Karachi, 2015 © Wasif Malik
Karachi, 2015 © Wasif Malik


37 millions d’habitants en 1950, sans doute plus de 300 millions en 2050… Mais les pouvoirs publics tardent à prendre la mesure de l’enjeu, dans un environnement fragilisé par le dérèglement climatique.

Derrière le choix stratégique qui a poussé Islamabad à conduire ses premiers essais nucléaires en 1998, afin de contrer le voisin indien, une autre bombe est à l’œuvre : la croissance démographique. En 1950, le Pakistan occidental – devenu Pakistan tout court après la sécession du Bangladesh en 1971 – comptait 37 millions d’habitants. Les estimations pour 2017 avoisinent les 200 millions. La croissance démographique annuelle ne baisse que lentement : de 3 % ou plus entre 1976 et 1989, elle est estimée en 2016 à 2,07 % – c’était déjà le cas en 2006. Estimations car, depuis 1998, le pays n’a pas conduit de recensement ; des opérations sont enfin commencées en mars 2017. Même avec un taux de croissance annuel passant le seuil de 1 % en 2050, le pays, aujourd’hui le sixième plus peuplé au monde, pourrait alors compter 300 millions d’habitants.

Le retard du recensement ne doit rien au hasard. Il résulte de choix politiques et idéologiques. Politiques, car les allocations budgétaires aux provinces dépendent pour partie de leur poids démographique : sujet à risques ! La question ethnique est encore plus délicate, en particulier au Baloutchistan agité de mouvements séparatistes, et dans l’agglomération de Karachi, la plus grande métropole d’Asie du Sud avec environ 24 millions d’habitants, dont de nombreux migrants pachtounes, ajoutant aux tensions classiques entre Sindhis autochtones et Mohajirs venus d’Inde après la Partition[1]. S’y ajoute le poids idéologique des organisations islamiques, qui considèrent que face à l’Inde (1,2 milliard d’habitants), le Pakistan ne doit pas plus baisser la garde sur le plan démographique que sur les autres fronts.

Dans un pays où l’appel du maréchal Muhammad Ayub Khan (président de la République islamique du Pakistan de 1958 à1969) à se cantonner à deux enfants par famille n’a pas été entendu, le taux de fécondité a certes baissé (6,6 en 1980 contre 3,6 en 2016), mais les pratiques contraceptives ne sont pas encouragées. En 2016, le régulateur des télévisions pakistanaises a interdit toute publicité en faveur de la contraception avant 11 heures du soir : une mesure recommandée par le très officiel « Conseil de l’idéologie islamique ».

Le taux de fécondité a certes baissé mais les pratiques contraceptives ne sont pas encouragées.


Cette trajectoire démographique a un double effet. D’une part, elle vaut au pays une population très jeune – âge médian estimé à 23 ans – à qui il faudra trouver des emplois. D’autre part, elle affecte la disponibilité des ressources, en particulier en eau. L’apport de l’Indus et de ses affluents est vital dans un pays où les ruraux comptent pour 61 % de la population[2] et où l’irrigation décisive pour le riz, l’est aussi pour le coton qui alimente l’industrie textile, une activité majeure. La densité moyenne du pays (Cachemire exclu) passée de 166 habitants/km2 en 1998 à 245 en 2015, cache de grandes disparités : densités en hausse dans la vallée de l’Indus, déjà fortes[3], mais très faibles dans le vaste Baloutchistan (19 h/km2 en 1998), dont la terre, souvent aride, est menacée par la désertification[4].

La fonte des glaciers himalayens, qui alimentent le bassin de l’Indus, n’est qu’un élément du changement climatique affectant le Pakistan, le plus peuplé des 10 pays en tête des désastres liés aux risques climatiques de 1996 à 2015[5]. Les inondations catastrophiques de 2010 ont touché près de 20 millions de personnes, faisant 2 000 morts. D’autres inondations suivront en 2011, 2013, 2014 et 2015.

Face à ces menaces environnementales, les gouvernements n’ont pas déployé de politiques à la hauteur. Certes, le Pakistan dispose d’un ministère du Changement climatique et a ratifié, en 2016, l’accord de Paris. Mais bien peu est fait sur les questions des ressources durables : « Le Pakistan n’a pas de politique de l’eau. Il nous en faut désespérément une », regrette le directeur d’une ONG[6]. Pas de préservation des eaux souterraines, une eau fluviale assez constante mais insuffisante face à la pression démographique : la disponibilité en eau, par tête, a baissé à 1 000m3 par an et risque de tomber à 650 m3 en 2047…

La disponibilité en eau, par tête, a baissé à 1 000m3 par an et risque de tomber à 650 m3 en 2047.


Dans un pays aux multiples tensions, la menace n’est pas seulement géopolitique ou idéologique : l’ennemi numéro un, souligne le physicien Pervez Hoodbhoy[7], c’est la croissance démographique non contrôlée dans un contexte environnemental fragile. Cercle vicieux : l’irrésolution politique d’aujourd’hui engendrera des crises plus difficiles encore à résoudre à l’avenir, faute d’entendre celles et ceux qui, dans le pays, tirent la sonnette d’alarme.



[1] En 1947, le Royaume-Uni accorde l’indépendance à l’ensemble des territoires de l’ancien empire des Indes. Deux États naissent alors : l’Inde et le Pakistan. [NDLR].

[2] Estimation de la Banque mondiale en 2015.

[3] En 1998, les provinces du Sindh et du Pendjab comptent respectivement 216 et 345 habitants/km2.

[4] Pakistan Bureau of Statistics, « Population Area and Density », Pakistan Statistical Pocket Book, 2006.

[5] Sönke Kreft, David Eckstein and Inga Melchior, Global Climate Risk Index 2017. Who Suffers Most From Extreme Weather Events ? Weather-related Loss Events in 2015 and 1996 to 2015, Germanwatch, novembre 2016.

[6] Ali Tauqeer Sheikh, « Message from CEO », LEAD Pakistan.

[7] Pervez Hoodbhoy, « Who’s enemy number one ? », <dawn.com>, 18 mars 2017.

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