Peter Kagbo, coordinateur d'une association de développement rural dans la village de Masongbo (Sierra Leone), dans un champ de riz appartenant à la coopérative qu'il gère. © David Hecht/IRIN Peter Kagbo, coordinateur d'une association de développement rural dans la village de Masongbo (Sierra Leone), dans un champ de riz appartenant à la coopérative qu'il gère. © David Hecht/IRIN



 

Hérité de l’après-guerre et d’une idéologie du « rattrapage » des pays industrialisés, le concept de développement continue de justifier la folle course en avant de l’humanité vers la destruction des écosystèmes. Xavier Ricard Lanata défend la convergence des économies vers un niveau « viable » de Pib par habitant entre 10 000 et 15 000 dollars US par an.

Forgée dans l’immédiat après-guerre, la notion de développement répondait tout à la fois à un impératif moral (permettre à l’humanité de réaliser effectivement le programme d’émancipation établi par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, puis par le Pacte relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966) et à une nécessité géopolitique. En encourageant le développement économique des pays du tiers-monde, les pays industrialisés garantissaient leur approvisionnement en matières premières et des débouchés pour leurs produits. Il s’agissait, d’emblée, d’établir les bases solides d’un partenariat commercial entre les pays « développés » et les pays « sous-développés ».

Le développement en question

Cette notion est aujourd’hui en crise : en renonçant progressivement à leurs outils de régulation (contrôle des changes, contrôle des flux de capitaux, barrières commerciales et douanières) et à leurs prérogatives de puissance publique, les États ont laissé aux acteurs privés le soin d’organiser, à leur avantage, l’économie planétaire. L’intégration économique mondiale est telle que le temps et l’espace semblent abolis : en quelques secondes, des décisions d’opérateurs de marché ont des conséquences gigantesques dans telle ou telle région. Les territoires, qui avaient vu naître des cultures, au point de contact entre les sociétés humaines et leur environnement immédiat, sont comme abolis par le marché qui exige d’eux une « spécialisation », déterminée par des nécessités économiques, sans rapport aucun avec les contraintes locales. Les anciennes métropoles voient se retourner contre elles les conglomérats économiques qu’elles ont enfantés, au moment même où elles s’évertuent à consolider leurs positions dans la compétition internationale. Les pays émergents espèrent profiter de leurs avantages comparatifs. Toute régulation internationale est suspendue à un consensus global en apparence inatteignable.

Ce nouvel « ordre » mondial n’est pas viable : en quarante ans, le monde a progressivement pris conscience du caractère limité de notre écosystème planétaire. Les crises écologiques se multiplient. Le réchauffement climatique est une réalité que presque plus personne ne conteste. Rien n’enraye la croissance des émissions de CO2, en grande partie responsables de ce réchauffement : « Les émissions de dioxyde de carbone provenant des combustibles fossiles sont quasiment 40 % plus élevées qu’en 1990 – année de référence de Kyoto ».

Le taux de croissance de l’économie mondiale repose, pour les deux tiers, sur l’accroissement de la consommation d’énergie, issue notamment des hydrocarbures. La révolution industrielle était, en effet, en grande partie indissociable de la découverte d’une énergie abondante, dont le coût d’extraction fut, pendant longtemps, quasi nul. Aujourd’hui, nous sommes condamnés à une stagnation du taux de croissance de l’économie mondiale, autour d’1 % par an en moyenne au mieux. Or un tel taux ne permet pas de fournir un emploi décent aux milliards d’individus qui atteindront l’âge adulte d’ici 2050, pas plus qu’à ceux qui seront au chômage du fait de l’accroissement de la productivité du travail, dont celle venue de la révolution verte.

Ainsi, pour des raisons géophysiques, politiques, écologiques et économiques, est-il possible de continuer à associer le développement à la « croissance » globale de l’activité économique et au « rattrapage », par les pays du Sud, des niveaux de Pib par habitant des pays de l’OCDE ?

Du rattrapage à la viabilité

Il faut impérativement concevoir la destinée collective des sociétés humaines, non plus à partir du paradigme du rattrapage et de la croissance, mais plutôt à partir de celui de la convergence et, comme le propose Michel Griffon, de la viabilité. Empruntée à la biologie, cette notion s’avère plus pertinente que celle, imprécise, de « développement durable ».

La viabilité est découplée de la croissance du « volume » des échanges de biens et services. De nombreuses études le montrent, la qualité de la vie ne s’accroît pas vraiment au-delà d’un niveau de Pib par habitant situé entre 10 000 et 15 000 dollars US par an. L’objectif de toute politique de viabilité est de réorienter l’activité humaine vers des secteurs d’activité, des modes de production et d’échanges, compatibles avec un « équilibre » global.

L’objectif de toute politique de viabilité est de réorienter l’activité humaine vers des secteurs d’activité, des modes de production et d’échanges, compatibles avec un « équilibre » global.


Une économie « viable » est une économie fortement relocalisée (l’enchâssement des échanges répondant à une régulation qui fait de la subsidiarité active, à tous les échelons, son principe), circulaire (elle stimule les fonctions de recyclage et tire parti des cycles des écosystèmes), écologique, à faible productivité du travail (autrement dit, intense en main-d’œuvre), reposant sur de petites unités de production régies par un double impératif de rentabilité et d’utilité sociale (comme celles de l’économie sociale et solidaire). L’hybridation des ressources (publiques/privées) y est la règle : on parle d’une économie « plurielle ». Celle-ci repose en grande partie sur des activités immatérielles (recherche, culture et éducation), sur le bénévolat (rendu possible par une réduction massive du temps de travail dans les économies industrielles), sur la reconversion de l’appareil productif (grâce à un programme d’investissements publics financé en partie, pour ce qui concerne l’Europe, par l’émission monétaire directe de la Banque centrale), sur l’autoproduction (avec une réorientation de l’innovation technologique, notamment numérique), sur l’agroécologie, qui, à elle seule, pourrait être le pivot autour duquel s’organiserait la nouvelle économie écologique.

L’extension de cette réflexion aux économies des pays du tiers-monde est naturelle. En Amérique latine, en Asie et en Afrique, des voix de plus en plus nombreuses se font entendre pour proposer une vision économique et sociale alternative, qui viendrait se substituer au « développement » et à sa version actuelle, néolibérale extractive. Une économie écologique à l’échelle mondiale relèverait à coup sûr de la « démondialisation » (c’est-à-dire une relocalisation, notamment à l’échelle régionale, des échanges et des productions). On observe d’ailleurs bien des mouvements en ce sens au sein de la société civile, dont par exemple en Europe celui des villes en transition. Des initiatives du même ordre fleurissent dans divers continents, en particulier en Amérique latine.

Rivalité des puissances ou humanisation, il faut choisir

Nous nous trouvons ainsi face à deux scénarios. Soit poursuivre sur la voie de la rivalité, encouragée par un système économique qui repose sur la croissance et la compétition pour l’accès à des ressources de plus en plus rares… Soit s’engager sur la voie d’une coopération internationale qui serait guidée par un nouveau mot d’ordre, celui de viabilité.

Dans le premier cas, l’intensification des conflits pour l’accès aux ressources et la compétition entre les nations et leurs champions industriels pour conserver ou acquérir une suprématie technologique ne seraient pas sans effet en termes de développement. La perspective s’effacerait d’un progrès social reposant sur la promesse d’une croissance continue des richesses, qu’il serait possible de redistribuer : c’est sur cette espérance (en partie infondée) que se bâtirent les grands compromis sociaux d’après la Seconde Guerre mondiale. À la place, resurgiraient des dispositifs institutionnels de contrôle et de « sécurité » : face à l’impossibilité de faire croître le volume général des économies, ceux-ci viseraient à en assurer la mainmise au profit d’une élite réduite. Ce monde oligopolistique pourrait s’accommoder aussi de la montée en puissance de groupes mafieux (on l’observe d’ailleurs au Mexique, dans les Balkans, au Japon, etc.).

La perspective s’effacerait d’un progrès social reposant sur la promesse d’une croissance continue des richesses, qu’il serait possible de redistribuer.


Un tel scénario n’est pas inéluctable. L’essor d’une classe moyenne, façonnée par l’usage de l’internet tout autant que par l’expérience de la crise sociale et environnementale, peut contribuer à modifier la donne. Cet essor est sans doute l’un des phénomènes majeurs des dernières décennies. Jusqu’à présent, la nouvelle classe moyenne (en particulier chinoise ou brésilienne) est avide de consommation et ne remet pas en cause les règles qui gouvernent l’économie mondiale. Elle se prête volontiers à la rhétorique nationaliste de l’« émergence ». Mais elle se trouve, de fait, confrontée à une contradiction, quand elle doit son existence à son intégration à un système de développement qui n’est pas viable. Tout retour en arrière lui est interdit, mais toute fuite en avant également. Elle pourrait en être de plus en plus consciente à mesure qu’elle observe comment la libre concurrence et l’extraction continue de ressources non renouvelables la vouent à une précarité chronique. Pour sécuriser son niveau de vie et conserver la part d’autonomie qu’elle aura conquise, cette classe moyenne pourrait opérer une sorte de mue et se convaincre de la nécessité d’une politique mondiale de la viabilité. Ce serait certes renoncer à une partie de ses aspirations (la croissance infinie du revenu par habitant), au profit de la sécurité que lui procurerait un système économique fondé sur la coresponsabilité et la solidarité. Un tel scénario va de pair avec une refonte globale de la gouvernance internationale, associant les acteurs traditionnels (États, organisations multilatérales) et des « réseaux » de société civile, structurés autour d’enjeux majeurs, à différentes échelles territoriales. Les scientifiques, le mouvement associatif (qui a déjà donné naissance à une foule d’expériences locales de viabilité), les ONG, les entreprises soucieuses de s’inscrire dans le programme d’une transition écologique et sociale (et d’en accepter les contraintes) pourraient jouer un rôle moteur dans la réalisation d’un nouvel ordre international inédit.

Ici et là-bas

Le scénario, on le voit, fait voler en éclat la distinction entre pays développés et pays « en voie de développement ». Tous se trouvent confrontés, mutatis mutandis, et quels que soient leurs intérêts de court terme, au même défi : inscrire leurs dynamiques sociales, économiques, politiques, dans une « trajectoire » de viabilité.

Certes, la problématique se pose différemment selon que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre du seuil des 15 000 dollars US de Pib par an et par habitant. Pour les uns, il s’agira de faire décroître les quantités de matière et d’énergie consommées par habitant (et de faire croître d’autres types de productions et d’activités), tout en assurant le plein-emploi : il s’agit du programme de la transition écologique et sociale, tel que certains mouvements sociaux en Europe et aux États-Unis en font l’expérience. Pour les autres, il s’agira d’infléchir les trajectoires de croissance afin qu’elles ne visent plus l’« insertion » dans le nouvel ordre mondial de la compétition dérégulée, mais permettent, après une phase transitoire, de stabiliser les économies autour d’un point d’équilibre, de régionaliser et de relocaliser les échanges, de garantir les investissements collectifs de très long terme garants de la viabilité (énergies, transports collectifs, habitat à haute valeur ajoutée environnementale, réorganisation du maillage ville-campagne, etc.).

Les deux visages de cette transition écologique et sociale (celui de la décroissance des productions et des échanges de biens matériels, d’une part ; celui de leur croissance « viable », et donc plafonnée, de l’autre) se rejoignent tendanciellement. Aussi bien, il importe de les envisager de pair, et de fonder sur cette asymptote une coopération renouvelée. La convergence de nos économies, dans un scénario global de viabilité, doit devenir l’objectif du « développement », en lieu et place du rattrapage.

Pour aller plus loin

« Le développement est-il devenu obsolète ? », par Gérard Winter, Revue-Projet.com, 08/10/2013.


Cet article n’engage que son auteur et ne reflète pas nécessairement les positions du CCFD-Terre Solidaire.

Le sommet de l’Onu dit de « Rio + 20 » a fourni une preuve éclatante de cet état de fait. Cf. Ricard Lanata, « L’échec de la conférence de Rio : vers la fin du multilatéralisme ? », La Croix, 04/07/12.

Même le dernier rapport du National Intelligence Council (États-Unis) en admet l’inéluctabilité, compte tenu des tendances actuelles.

Tim Jackson, Prospérité sans croissance, De Boeck, 2010, p. 81.

Cf. Gaël Giraud et Cécile Renouard, Le facteur 12, Carnets Nord/Éditions Montparnasse, 2012, pp. 89-93.

Henri Rouillé d’Orfeuil estime à 1,45 milliard le nombre d’emplois risquant d’être perdus du fait de la modernisation agricole et de la libéralisation des échanges agricoles. Cf. H. Rouillé d’Orfeuil, « Pour des agricultures intensives en travail », Revue Projet, n° 332, février 2013.

Florent et Michel Griffon, Pour un monde viable. Changement global et viabilité planétaire, Odile Jacob, 2011.

La notion d’équilibre est entrée dans la littérature économique avec l’ouvrage fondateur d’Herman Daly, Toward a Steady-State Economy, Freeman & Co Ltd, 1973. L’équilibre écologique est défini par un stock constant de capital physique, qu’il est possible de maintenir par un faible niveau de flux de matières, situé en deçà des capacités régénératives et assimilatives des écosystèmes.

Sur ce point, voir Gaël Giraud et Cécile Renouard, Le facteur 12. Pourquoi il faut plafonner les revenus, Carnets Nord, 2012.

Cf. X. Ricard Lanata, « L’agroécologie : noyau dur d’une alternative au capitalisme », Revue Projet, n° 332, février 2013.

Cf. X. Ricard Lanata, « La société civile : laboratoire d’alternatives au productivisme », Revue Projet, n° 324-325, décembre 2011.

Ce scénario est en cours, comme le montrent G. Giraud et C. Renouard, op. cit. Lire également Hervé Kempf, Fin de l’Occident, naissance du monde, Seuil, 2013.

La classe moyenne chinoise, issue du boom économique de ces trente dernières années, observe déjà avec inquiétude comment certaines entreprises, ne pouvant supporter la hausse du coût horaire du travail en Chine, délocalisent leur production dans d’autres pays (Laos, Vietnam, Cambodge…). Ces difficultés viennent se superposer au ralentissement de la demande européenne. La Chine se trouve ainsi contrainte, sous peine de récession, de développer son marché intérieur et régional et de s’engager dans la voie d’une relocalisation des échanges. Elle ne le fera sans heurts qu’à la condition d’une négociation avec ses principaux partenaires commerciaux, et de la consolidation d’un bloc est-asiatique reposant sur une véritable politique de solidarité régionale.

Pour en avoir un aperçu, voir par exemple Lionel Astruc, (R)évolutions : pour une politique en actes, Actes Sud, 2012 ou encore Bénédicte Manier, Un million de révolutions tranquilles. Travail, argent, habitat, santé, environnement… Comment les citoyens changent le monde, Les liens qui libèrent, 2012.

Dont Dominique Bourg et Kerry Whiteside, par exemple, ont posé les principes dans Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique, Seuil, 2010.

Ce chiffre est retenu à titre d’hypothèse. Il s’agit du niveau supérieur d’une fourchette comprise entre 10 000 et 15 000 dollars US par habitant. Ce chiffre, qui mesure des quantités, doit évidemment s’accompagner d’une transformation profonde des modes de production et d’échanges (portant sur les qualités), de manière à inscrire les flux de matière et d’énergie dans les cycles de reproduction des écosystèmes, c’est-à-dire de manière à garantir leur viabilité.

Sur la faisabilité d’un tel programme, cf. T. Jackson, op. cit., ou Jean Gadrey, Adieu la croissance. Bien-vivre dans un monde solidaire, Alternatives économiques/Les petits matins, 2011, ou encore Juliet Schor, La véritable richesse. Une économie du temps retrouvé, éditions Charles Léopold Mayer, 2013 [2010, trad. de l’américain par Françoise et Paul Chemla].

Nous ne rappelons ici que les variables purement économiques. Il est évident que la problématique de la viabilité embrasse tous les aspects de la vie sociale, et la façon dont chaque société, chaque culture, concevra et prendra part à cette politique doit être envisagée de manière spécifique. Il en va aujourd’hui de la « viabilité » comme hier du « développement » : il faut se garder de réduire le terme à un slogan et se soucier au contraire de sa signification « en situation ». La problématique de la viabilité a partie liée avec le projet de la modernité, dont on peut dire qu’elle constitue un approfondissement : elle en retient la notion d’autonomie, mais elle renonce à un « faux universel », une autonomie purement abstraite et finalement européo-centrée, au profit d’une démarche située, interculturelle. Cf., par exemple, Immanuel Wallerstein, L’universalisme européen. De la colonisation au droit d’ingérence, Demopolis, 2008.

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