©Transition Network
13 juin 2010
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13 juin 2010



 

Aurait-on inventé un modèle d’entreprise inspirant pour notre société ? Le secteur dit « social et solidaire » serait-il porteur d’un nouveau système, plus vertueux et responsable ? Il semblerait que oui. À condition que ces projets transforment l’essai et se multiplient, au-delà des territoires précurseurs…

Les entreprises sociales et solidaires sont porteuses d’un modèle de croissance qui transforme déjà la société. En conciliant l’efficacité et la performance de la sphère économique, l’intérêt général de l’action publique et l’innovation citoyenne, elles montrent qu’il est possible d’entreprendre au service des personnes et des territoires. Qu’elles soient organisées en association, mutuelle, coopérative ou société commerciale, elles incarnent la possibilité de porter une vision politique au cœur de l’économie pour inventer un partage plus équitable des richesses créées et faire du profit un moyen et non une fin. Grâce, notamment, à leur politique de mise en réserve patiente des excédents, elles s’avèrent plus résistantes aux crises économiques et créent 2,5 % d’emplois[1] en plus que la moyenne de l’économie – des emplois « non délocalisables ».

Prenant des risques, dépassant de multiples résistances au changement pour viser un impact collectif, ces entreprises explorent de nouvelles frontières au carrefour des approches publiques, privées et sociales. Leur objectif est bien d’inventer de nouvelles solutions pour répondre aux grands défis de société : logement pour les plus fragiles, accès à la santé et au financement, alimentation saine, commerce équitable, insertion dans le monde du travail de personnes éloignées de l’emploi… Et parmi ces défis, les enjeux climatiques. Les entreprises sociales et solidaires, sources d’inspiration pour un modèle de sobriété compatible avec un futur souhaitable ?

Un laboratoire d’initiatives citoyennes

Nombre d’entre elles ont pour raison d’être de proposer de nouvelles voies plus respectueuses de l’environnement : recyclage de déchets électriques et électroniques (Envie, Juratri), reconditionnement d’ordinateurs ou de téléphones (Les Ateliers du Bocage, Ecodair), réutilisation de produits ou de matériaux (Recylivre, Emmaüs Défi, ExtraMuros)… Elles constituent un laboratoire pour de nouvelles pratiques citoyennes, impulsant une économie plus circulaire en aval d’une production et d’une consommation pléthorique.

Elles innovent aussi en inventant de nouvelles techniques plus vertueuses (par exemple le lavage de véhicule sans eau de Sineo, l’écoconstruction…), en privilégiant des logiques de circuits courts, rapprochant producteurs et consommateurs, limitant l’empreinte environnementale grâce à la diminution du transport et à l’utilisation de produits non toxiques. Cela s’applique au domaine de la production agricole : La Ruche qui dit oui !, par exemple, propose un circuit court permettant aux « consomm’acteurs » d’accéder à des produits locaux, respectueux de l’environnement et de qualité. Une mobilisation ingénieuse des nouvelles technologies et une mutualisation entre les acteurs contribuent à la relocalisation et au développement d’activités agricoles durables, tout en permettant une meilleure alimentation. Cinq ans après son lancement, le réseau compte plus de 700 Ruches rassemblant 300 clients chacune et 5000 producteurs.

Des entreprises sociales et solidaires choisissent de salarier des personnes en insertion, éloignées du monde du travail en raison d’un accident de vie, d’une longue période de chômage, d’une peine de prison… Ainsi les Jardins de Cocagne mobilisent, chaque année, 4000 personnes pour retrouver des habitudes de travail en apprenant à cultiver des produits bio et locaux, levant petit à petit l’ensemble des freins au retour à l’emploi. Le réseau compte aujourd’hui plus de 100 jardins en France et 750 permanents. Ces entreprises allient une activité dont l’impact carbone est nul ou limité à une sensibilisation des différentes parties-prenantes aux enjeux de la transition énergétique : les salariés en insertion qui passent par ces entreprises, les permanents, les clients, les fournisseurs… La dimension d’éducation est centrale pour transformer les pratiques à plus large échelle. La valeur ajoutée est ainsi d’impliquer les citoyens[2]. Elles peuvent jouer aussi un rôle dans la lutte contre la précarité énergétique, en accompagnant les ménages modestes dans la maîtrise de l’énergie et la rénovation de leur habitat (VoisinMalin, Unis-Cité par exemple).

La valeur ajoutée est ainsi d’impliquer les citoyens.


Dans ce domaine de l’énergie, Enercoop figure parmi les principaux fournisseurs d’énergie alternative. Cette société coopérative d’intérêt collectif (Scic) commercialise, depuis 2005, auprès du grand public – comme des entreprises et des collectivités – une offre d’énergie écologique 100 % renouvelable, fournie par une diversité de producteurs d’énergie en France (éolien, solaire, hydraulique pour l’électricité par exemple) avec lesquels elle établit des contrats directs. La finalité n’est pas lucrative : la coopérative appartient à ceux qui partagent son projet, qu’ils soient clients, producteurs, partenaires, collectivités locales, salariés, ou encore porteurs du projet – le dialogue étant favorisé par l’animation d’une véritable vie démocratique. Un réseau de 10 coopératives locales ancrées dans un territoire s’appuie sur une infrastructure nationale. Les bénéfices ne quittent pas l’entreprise sous forme de dividendes, ils sont réinvestis dans son développement. Enercoop soutient, en outre, d’autres initiatives structurantes : un fonds d’investissement citoyen dans l’énergie verte (Énergie Partagée) en partenariat avec la Nef et un outil financier de lutte contre la précarité énergétique (Énergie Solidaire). Promotion des énergies renouvelables, maîtrise de la consommation d’énergie et décentralisation de la production participent ainsi d’une transition énergétique citoyenne, dont chaque citoyen peut devenir acteur en s’appropriant l’accès à l’énergie.

Temps long et espace court

Toutes les entreprises sociales et solidaires ne sont pas en pointe sur le climat, beaucoup se concentrant sur le volet social de leur action. Sans être a priori meilleure pour le climat, l’ESS, fondée sur la solidarité de ses acteurs et orientée vers l’utilité sociale des projets, s’inscrit dans un temps plus long et un espace plus court que l’économie « classique ». Penser à moyen terme, à l’échelle d’un territoire, au bien-être de ses salariés et clients, est la garantie d’un fonctionnement moins avide en ressources naturelles et moins émetteur en gaz à effet de serre. Des spécificités à généraliser pour faire face aux enjeux de la transition énergétique.

La gouvernance participative, qui repose sur le dialogue et la prise en compte des intérêts des principaux acteurs des projets, ouvre potentiellement aux préoccupations environnementales. La Maif a, par exemple, mis en œuvre une démarche en s’impliquant pour le climat à plusieurs titres : en veillant à minimiser les impacts de ses activités, en soutenant des initiatives permettant de sensibiliser le grand public et de développer des technologies respectueuses du climat. Le dialogue entre les parties prenantes concernées permet de changer leur vision de l’économie et de créer un mouvement où chacun peut se sentir acteur de l’entreprise.

L’ancrage territorial est aussi un levier favorable à la prise en compte des enjeux climatiques. Les enjeux de transition s’appréhendent à une échelle où l’action est réalisable. Un « lieu où l’on se connaît et se reconnaît »[3] est propice à la prise en compte des défis posés par la dégradation du climat, en dessinant un espace d’action à taille humaine, pour un destin partagé. Ainsi, la démarche Start up de territoire est portée par 7 territoires (Figeac, Romans, Marseille, Bordeaux, Lons-le-Saunier, Lille et Strasbourg) dont l’ambition est de mobiliser l’ensemble des acteurs locaux (entreprises, acteurs publics, associations, citoyens), dans la création d’activités nouvelles en réponse aux besoins locaux. Ce programme expérimental de vingt-quatre mois, lancé en 2016 par des « entrepreneurs de territoire », vise à insuffler de l’audace et à donner à chacun le goût de la co-construction de projets utiles au territoire. Plus de 35 start-up de territoire ont été lancées dans des domaines aussi variés que l’économie circulaire, la relocalisation industrielle, l’énergie renouvelable, la mobilité durable… : VoisiWatt pour créer une centrale d’énergie à partir des toits de ses voisins, Up’Cycle shoes pour fabriquer des chaussures entièrement recyclées, le Food lab pour transformer les produits agricoles locaux, Déconstruction verte pour créer une économie circulaire dans le BTP, etc.

À la recherche des coopérations

À travers ces projets[4], les entreprises sociales et solidaires réinventent les coopérations entre acteurs différents. C’est le troisième levier clé. Pour maintenir et créer de l’emploi au service d’un modèle soutenable, elles misent sur les savoir-faire et les compétences locales pour développer de nouveaux marchés et de nouvelles solutions. Le Groupe Archer, implanté à Romans – une ville qui a considérablement souffert du déclin de l’industrie locale –, a relancé de nombreuses activités économiques en mobilisant plus de 1200 personnes, pour beaucoup au chômage de longue date. Chaque année, ces dernières travaillent dans l’un des 15 pôles d’activité du groupe : de la sous-traitance automobile au transport de personnes, en passant par la logistique, tous au service d’un modèle plus sobre. En 2010, le groupe a même relancé un atelier de fabrication de chaussures « Made in Romans », faisant mentir l’idée selon laquelle les délocalisations seraient une fatalité ! Archer a su travailler avec l’agence de développement économique, la mairie de Romans, mais aussi avec les financeurs, PME et associations, pour « faire plus ensemble que ce que chacun ferait de manière isolée ». Cette alliance a donné naissance à un Pôle territorial de coopération économique (PTCE) qui a fait école depuis (on compte aujourd’hui nombre de ces pôles d’excellence de la coopération[5]).

De même la coopérative agricole Fermes de Figeac a été créée en 1985 pour soutenir une dynamique collective de développement dans le Lot, en misant sur les ressources naturelles et humaines locales. Ses initiatives sont multiples : développement d’un parc d’éoliennes, société coopérative d’intérêt collectif autour d’une « chaufferie bois » – grâce au bois fourni par les producteurs locaux et les particuliers –, centrale photovoltaïque avec l’installation de panneaux solaires sur les toits de plus de 200 adhérents, création de l’enseigne de magasins « Sens du terroir » pour valoriser les productions locales, etc. La coopérative génère un chiffre d’affaires de plus de 15 millions d’euros, compte 650 adhérents et 140 salariés. Fermes de Figeac a élargi cette dynamique avec la création, en 2015, du Pôle territorial de coopération économique Figeacteurs, qui compte désormais 58 structures.

Jouer sur l’effet domino

Les entreprises de l’ESS peuvent être un catalyseur de transition auprès d’autres entreprises. Par exemple, le chantier d’insertion Rejoué – qui donne une deuxième vie aux jouets – travaille avec Natures et découvertes. Le réseau d’insertion Envie qui recycle et commercialise des déchets électriques et électroniques (D3E) a un partenariat historique avec Darty.

Ces entreprises sont ainsi un laboratoire de la transition de notre société. Si le climat est l’affaire de tous, les entreprises sociales et solidaires sont un lieu privilégié d’engagement et d’action collective. Elles montrent concrètement qu’il est possible de faire autrement, en privilégiant les circuits courts, qu’il s’agisse de la production et de la consommation d’énergie, de finance, ou d’alimentation, et de s’inclure dans une approche systémique, s’appuyant sur une gouvernance participative, un ancrage territorial et un art de la coopération dynamique. Elles contribuent à la création d’un modèle plus sobre en consommation de ressources, naturelles ou financières, et remettent la personne au centre. En privilégiant la richesse en emplois dans leur développement, les organisations en réseau, une économie plus circulaire et de fonctionnalité, elles préfigurent une société post-transition. Ces expérimentations changent, déjà, d’échelle et ont vocation à se déployer aussi dans les grands groupes. À chacun, acteur public, entreprise, citoyen de s’en emparer pour changer la donne !



[1] Voir le Livre blanc du Mouvement des entrepreneurs sociaux : L’efficacité économique au service de l’intérêt général, édition Rue de l’Échiquier, 2012

[2] Voir l’excellente analyse sur le sujet du Labo de l’ESS : Pour une transition énergétique citoyenne, septembre 2015.

[3] Voir Amandine Barthélémy, Sophie Keller et Romain Slitine, L’économie qu’on aime, Relocalisations, création d’emplois, croissance : de nouvelles solutions face à la crise, Rue de l’échiquier, [2013] 2017.

[4] Voir le rapport sur l’innovation territoriale d’Akim Oural L’innovation au pouvoir : pour une action publique réinventée au service des territoires, avril 2015 : http://www.action-publique.gouv.fr/files/files/PDF/2015_rapport_innovation_territoriale.pdf.

[5] Les PTCE ont été reconnus par l’article 9 de la loi relative à l’économie sociale et solidaire du 31 juillet 2014.

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