« Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, de sorte que les biens de la Création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité », nous dit le Concile Vatican II dans Gaudium et spes (69). Selon la doctrine sociale de l’Église catholique, tout homme a non seulement le droit de vivre en sécurité (ce qui fonde le droit d’asile), mais aussi de disposer des ressources lui permettant de vivre dignement. Au nom de ce principe (dit de « destination universelle des biens »), si ces ressources ne sont pas disponibles chez lui, il a le droit d’aller les chercher ailleurs. Ce n’est pas une faveur, c’est un droit. Cela crée, pour les nations riches, un véritable devoir d’accueil, ainsi formulé dans l’article 2241 du catéchisme de l’Église catholique : « Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine. »

Ce devoir d’accueil entre parfois en conflit avec un autre principe, également reconnu par la doctrine catholique, celui du respect de la souveraineté de l’État. En un tel cas, c’est le premier qui doit prévaloir, car, comme le dit Mgr Luis Morales Reyes (président de la conférence épiscopale du Mexique), « le don de la terre à l’homme, la destinée universelle des biens par désir du Créateur et la solidarité humaine, sont antérieurs aux droits des États ». Par conséquent, « les États et leurs lois légitimes de protection des frontières seront toujours un droit postérieur et secondaire par rapport au droit des personnes et des familles à la subsistance[1] ».

Réguler, en vue du seul bien commun

L’affirmation du droit de tout homme à aller chercher des « ressources vitales » dans « les nations mieux pourvues », s’il n’en dispose pas chez lui, ne concerne que les situations où la migration est une question de survie. Notons qu’il faut prendre l’expression « ressources vitales » au sens strict : ressources nécessaires à la vie. Il n’est pas question d’aller prendre ailleurs des ressources pour améliorer son confort ou flatter sa volonté de puissance (coloniale, par exemple) ! Quand la survie n’est pas en jeu, la doctrine catholique reconnaît aux États le droit de réglementer l’accès à leur territoire, mais seulement à titre d’exception au principe général : la liberté de se déplacer et de « se fixer » à l’étranger. C’est ce que soulignait Jean XXIII, en 1963 : « Tout homme a le droit (…), moyennant des motifs valables, de se rendre à l’étranger et de s’y fixer. Jamais l’appartenance à telle ou telle communauté politique ne saurait empêcher qui que ce soit d’être membre de la famille, citoyen de la communauté universelle où tous les hommes sont rassemblés par des liens communs » (Pacem in terris 25). Paul VI verra dans cette liberté un droit de la personne humaine : « Les autorités publiques nieraient injustement un droit de la personne humaine si elles s’opposaient à l’émigration ou à l’immigration… à moins que cela soit exigé par des motifs graves et objectivement fondés, relevant du bien commun[2]. »

Seule la considération du bien commun, notion centrale dans la doctrine sociale de l’Église, peut donc légitimer des mesures restreignant la liberté de migrer. Cette notion, quelle que soit l’interprétation qu’on en donne, ne saurait inclure des intérêts catégoriels, ni même exclusivement nationaux. En effet, les textes de l’Église accolent presque toujours l’adjectif « universel » à toute mention du bien commun. Les autorités politiques d’un pays ont donc le droit et le devoir de rechercher celui de leur peuple, mais ils ne peuvent le faire sans tenir compte de celui de l’humanité. C’est un point essentiel de l’enseignement de Jean-Paul II : « La poursuite du bien commun d’une communauté politique particulière ne peut être opposée au bien commun de l’humanité[3]. » Tout ceci permet d’affirmer que l’Église ne se contente pas de défendre au cas par cas les droits des migrants. Elle invite aussi à aller vers une gouvernance mondiale des migrations.



[1] Message du 15 novembre 2002, cité dans Bernard Fontaine, Les Églises, les migrants et les réfugiés, L’Atelier, 2006, p. 19.

[2] Pastoralis migratorum cura, La Documentation catholique, 1970, n°1555, pp. 58-72.

[3] Message du 1er janvier 2000.

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