est montrée incapable de faire le même travail au sujet de l’émigration ! L’enregistrement administratif de l’immigration s’est associé, avec le temps, à la reconnaissance de droits sociaux : dès lors, aussi bien les immigrés que l’administration s’y sont employés le mieux possible – même si la tendance s’est quelque peu inversée récemment. À l’inverse, pour l’émigration, ni les acteurs (espagnols ou étrangers), ni l’administration n’attendent de bénéfices immédiats d’une comptabilisation des sorties. Certains en craignent même les conséquences : le système de financement des municipalités selon les effectifs les rend très sensibles aux pertes de population. Des émigrés préfèrent ne pas signaler l’abandon du domicile, par exemple pour pouvoir voter (cas des Espagnols) ou pour conserver la nationalité espagnole (cas des naturalisés).

Résultat : on ignore l’étendue réelle et le volume de l’émigration issue d’Espagne. Par ailleurs, l’image qu’en donnent les statistiques des pays destinataires est soumise à des torsions et des confusions importantes. Ainsi, pour les 1 335 000 sorties de 2008 à 2011[2], on ne connaît la destination que du quart (un pourcentage variable selon les nationalités). Les données sur le volume, sûrement sous-estimées, ne sont pas claires, celles sur la composition non plus : seulement 12 % des émigrés (soit 160 000 personnes) sont espagnols, parmi lesquels 44 000 sont des immigrés naturalisés et 116 000 sont nés en Espagne et de nationalité espagnole (nombre d’entre eux descendant d’immigrés). Les courbes divergent : tandis que l’émigration des étrangers a augmenté fortement jusqu’en 2010, avant de baisser, celle des Espagnols n’a cessé de s’accélérer. Pour plusieurs raisons. Parmi les étrangers, certains étaient moins enracinés, d’autres ont été les premières victimes de la bulle immobilière. Les Espagnols nés en Espagne, eux, ont été de plus en plus nombreux à quitter le pays au rythme d’un ajustement économique plein d’incertitudes. Enfin, pour les étrangers, les naturalisations (par ancienneté de résidence ou par accès à l’âge de la majorité) deviennent souvent une porte d’entrée dans l’espace Schengen. À mesure qu’elles croissent, les départs se font plus nombreux !

Les Espagnols nés en Espagne, eux, ont été de plus en plus nombreux à quitter le pays au rythme d’un ajustement économique plein d’incertitudes.


Où vont les émigrants ? La répartition par âge des flux et des pays les plus choisis témoigne de la disparité des situations. Les Espagnols nés en Espagne se dirigent d’abord vers le Royaume-Uni (15 000), la France (12 000), les États-Unis (11 000), l’Allemagne (9 000), la Suisse (5 000). Ils partent vers des pays où les attirent des offres de travail, parfois réelles et promues par le secteur privé (avec l’appui plus ou moins explicite des gouvernements, en une tentative de retour à la politique du Gastarbeiter[3]), parfois hypothétiques, reflétant les attentes que font miroiter les médias.

D’autres destinations de moindre importance – qui avaient fourni le plus d’entrants ces dernières années – concernent surtout des descendants de migrants. Les immigrés naturalisés, qui constituent 38 % des émigrants espagnols dont on connaît la destination[4], vont en priorité là où ils bénéficient de réseaux familiaux ou sociaux. Aussi le retour au pays reste-t-il l’option majoritaire, quelle que soit l’origine des migrants. Leurs destinations principales sont – avec des volumes minimes – l’Argentine (4 200), le Venezuela, l’Équateur, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, la Belgique[5] et la Suisse (1 700). Le flux en direction de pays tiers est d’autant moins négligeable que la population est nationalisée : si 16 % de la population née en Amérique latine migre vers des pays tiers, le pourcentage monte à 30,6 % quand ils ont obtenu la nationalité espagnole.

Pour les immigrés naturalisés, le retour au pays reste l’option majoritaire, quelle que soit leur origine.


Un signe de fragmentation sociale

La faible mobilité des travailleurs en Europe et l’absence d’intégration fiscale sont souvent considérées, par comparaison avec les États-Unis, comme l’une des causes des difficultés à sortir de la crise. Mais ne font-ils pas fausse route, ceux qui voient dans les déplacements de populations dus à la crise un pas vers l’unification du marché du travail ?

En Espagne comme dans les autres pays affectés par la crise, l’émigration actuelle est très différente des modèles historiques. Les migrants de jadis étaient des hommes, pionniers, peu qualifiés. Aujourd’hui, l’émigration concerne autant de femmes que d’hommes, qui ont souvent suivi des études supérieures. Et les pays qui étaient jadis sources d’émigration se sont mis à ressembler – en termes de dynamique et de structure démographiques – aux « vieux » pays, avec simultanément de l’immigration et de l’émigration.

Ainsi, la mobilité au sein de l’Europe ne saurait être interprétée comme une accélération de l’unification attendue du marché du travail. Plus qu’un signe d’unité, c’est celui d’une fracture ouverte au sein de la Communauté européenne et d’une montée des inégalités. Est-ce bien là le modèle que nous poursuivons ?



[1] Avec 2,1 millions de migrants arrivés entre 2000 et 2010, l’Espagne est devenue le second pays d’accueil, juste après les États-Unis.

[2] Premières années de crise et dernières années pour lesquelles on dispose de données. Pour une analyse plus développée de l’émigration espagnole, voir Andreu Domingo et Albert Sabater, « Crisis económica y emigración : la perspectiva demográfica » in Eliseo Aja, Joaquín Arango et Josep Oliver Alonso (dir.), Inmigración y crisis : entre la continuidad y el cambio. Anuario de inmigración en España, Cidob, 2013.

[3] Politique des « travailleurs invités » suivie par l’Allemagne il y a cinquante ans pour faire face aux pénuries de main-d’œuvre [NDLR].

[4] Un pourcentage qui atteindrait sans doute la moitié si l’on ajoutait les descendants d’immigrés nés en Espagne.

[5] La Belgique est, avec la France, l’une des destinations de prédilection de la population marocaine naturalisée, plus encore que le Maroc lui-même.

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