Les gouvernements veulent satisfaire l’opinion en maltraitant les sans-papiers, chargés des maux de notre société : délinquance, travail au noir, concurrence illégale menaçant l’équilibre social, etc. Dans le même temps ils satisfont les employeurs en tolérant cette main-d’œuvre bon marché, corvéable à merci. Pour Emmanuel Terray, ce compromis intenable évoluera d’abord du fait des migrants eux-mêmes.

Une autre politique migratoire est-elle concevable en Europe ? On ne saurait répondre à cette question sans s’interroger au préalable sur la politique effectivement appliquée depuis de longues années. En la matière, l’hypocrisie règne : il y a un fossé, sinon un abîme, entre la politique proclamée et la politique suivie.

La politique proclamée peut se résumer en deux formules : éradication de l’immigration illégale, intégration d’une immigration légale contrôlée et maîtrisée. Éradication de l’immigration illégale, car l’irrégulier est chargé de tous les maux. Il est tantôt rendu responsable d’une partie importante du « travail au noir » qui met à mal nos dispositifs de protection sociale, tantôt sa situation de clandestinité le pousse aux trafics et à la délinquance… Sa présence, enfin, exaspère des fractions relativement considérables de la population nationale. Pour toutes ces raisons, on entend dire qu’il faut à la fois verrouiller les frontières pour empêcher de nouvelles arrivées et renforcer les contrôles à l’intérieur pour interpeller et expulser les irréguliers déjà établis sur notre sol.

La réalité est bien différente ! Aucun gouvernement européen ne songe sérieusement à « éradiquer », c’est-à-dire à éliminer totalement l’immigration illégale. Compte tenu des effectifs concernés, une telle opération serait extraordinairement difficile à réaliser. Elle exigerait des moyens considérables – en forces de police, en moyens de transport, en lieux d’internement – et serait extrêmement coûteuse. Mais surtout, la disparition de l’immigration illégale rendrait impossible le fonctionnement d’un mécanisme hautement profitable à notre économie : celui de la « délocalisation sur place ».

La disparition de l’immigration illégale rendrait impossible le fonctionnement d’un mécanisme hautement profitable à notre économie : la « délocalisation sur place ».


Délocaliser sur place

La présence de travailleurs en situation irrégulière permet aux entreprises qui, étant donnée la nature de leur activité, ne peuvent pas être délocalisées, de trouver sur place, à leur porte, une main-d’œuvre présentant les mêmes caractères que celle des pays du Sud, là où vont les entreprises délocalisées : absence de tout droit et de toute protection, rémunérations réduites et aléatoires, journées de travail interminables, conditions de travail désastreuses, etc. Dans des secteurs économiques aussi importants que le bâtiment et les travaux publics, la restauration, l’hôtellerie, les services à la personne, le nettoyage et la sécurité, la délocalisation sur place joue un rôle décisif. Elle illustre l’hypocrisie des déclarations officielles qui fixent comme objectif au gouvernement français « l’éradication de l’immigration illégale » : si cet objectif était atteint, tous les secteurs qui viennent d’être énumérés seraient très largement désorganisés et paralysés. Au demeurant, le chiffre de 30 000 expulsions par an sur un effectif évalué à 400 000 sans-papiers est éclairant : à ce rythme, il faudrait plus de treize ans pour aboutir, à supposer qu’il n’y ait pas de nouveaux arrivants...

En réalité, les fins poursuivies sont tout autres. Il s’agit, d’une part, de conserver un volant d’irréguliers suffisant pour faire fonctionner la délocalisation sur place et, d’autre part, de les intimider, de les faire vivre dans la peur permanente de l’arrestation et de l’expulsion, les contraignant ainsi à la docilité et à l’acceptation résignée des conditions qui leur sont faites.

En ce qui concerne la migration légale, la même hypocrisie sévit. Une intégration effective supposerait la réalisation d’au moins trois conditions : des autorisations de séjour d’une durée suffisamment longue pour que les bénéficiaires puissent jouir d’une certaine stabilité et bâtir un véritable projet de vie à long terme ; l’assurance d’une plus grande liberté pour chercher un lieu de résidence et trouver un emploi, de manière à utiliser au mieux les occasions disponibles ; enfin, des conditions facilitées de regroupement familial, pour que les intéressés puissent vivre dans des conditions normales, entourés des leurs.

Or les politiques suivies sont bien différentes. Pour s’en tenir au cas de la France, de très nombreux étrangers ne se voient accorder que des cartes d’un an, renouvelables selon le bon vouloir de l’administration. Avec de telles cartes, impossible de signer un bail de location, d’obtenir un CDI, de contracter un prêt bancaire. En fait, la carte d’un an enferme son détenteur dans la précarité : elle est contraire à l’objectif d’intégration affiché. Par ailleurs, l’administration peut obliger les nouveaux arrivants à s’installer dans des zones déterminées et à travailler dans certaines branches d’activité. Les restrictions à la liberté de résidence et d’embauche n’ont pour l’instant qu’une validité limitée dans le temps, mais de nombreux responsables prônent leur prolongation. Enfin, le regroupement familial se heurte à toutes sortes d’obstacles administratifs et il est devenu un véritable parcours du combattant. Le migrant idéal pour l’administration ? Celui qui vient seul, pour une période limitée, qui vit et travaille là où l’administration le décide.

Le migrant idéal vient seul, pour une période limitée. Il vit et travaille là où l’administration le décide.


Un compromis intenable

Telle est donc la politique effectivement appliquée. Elle résulte d’un compromis entre des impératifs contradictoires. D’une part, l’économie européenne ne peut pas se passer aujourd’hui du concours des travailleurs étrangers (extra-communautaires) légaux et illégaux. Outre la délocalisation sur place, on sait les fonctions remplies au sein de cette économie par les travailleurs migrants :

- ils apportent une main-d’œuvre jeune, dont l’« élevage » et l’éducation n’ont rien coûté au pays qui les accueille ;

- ils prennent en charge les travaux dits « trois D », dangereux, difficiles, dégueulasses (dangerous, difficult, dirty en anglais), dont les travailleurs nationaux ne veulent plus, en raison des conditions de travail et de rémunération. Contrairement à une opinion reçue, il ne s’agit plus seulement de tâches manuelles non qualifiées : en France, par exemple, l’hôpital ne fonctionnerait pas sans l’apport massif de médecins étrangers sous-payés, permettant à leurs confrères français de privilégier un exercice libéral et privé de la médecine, beaucoup plus lucratif ;

- en cas de crise et de restructuration, ils constituent vis-à-vis des travailleurs nationaux une sorte de matelas protecteur qui amortit le choc des licenciements. Car les travailleurs migrants sont « au premier plan dans l’élasticité de l’emploi[1] ».

Les étrangers ne possèdent pas le droit de vote. Il est donc politiquement plus facile de se débarrasser d’eux que de ceux en capacité d’exercer des représailles électorales. Aujourd’hui encore, les salariés venus de pays extérieurs à l’Union européenne sont frappés par un chômage deux fois plus élevé (20 %) que celui des nationaux et des ressortissants de l’Union ;

- à l’intérieur du monde du travail, ils constituent une fraction plus précaire et plus vulnérable qui contribue à tirer vers le bas l’ensemble des rémunérations et des conditions de travail. Lié à l’absence du droit de vote, ce résultat est aussi l’effet inéluctable du caractère provisoire du titre de séjour. Certes l’égalité des droits sociaux est en principe de règle, mais elle ne vaut vraiment que pour les détenteurs de la carte de résident (dix ans renouvelables par tacite reconduction). Ceux qui ne possèdent qu’une carte d’un an sont beaucoup plus vulnérables, pour autant que leur droit au séjour dépende de leur emploi.

Rappelons enfin que, dans certains pays d’Europe, notamment l’Allemagne, une démographie très défavorable impose un recours important à l’immigration. Tous ces facteurs jouent en faveur de la migration, et sur le plan des chiffres, le constat est sans appel : le nombre des étrangers en Europe était de 14 millions en 1970, il est aujourd’hui de 25 millions. Pour autant, les conditions faites aux migrants sont toujours difficiles : confinés dans les travaux les plus pénibles et les moins bien rémunérés, ils sont les premières victimes en cas de crise, et la cible de toutes sortes de discriminations, en droit et surtout en fait.

Bref, l’immigration, légale et illégale, est à la fois tolérée et maltraitée, et c’est en cela que l’on peut parler de compromis. À ce compromis, chacune des parties trouve en un premier temps son compte. La présence des travailleurs étrangers satisfait les employeurs, dont les organisations représentatives s’opposent régulièrement à toute restriction des importations de main-d’œuvre. Les immigrants illégaux réussissent pour la plupart à franchir les frontières et à se maintenir durablement sur le territoire de l’Europe. Ils y trouvent du travail dès leur arrivée, dans des conditions certes très difficiles, mais tous comptent sur leur talent et leur détermination pour améliorer leur sort. Les migrants légaux, quelle que soit leur situation, obtiennent un salaire et un niveau de vie bien supérieurs à ceux qui seraient les leurs s’ils étaient restés « au pays ». L’État donne satisfaction aux employeurs. Mais, en affichant par des opérations spectaculaires sa détermination à l’encontre des migrants, il se donne l’apparence de défendre énergiquement les intérêts et la souveraineté de la nation. De même, il donne des gages à la fraction la plus xénophobe de la population. Les mafias de passeurs, enfin, profitent grandement du dispositif : désireux de partir à tout prix, nombre de migrants recourent à leurs services, qui se vendent de plus en plus chers.

Cependant, le compromis se découvre bientôt instable ! Car au moins deux des parties en présence ne le supportent pas dans la durée. Les migrants, légaux et illégaux, car ils sont peu à peu relégués dans des zones de non-droit où ils subissent des conditions de plus en plus dures. S’ils s’y résignent dans un premier temps, bientôt ils ne les acceptent plus et s’engagent dans un combat collectif mené au grand jour. Les grèves de travailleurs sans-papiers en France à partir de 2008 sont un indice révélateur. Même si de tels mouvements ne sont pas encore assez puissants pour modifier en profondeur l’attitude des États, ils remportent des succès partiels et sont une source permanente de tensions.

Par ailleurs, il est difficile pour l’État de se satisfaire durablement du compromis. Le travail illégal représente pour lui un manque à gagner considérable en matière d’impôts et de cotisations sociales. En période de crise et de déficit budgétaire, il ne saurait y être indifférent. De plus, en s’accommodant de la présence des migrants, il donne un témoignage d’incohérence que ses opposants d’extrême-droite ont tôt fait d’exploiter contre lui. Surtout, à force de multiplier les proclamations xénophobes, il est contraint tôt ou tard de leur donner un commencement d’application, sous peine de se voir accuser de double langage. La contradiction entre les discours enflammés et les actes est-elle tenable indéfiniment ? À un moment donné, il faut bien accorder les uns avec les autres.

Quels facteurs d’évolution ?

Quels sont alors les facteurs susceptibles de peser sur ce compromis et de le faire évoluer en direction d’une plus grande ouverture ? À moyen et à long terme, la situation démographique de nombreux pays d’Europe joue indiscutablement en faveur d’une politique d’immigration plus « généreuse ». C’est sur ce facteur que l’on peut fonder les espoirs les plus solides. Des intérêts considérables sont ici en cause et les contraintes s’avèrent difficiles à contourner. Mais cette influence ne s’exercera que progressivement.

Trois autres facteurs pourraient peser plus vite. Primo, l’arrivée au pouvoir, dans divers pays, de majorités social-démocrates qui ne feraient pas de la xénophobie leur argument électoral principal. En soi – on le vérifie en France – cette arrivée n’est pas susceptible à elle seule de produire des changements significatifs, mais les gouvernements seraient plus sensibles aux pressions exercées par les migrants et par leurs défenseurs et, en conséquence, plus disposés aux concessions nécessaires. Deuxio, il n’est de même pas interdit d’imaginer qu’un jour arriveront au pouvoir, dans les pays d’origine des migrants, des gouvernements qui n’accepteront plus de se faire les complices rétribués de la politique européenne et qui prendront à cœur de défendre leurs ressortissants. Une telle évolution modifierait considérablement le rapport des forces. Tertio, tout dépendra en fin de compte du poids des luttes engagées par les migrants eux-mêmes pour défendre leurs droits et améliorer leur situation économique et sociale. Là comme ailleurs et toujours, le salut des travailleurs ne sera l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes.

L’efficacité des luttes des migrants appelle un soutien plus large dans la population du pays d’accueil.


Pour autant, l’efficacité des luttes des migrants appellera un soutien plus large dans la population du pays d’accueil. Et à l’appui d’une telle mobilisation, les arguments ne manquent pas ! Des arguments d’intérêt : s’opposer à la division du monde du travail, qui ne peut profiter qu’aux employeurs ; empêcher qu’une masse de travailleurs précaires et pauvres ne tire l’ensemble des rémunérations et des conditions de travail vers le bas ; prévenir les distorsions de concurrence liées à l’emploi de travailleurs sous-payés et surexploités... Des arguments de droit : faire respecter l’égalité des droits pour tous, quelle que soit l’origine ou la nationalité ; faire en sorte que la liberté de circulation et d’établissement ne soit plus un privilège réservé aux ressortissants des pays du Nord. Ces arguments seront-ils suffisants pour vaincre les préjugés, la désinformation, les égoïsmes, les nationalismes à courte vue ? En tout état de cause, « il n’est pas besoin d’espérer pour entreprendre ».


[1] Entre 1975 et 1990, la part des étrangers dans la main-d’œuvre employée dans l’industrie a subi une réduction massive, bien supérieure à celle que connaissait durant la même période la main-d’œuvre « nationale ». Cf. Claude-Valentin Marie, Plein droit, n° 31, avril 1996.

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